LITERATURA BRASILEIRA
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Histoire d'un Voyage Faict
en la Terre du Brésil, de Jean de Léry
[versão provisória]
Texto
de referência:
Histoire
d'un Voyage Faict en la Terre du Brésil, 2ª edição, Genebra: Antoine Chuppin, 1580.
HISTOIRE D'UN VOYAGE FAICT EN LA TERRE
DU BRESIL, AUTREMENT DITE AMERIQUE.
Contenant la navigation, et choses remarquables,
veuës sur mer par l'aucteur. Le comportement de Villegagnon en ce pays-là.
Les moeurs et façons de vivre estranges des Sauvages Ameriquains : avec un
colloque de leur langage. Ensemble la description de plusieurs Animaux, Arbres,
Herbes, et autres choses singulieres, et du tout inconnues par deçà : dont
on verra les sommaires des chapitres au commencement du livre.
Revue, corrigée, et bien augmentée en
ceste seconde Edition, tant de figures, qu'autres choses notables sur le sujet
de l'auteur.
Le tout recueilli sur les lieux par Jean
De Lery, natif de la Margelle, terre de sainct Sene, au Duché de Bourgongne.
Pseaume CVIII.
Seigneur, je te celebreray entre les peuples,
et te diray Pseaumes entre les nations.
A Geneve.
Pour Antoine Chuppin.
M.D. LXXX.
D'autant que l'auteur de ceste Histoire
ne l'a pas seulement augmentée en plusieurs lieux, et enrichie de choses bien
remarquables et dignes de memoire, et mesmes, suyvant la promesse qu'il avoit
faite en sa preface, l'a ornée et embellie de figures en ceste seconde impression
: mais aussi, comme l'experience le monstrera clairement, il l'a outre cela
si diligemment reveuë, corrigée et dressée, voire si bien esclairci les matieres
qu'il traitte en toutes les pages, que le tout joint ensemble, et ainsi beaucoup
mieux agencé qu'il n'estoit, semblera comme une nouvelle Histoire : c'est
pourquoy j'ay bien voulu dés le commencement advertir tant ceux qui ont desja
veu la premiere que ceux qui ne sçavent encores que c'est qu'elle contient,
que s'il leur plaist d'employer quelque temps à lire et considerer de pres
ceste-cy, ils y trouveront beaucoup plus de contentement qu'en la precedente.
Et quant à moy, je me suis efforcé de l'imprimer le mieux et le plus correctement
qu'il m'a esté possible, sans y espargner nullement ma peine ne mon travail.
Aussi jouissez avec plaisir du labeur tant de l'auteur que du mien, recevans
le tout d'aussi bon coeur et affection qu'il vous est presenté de nostre part.
A ILLUSTRE ET PUISSANT SEIGNEUR, FRANCOIS,
Comte de Colligny, Seigneur de Chastillon, Gouverneur pour le Roy en la ville
de Mompellier, etc.
MONSIEUR, parce que l'heureuse memoire
de celuy par le moyen duquel Dieu m'a fait voir les choses dont j'ai basti
la presente Histoire, me convie d'en faire recognoissance, puisque luy avez
succedé, ce n'est pas sans cause que je pren maintenant la hardiesse de vous
la presenter. Comme doncques mon intention est de perpetuer icy la souvenance
d'un voyage fait expressément en l'Amerique pour establir le pur service de
Dieu, tant entre les François qui s'y estoyent retirez que parmi les Sauvages
habitans en ce pays-la, aussi ay-je estimé estre mon devoir de faire entendre
à la posterité combien la louange de celuy qui en fut la cause et le motif
doit estre à jamais recommandable. Et de fait, osant asseurer, que par toute
l'antiquité il ne se trouvera, qu'il y ait jamais eu Capitaine François et
Chrestien, qui tout à une fois ait estendu le regne de Jesus Christ, Roy des
Roys et Seigneur des Seigneurs, et les limites de son Prince Souverain en
pays si lointain, le tout consideré comme il appartient, qui pourra assez
exalter une si saincte et vrayement heroïque entreprinse ? Car quoy qu'aucuns
disent, veu le peu de temps que ces choses ont duré et que n'y estant à present
non plus nouvelle de vraye Religion que du nom de François pour y habiter,
on n'en doit faire estime, nonobstant, di-je, telles allegations, ce que j'ay
dit ne laisse pas de demeurer tousjours tellement vray que, tout ainsi que
l'Evangile du Fils de Dieu a esté de nos jours annoncé en ceste quarte partie
du monde, dite Amerique, aussi est-il tres-certain, que si l'affaire eust
esté aussi bien poursuivy, qu'il avoit esté heureusement commencé, que l'un
et l'autre regne, spirituel et temporel, y avoyent si bien prins pied de nostre
temps, que plus de dix mille personnes de la nation Françoise y seroyent maintenant
en aussi pleine et seure possession pour nostre Roy, que les Espagnols et
Portugais y sont au nom des leurs.
Parquoy sinon qu'on voulust imputer aux
Apostres la destruction des Eglises qu'ils avoyent premierement dressées,
et la ruine de l'Empire Romain aux braves guerriers qui y avoyent joint tant
de belles Provinces, aussi, par le semblable, ceux estans louables qui avoyent
posé les premiers fondemens des choses que j'ay dites en l'Amerique, il faut
attribuer la faute et la discontinuation, tant à Villegagnon qu'à ceux qui
avec luy, au lieu (ainsi qu'ils en avoyent le commencement, et avoyent faict
promesse) d'avancer l'oeuvre, ont quitté la forteresse que nous avions bastie,
et le pays qu'on avoit nommé France Antarctique, aux Portugais, lesquels s'y
sont tres-bien accommodez. Tellement que pour cela il ne lairra pas d'apparoir
à jamais, que feu de tres-heureuse memoire messire Gaspard de Coligny Admiral
de France, vostre tres-vertueux pere, ayant executé son entreprise par ceux
qu'il envoya en l'Amerique, outre ce qu'il en avoit assujetti une partie à
la couronne de France, fit encore ample preuve du zele qu'il avoit que l'Evangile
fust non seulement annoncé par tout ce Royaume, mais aussi par tout le monde
universel.
Voila, Monsieur, comme, en premier lieu,
vous considerant representer la personne de cest excellent Seigneur, auquel
pour tant d'actes genereux la patrie sera perpetuellement redevable, j'ay
publié ce mien petit labeur sous vostre auctorité. Joint que par ce moyen
ce sera à vous auquel Thevet aura non seulement à respondre, de ce qu'en general,
et autant qu'il a peu, il a condamné et calomnié la cause pour laquelle nous
fismes ce voyage en l'Amerique, mais aussi de ce qu'en particulier, parlant
de l'Admirauté de France en sa Cosmographie, il a osé abbayer contre la renommée,
souëfve et de bonne odeur à tous gens de bien, de celuy qui en fut la cause.
Davantage, Monsieur, vostre constance
et magnanimité en la defense des Eglises reformées de ce Royaume faisant journellement
remarquer combien heureusement vous suyvez les traces de celuy, qui, vous
ayant substitué en son lieu, soustenant ceste mesme cause, y a espandu jusques
à son propre sang, cela, di-je, en second lieu m'ayant occasionné : ensemble
pour recognoistre aucunement le bon et honneste accueil que vous me fistes
en la ville de Berne, en laquelle, apres ma delivrance du siege famelique
de Sancerre, je vous fus trouver, j'ay esté du tout induit de m'adresser droit
à vous. Je sçay bien cependant qu'encores que le sujet de ceste Histoire soit
tel, que s'il vous venoit quelques fois envie d'en ouir la lecture, il y a
choses, où pourriez prendre plaisir, neantmoins pour l'esgard du langage,
rude et mal poli, ce n'estoit pas aux oreilles d'un Seigneur si bien instruit
dés son bas aage aux bonnes lettres que je le devois faire sonner. Mais m'asseurant
que par vostre naturelle debonnaireté, recevant ma bonne affection, vous supporterez
ce deffaut, je n'ay point fait difficulté d'offrir et dedier ce que j'ay peu,
tant à la saincte memoire du pere, que pour tesmoignage du tres humble service
que je desire continuer aux enfans. Sur quoy,
MONSIEUR, je prieray l'Eternel qu'avec
Messieurs vos freres et Madame de Teligny vostre soeur (plantes portans fruits
dignes du tronc d'où elles sont issues) vous tenant en sa saincte protection,
il benisse et face prosperer de plus en plus vos vertueuses et genereuses
actions. Ce vingtcinquiesme de Decembre mil cinq cens soixante et dixsept.
Vostre tres-humble et affectionné serviteur,
J. DE LERY.
A JEAN DE LERY SUR
son discours de l'Histoire de l'Amerique.
J'honore cestuy-la qui au ciel me pourmeine,
Et d'icy me fait voir ces tant
beaux mouvemens :
Je prise aussi celuy qui sçait
des Elemens
Et la force et l'effet, et m'enseigne
leur peine.
Je remerci celuy qui heureusement peine
Pour de terre tirer divers medicamens
;
Mais qui me met en un ces trois
enseignemens,
Emporte, à mon advis, une louange
pleine.
Tel est ce tien labeur, et encores plus beau,
DE LERY, qui nous peins un monde
tout nouveau,
Et son ciel, et son eau, et sa
terre, et ses fruits ;
Qui sans mouiller le pied nous traverses l'Afrique,
Qui sans naufrage et peur nous
rends en l'Amerique
Dessous le gouvernail de ta plume
conduits.
L. Daneau. 1577.
P. Melet A M. De Lery, son
singulier amy.
Icy (mon DE LERY) ta plume as couronnée
A descrire
les moeurs, les polices et loix,
Les
sauvages façons des peuples et des Roys
Du
pays incognu à ce grand Ptolomée.
Nous faisant veoir de quoy celle
terre est ornée,
Les
animaux divers errants parmy les boys,
Les
combats tres-cruels, et les braves harnois
De
ceste nation brusquement façonnée ;
Nous peignant ton retour du ciel
Ameriquain,
Où
tu te vis pressé d'une tres-aspre faim.
Mais
telle faim, helas, ne fit si dure guerre,
Ni la faim de Juda, ni celle
d'Israel,
Où la
mere commit l'acte enorme et cruel,
Que
celle qu'as ailleurs escrite de Sancerre.
SONET
A Jean de Lery, sur son Histoire
de l'Amerique.
Malheur est bon (dit-on) à quelque
chose,
Et
des forfaits naissent les bonnes Loix.
De
ce, LERY, l'on void à ceste fois
Preuve
certaine en ton Histoire enclose :
Fureur, mensonge et la guerre
dispose
Villegagnon,
Thevet, et le François,
A retarder
de ta plume la voix,
Et
les discours tant beaux qu'elle propose.
Mais ton labeur, d'un courage
indomté,
Tous
ces efforts enfin a surmonté ;
Et
mieux paré devant tous il se range.
Comme cieux, terre, hommes et
faits divers
Tu
nous faits voir, ainsi par l'univers
Vole
ton livre, et vive ta louange.
SONET
Sur l'Histoire du voyage
de l'Amerique
Par B.A.M.
Tes honnestes labeurs, qui repos
gracieux
Donnent
aux bons esprits (LERY, tu me peux croire),
Ne
cessent d'assembler és thresors de memoire
Une
riche moisson d'usufruit precieux.
Mais comme le malade en degoust vicieux
Trouve le doux amer, et sucre
ne peut boire,
Ainsi ne faut douter que ta gentille Histoire
Ne rencontre quelque oeil louche et malicieux.
Or say tu que je crain ? Que tu as osé mordre
Ce benoist sainct Thevet, lumiere
de son ordre,
Cest autre sainct François à
flater et mentir,
Et à calomnier, devote conscience.
N'as tu peu (De LERY) l'Alcorane
science
Lire devotement, y croire et
consentir ?
SONNET
A JEAN DE LERY.
Tu fus par ci devant la fidele trompette
Qui ce monde Antartiq' sommas à nostre foy.
Et n'eust esté le Traistre à Dieu, et à son Roy,
La conqueste sans glaive en estoit toute faite.
Si ce peu de bon sang que la France rejette,
(France Barbare aux siens) avoit tel coeur que moi,
Nous te prendrions pour chef et irions avec toi
Chercher là quelque port de paisible retraite.
Mais ainsi que s'embarquer, je voudrois tous jurer
A peine du Boucan de ne point declarer
A nos hostes nouveaux la cause du voyage.
Car s'ils sçavoient, LERY, comme sans nul merci
Nous nous entremangeons, ils craindroyent que d'ici
Leur vinssions quereller le tiltre de Sauvage.
Felice !'alma chè per
Dio sospira.
A M. DE LERY sur sa quatrieme
Edition de l'Amerique.
Plusieurs ont circui ceste machine ronde
Et le grand Ocean ramé de toute part,
Passant dessus le dos de Neptune bruiart
Marri de voir troubler par AEole son onde.
Mais la terre ont changé, air et la mer profonde,
Sans savoir au retour quelle coustume et art,
Quel vivre, quel habit la nature depart
Aux mortels habitans tous les Climats du monde.
Mais LERY, ayant veu jusqu'au Pole Antartique
Les moeurs, la vie et l'art du Peuple d'Amerique
En son livre il nous monstre et fait voir à chacun.
Il depeint du pays les Animaux divers,
Les Racines, les Fruicts, les Arbres tousjours vers,
Bref du Bresil il sçait le langage commun.
B.D.R.
SONNET DE L'AUTHEUR.
Les Sauvages, la mer, les famines, la guerre
Que j'ai veu, navigé, enduré et suyvi,
Ne m'ont mangé, noyé, emporté, ni occi,
Et pres de moi, sans mal, est tombé le tonnerre.
L'affliction d'esprit, le siege de Sancerre,
Les prisons, les rançons, les pertes jusqu'ici
Ne m'ont pas accablé, ains Dieu, par sa merci,
De tout m'a delivré et suis encor sur terre.
Celui donc seroit bien cruel et inhumain,
Qui violentement sur moi mettroit la main,
Puisqu'en tous mes assauts Dieu m'a donné victoire.
A soixante et cinq ans ainsi suis parvenu,
Parmi tant de travaux suis grison devenu,
Et de tout, Eternel, à toi seul soit la gloire.
Plus voir qu'avoir.
A M. DE LERY,
sur la quatrieme Edition
de l'histoire de l'Amerique.
Ja soixante et cinq fois Phoebus a fait sa course,
Rendant à chasque fleur sa naïfve couleur,
Enrichissant les fruicts d'une souefve odeur,
Des que LERY nasquit, de Dieu prenant sa source.
Jeune encores sur mer il vit l'une et l'autre Ourse,
Conduit et gouverné sous l'aisle du Seigneur,
Ayant eu le sçavoir d'un Nestor et le coeur,
Plus pour orner l'esprit, que pour remplir sa bourse.
Car tousjours, mon LERY, PLUS VOIR QU'AVOIR, tu
veux,
Voir livres, terres, mers, estans les plus grands
voeux,
Desquels le creux tombeau ne peut tarir la gloire.
Deux ans donc au parsus ton an Climaterique,
Dieu prolongeant tes jours, à la vie Angelique
Parviendras : mais ça bas mort ne mord ton histoire.
Meilier.
A JEAN DE LERY
sur son Histoire de l'Amerique
Si d'Ulysse le grand renom
S'est espandu par tout le monde,
D'avoir sur la terre, et sur l'onde,
Voyageant, fait bruire son nom.
LERY doit estre plus loüable,
Dont la gentillesse d'esprit,
Apres avoir fait le semblable,
Nous le laisse ici par escrit.
G. Poinssard, Auvergnat.
A L'AUTHEUR MESME.
Un Traistre a le Bresil osté
Au François, prodigant sa foy :
Tu y as remed' aporté,
Ta Muse le tire avec soi.
N.D.B.
A M. JEAN DE LERY
sur son Histoire de l'Amerique.
Tel donne, liberal, à des escripts loüange,
Et porte jusqu'au ciel de maint livre l'Autheur,
Qui s'expose au peril d'estre trouvé menteur,
Et qu'on die de lui qu'il fait d'un asne un Ange.
Je desire, LERY, que ce malheur estrange
Aille bien loing de moy : je ne sois le vanteur
Des dons distribuez : mais de Dieu donateur
Qui la foiblesse humaine en belle adresse change.
Je ne diray qu'un mot : de ce monde nouveau
Tu bastis un modelle, et peincts en ce Tableau
Je ne sçay quoi meslant le doux-utile ensemble.
Vueille le Tout puissant susciter maint esprit,
Qui ses faicts nous presente à voir en docte escrit,
Qui suive ton esprit, et ton escrit ressemble.
PREFACE.
Pource qu'on se pourroit esbahir de ce
qu'apres dixhuit ans passez que j'ay faict le voyage en l'Amerique, j'aye
tant attendu de mettre ceste histoire en lumiere, j'ay estimé, en premier
lieu, estre expedient de declarer les causes qui m'en ont empesché. Du commencement
que je fus de retour en France, monstrant les memoires que j'avois, la pluspart
escrits d'ancre de Bresil, et en l'Amerique mesme, contenans les choses notables
par moy observées en mon voyage : joint les recits que j'en faisois de bouche
à ceux qui s'en enqueroyent plus avant : je n'avois pas deliberé de passer
outre, ny d'en faire autre mention. Mais quelques-uns de ceux avec lesquels
j'en conferois souvent, m'allegans qu'à fin que tant de choses qu'ils jugeoyent
dignes de memoire ne demeurassent ensevelies, je les devois rediger plus au
long et par ordre : à leurs prieres et solicitations, des l'an 1563, j'en
avois fait un assez ample discours : lequel, en departant du lieu où je demeurois
lors, ayant presté et laissé à un bon personnage, il advint que comme ceux
ausquels il l'avoit baillé pour le m'apporter, passoyent par Lyon, leur estant
osté à la porte de la ville, il fut tellement esgaré, que, quelque diligence
que je fisse, il ne me fut pas possible de le recouvrer. De façon que faisant
estat de la perte de ce livre, ayant quelque temps apres retiré les brouillars
que j'en avois laissé à celuy qui le m'avoit transcrit, je fis tant, qu'excepté
le Colloque du langage des Sauvages, qu'on verra au vingtiesme chapitre, duquel
moy ny autre n'avoit copie, j'avois derechef le tout mis au net. Mais quand
je l'eus achevé, moy estant pour lors en la ville de la Charité sur Loire,
les confusions survenantes en France sur ceux de la Religion, je fus contraint,
à fin d'éviter ceste furie, de quitter à grand haste tous mes livres et papiers
pour me sauver à Sancerre : tellement qu'incontinent apres mon depart, le
tout estant pillé, ce second recueil Ameriquain estant ainsi esvanoui, je
fus pour la seconde fois privé de mon labeur. Cependant comme je faisois un
jour recit à un notable Seigneur de la premiere perte que j'en avois faite
à Lyon, luy ayant nommé celuy auquel on m'avoit escrit qu'il avoit esté baillé,
il en eut tel soin, que l'ayant finalement recouvré, ainsi que l'an passé
1576. je passois en sa maison, il me le rendit. Voila comme jusques à present
ce que j'avois escrit de l'Amerique, m'estant tousjours eschappé des mains,
n'avoit peu venir en lumiere.
Mais pour en dire le vray, il y avoit
encores, qu'outre tout cela, ne sentant point en moy les parties requises
pour mettre à bon escient la main à la plume, ayant veu dés la mesme année
que je revins de ce pays-la, qui fut 1558. le livre intitulé Des singularitez
de l'Amerique, lequel monsieur de la Porte suyvant les contes et memoires
de frere André Thevet, avoit dressé et disposé, quoy que je n'ignorasse pas
ce que Monsieur Fumée, en sa preface sur l'histoire generale des Indes, a
fort bien remarqué : assavoir que ce livre des Singularitez est singulierement
farci de mensonges, si l'autheur toutesfois, sans passer plus avant, se fust
contenté de cela, possible eussé-je encores maintenant le tout supprimé.
Mais quant en ceste presente année 1577.
lisant la Cosmographie de Thevet, j'ay veu que il n'a pas seulement renouvelé
et augmenté ses premiers erreurs, mais, qui plus est (estimant possible que
nous fussions tous morts, ou si quelqu'un restoit en vie, qu'il ne luy oseroit
contredire), sans autre occasion, que l'envie qu'il a euë de mesdire et detracter
des Ministres, et par consequent de ceux qui en l'an 1556. les accompagnerent
pour aller trouver Villegagnon en la terre du Bresil, dont j'estois du nombre,
avec des digressions fausses, piquantes, et injurieuses, nous a imposé des
crimes ; à fin, di-je, de repousser ces impostures de Thevet, j'ay esté comme
contraint de mettre en lumiere tout le discours de nostre voyage. Et à fin,
avant que passer plus outre, qu'on ne pense pas que sans tres-justes causes
je me pleigne de ce nouveau Cosmographe, je reciteray icy les calomnies qu'il
a mises en avant contre nous, contenues au Tome second, livre vingt et un,
chap. 2, fueil. 908 :
Au reste (dit Thevet) j'avois oublié à
vous dire, que peu de temps auparavant y avoit eu quelque sedition entre les
François, advenue par la division et partialitez de quatre Ministres de la
Religion nouvelle, que Calvin y avoit envoyez pour planter sa sanglante Evangile,
le principal desquels estoit un ministre seditieux nommé Richier, qui avoit
esté Carme et Docteur de Paris quelques années auparavant son voyage. Ces
gentils predicans ne taschans que s'enrichir et attrapper ce qu'ils pouvoyent,
firent des ligues et menées secrettes, qui furent cause que quelques-uns des
nostres furent par eux tuez. Mais partie de ces sedicieux estans prins furent
executez, et leurs corps donnez pour pasture aux poissons ; les autres se
sauverent, du nombre desquels estoit ledict Richier, lequel, bien tost apres,
se vint rendre Ministre à la Rochelle : là où j'estime qu'il soit encore de
present. Les Sauvages irritez de telle tragedie, peu s'en fallut qu'ils ne
se ruassent sur nous, et missent à mort ce qui restoit.
Voila les propres paroles de Thevet, lesquelles
je prie les lecteurs de bien notter. Car comme ainsi soit qu'il ne nous ait
jamais veu en l'Amerique, ny nous semblablement luy, moins, comme il dit,
y a-t-il esté en danger de sa vie à nostre occasion : je veux montrer qu'il
a esté en cest endroit aussi asseuré menteur qu'impudent calomniateur. Partant
à fin de prevenir ce que possible pour eschapper il voudroit dire, qu'il ne
rapporte pas son propos au temps qu'il estoit en ce pays-là, mais qu'il entend
reciter un fait advenu depuis son retour : je luy demande en premier lieu,
si ceste façon de parler tant expresse dont il use, assavoir, Les Sauvages
irritez de telle tragedie, peu s'en fallut qu'ils ne se ruassent sur nous,
et missent à mort le reste, se peut autrement entendre, sinon que par ce nous,
luy se mettant du nombre, il vueille dire qu'il fut enveloppé en son pretendu
danger. Toutesfois si tergiversant d'avantage, il vouloit tousjours nier que
son intention ait esté autre que de faire à croire qu'il vit les Ministres
dont il parle, en l'Amerique : escoutons encores le langage qu'il tient en
un autre endroit.
Au reste (dit ce Cordelier) Si j'eusse
demeuré plus long temps en ce pays là, j'eusse tasché à gagner les ames esgarées
de ce povre peuple, plustost que m'estudier à fouiller en terre, pour y cercher
les richesses que nature y a cachées. Mais d'autant que je n'estois encores
bien versé en leur langage, et que les Ministres que Calvin y avoit envoyez
pour planter sa nouvelle Evangile, entreprenoyent ceste charge, envieux de
ma deliberation, je laissay ceste mienne entreprise.
Croyez le porteur, dit quelqu'un, qui
à bon droit se mocque de tels menteurs à louage. Parquoy, si ce bon Catholique
Romain, selon la reigle de sainct François, dont il est, n'a faict autre preuve
de quitter le monde que ce qu'il dit, avoir mesprisé les richesses cachées
dans les entrailles de la terre du Bresil, ny autre miracle que la conversion
des Sauvages Ameriquains habitans en icelle, desquels (dit-il) il vouloit
gagner les ames, si les Ministres ne l'en eussent empesché, il est en
grand danger, apres que j'auray monstré qu'il n'en est rien, de n'estre pas
mis au Calendrier du Pape pour estre canonisé et reclamé apres sa mort comme
monsieur saint Thevet. A fin doncques de faire preuve que tout ce qu'il dit
ne sont qu'autant de balivernes, sans mettre en consideration s'il est vray-semblable
que Thevet, qui en ses escrits fait de tout bois flesches, comme on dit :
c'est à dire, ramasse à tors et à travers tout ce qu'il peut pour allonger
et colorer ses contes, se fust teu en son livre des Singularitez de l'Amerique
de parler des Ministres, s'il les eust veu en ce pays-là, et par plus forte
raison s'ils eussent commis ce dont il les accuse à present en sa Cosmographie
imprimée seize ou dixsept ans apres ; attendu mesmes que par son propre tesmoignage
en ce livre des Singularitez, on voit qu'en l'an 1555. le dixiesme de Novembre
il arriva au Cap de Frie, et quatre jours apres en la riviere de Ganabara en l'Amerique, dont il partit
le dernier jour de Janvier suyvant, pour revenir en France : et nous cependant,
comme je monstreray en ceste histoire, n'arrivasmes en ce pays là au fort
de Colligny, situé en la mesme riviere, qu'au commencement de Mars 1557 :
puis, di-je, qu'il appert clairement par là, qu'il y avoit plus de treize
mois que Thevet n'y estoit plus, comment a-il esté si hardi de dire et escrire
qu'il nous y a veus ?
Le fossé de pres de deux mille lieuës
de mer entre luy, dés long temps de retour à Paris, et nous qui estions sous
le Tropique de Capricorne, ne le pouvoit-il garentir ? si faisoit, mais il
avoit envie de pousser et mentir ainsi Cosmographiquement : c'est à dire,
à tout le monde. Parquoy ce premier poinct prouvé contre luy, tout ce qu'il
dit au reste ne meriteroit aucune response. Toutesfois pour soudre toutes
les repliques qu'il pourroit avoir touchant la sedition dont il cuide parler
: je di en premier lieu, qu'il ne se trouvera pas qu'il y en ait eu aucune
au fort de Colligny, pendant que nous y estions ; moins y eut-il un seul François
tué de nostre temps. Et partant si Thevet veut encores dire que, quoy qu'il
en soit, il y eut une conjuration des gens de Villegagnon contre luy en ce
pays-là, en cas, di-je, qu'il nous la voulust imputer, je ne veux derechef
pour nous servir d'Apologie, et pour monstrer qu'elle estoit advenue avant
que nous y fussions arrivez, que le propre tesmoignage de Villegagnon. Parquoy
combien que la lettre en Latin qu'il escrivit à M. Jean Calvin, respondant
à celle que nous luy portasmes de sa part, ait ja dés long temps esté traduite
et imprimée en autre lieu : et que mesme si quelqu'un doute de ce que je di,
l'original escrit d'ancre de Bresil, qui est encores en bonne main, face tousjours
foy de ce qui en est : parce qu'elle servira doublement à ceste matiere, assavoir,
et pour refuter Thevet, et pour monstrer quant et quant quelle religion Villegagnon
faisoit semblant de tenir lors, je l'ay encores icy inserée de mot à mot.
Teneur de la lettre de Villegagnon envoyée
de
l'Amerique à Calvin.
Je pense qu'on ne scauroit declarer par
paroles combien m'ont resjouy vos lettres, et les freres qui sont venus avec
icelles. Ils m'ont trouvé reduit en tel poinct qu'il me faloit faire office
de Magistrat, et quant et quant la charge de Ministre de l'Eglise : ce qui
m'avoit mis en grande angoisse. Car l'exemple du Roy Ozias me destournoit
d'une telle maniere de vivre : mais j'estois contraint de le faire, de peur
que nos ouvriers, lesquels j'avois prins à louage et amenez pardeçà, par la
frequentation de ceux de la nation, ne vinsent à se souiller de leurs vices
: ou par faute de continuer en l'exercice de la Religion tombassent en apostasie,
laquelle crainte m'a esté ostée par la venue des freres. Il y a aussi cest
advantage que, si d'oresenavant il faut travailler pour quelque affaire, et
encourir danger, je n'auray faute de personnes qui me consolent et aident
de leur conseil : laquelle commodité m'avoit esté ostée par la crainte du
danger auquel nous sommes. Car les freres qui estoyent venus de France pardeçà
avec moy, estans esmeus pour les difficultez de nos affaires s'en estoyent
retirez en Egypte, chacun allegant quelque excuse. Ceux qui estoyent demeurez,
estoyent pauvres gens souffreteux et mercenaires, selon que pour lors je les
avois peu recouvrer. Desquels la condition estoit telle que plustost il me
falloit craindre d'eux que d'en avoir aucun soulagement. Or la cause de ceci
est, qu'à nostre arrivée toutes sortes de fascheries et difficultez se sont
dressées, tellement que je ne scavois bonnement quel advis prendre, ny par
quel bout commencer. Le pays estoit du tout desert, et en friche : il n'y
avoit point de maison, ny de toicts, ny aucune commodité de bled. Au contraire,
il y avoit des gens farouches et sauvages, esloignez de toute courtoisie et
humanité, du tout differens de nous en façon de faire et instruction : sans
religion, ny aucune cognoissance d'honnesteté ni de vertu, de ce qui est droit
ou injuste : en sorte qu'il me venoit en pensée, assavoir si nous estions
tombez entre des bestes portans la figure humaine. Il nous falloit pourvoir
à toutes ces incommoditez à bon escient, et en toute diligence, et y trouver
remede pendant que les navires s'apprestoyent au retour, de peur que ceux
du pays, pour l'envie qu'ils avoyent de ce que nous avions apporté, ne nous
surprinssent au despourveu, et missent à mort. Il y avoit davantage le voisinage
des Portugallois, lesquels ne nous voulans point de bien, et n'ayans peu garder
le pays que nous tenons maintenant, prennent fort mal à gré qu'on nous y ait
receu, et nous portent une haine mortelle. Parquoy toutes ces choses se presentoyent
à nous ensemble : assavoir qu'il nous falloit choisir un lieu pour nostre
retraite, le defricher et applanir, y mener de toutes parts de la provision
et munition, dresser des forts, bastir des toicts et logis pour la garde de
nostre bagage, assembler d'alentour la matiere et estoffe, et par faute de
bestes le porter sur les espaules au haut d'un costau par des lieux forts,
et bois tres-empeschans. En outre, d'autant que ceux du pays vivent au jour
la journée, ne se soucians de labourer la terre, nous ne trouvions point de
vivres assemblez en un certain lieu, mais il nous les falloit aller recueillir
et querir bien loin çà et là : dont il advenoit que nostre compagnie, petite
comme elle estoit, necessairement s'escartoit et diminuoit. A cause de ces
difficultez, mes amis qui m'avoyent suyvi, tenans nos affaires pour desesperées,
comme j'ay desja demonstré, ont rebroussé chemin : et de ma part aussi j'en
ay esté aucunement esmeu. Mais d'autre costé pensant à part moy que j'avois
asseuré mes amis que je me departois de France à fin d'employer à l'avancement
du regne de Jesus Christ le soin et peine que j'avois mis par ci devant aux
choses de ce monde, ayant cognu la vanité d'une telle estude et vacation,
j'ay estimé que je donnerois aux hommes à parler de moy, et de me reprendre,
et que je ferois tort à ma reputation si j'en estois destourné par crainte
de travail ou de danger : davantage puisqu'il estoit question de l'affaire
de Christ, je me suis asseuré qu'il m'assisteroit, et ameneroit le tout à
bonne et heureuse issue. Parquoy j'ay prins courage, et ay entierement appliqué
mon esprit pour amener à chef la chose laquelle j'avois entreprise d'une si
grande affection, pour y employer ma vie. Et m'a semblé que j'en pourrois
venir à bout par ce moyen, si je faisois foy de mon intention et dessein par
une bonne vie et entiere, et si je retirois la troupe des ouvriers que j'avois
amenez de la compagnie et accointance des infideles. Estant mon esprit adonné
à cela, il m'a semblé que ce n'est point sans la providence de Dieu que nous
sommes enveloppez de ces afaires, mais que cela est advenu de peur qu'estans
gastez par trop grande oisiveté, nous ne vinssions à lascher la bride à nos
appetits desordonnez et fretillans. En apres il me vient en memoire, qu'il
n'y a rien si haut et mal-aisé, qu'on ne puisse surmonter en se parforçant
; partant, qu'il faut mettre son espoir et secours en patience et fermeté
de courage, et exercer ma famille par travail continuel, et que la bonté de
Dieu assistera à une telle affection et entreprise. Parquoy nous nous sommes
transportez en une Isle esloignée de terre ferme d'environ deux lieues, et
là j'ay choisi lieu pour nostre demeure, à fin que tout moyen de s'enfuir
estant osté, je peusse retenir nostre troupe en son devoir : et pource que
les femmes ne viendroyent point vers nous sans leurs maris, l'occasion de
forfaire en cest endroit fut retranchée. Ce neantmoins il est advenu que vingt-six
de nos mercenaires estans amorsez par leurs cupiditez charnelles, ont conspiré
de me faire mourir. Mais au jour assigné pour l'execution, l'entreprinse m'a
esté revelée par un des complices, au mesme instant qu'ils venoyent en diligence
pour m'accabler. Nous avons evité un tel danger par ce moyen : c'est qu'ayant
fait armer cinq de mes domestiques, j'ay commencé d'aller droit contre eux
: alors ces conspirateurs ont esté saisis de telle frayeur et estonnement
que sans difficulté ny resistance nous avons empoigné et emprisonné quatre
des principaux autheurs du complot qui m'avoyent esté declarez. Les autres
espouvantez de cela, laissans les armes se sont tenus cachez. Le lendemain
nous en avons deslié un des chaines, à fin qu'en plus grande liberté il peust
plaider sa cause : mais prenant la course, il se precipita dedans la mer,
et s'estouffa. Les autres qui restoyent, estans amenez pour estre examinez,
ainsi liez comme ils estoyent, ont de leur bon gré sans question declaré ce
que nous avions entendu par celuy qui les avoit accusez. Un d'iceux ayant
un peu auparavant esté chastié de moy pour avoir eu affaire avec une putain,
s'est demonstré de plus mauvais vouloir, et a dit que le commencement de la
conjuration estoit venu de luy, et qu'il avoit gagné par presens le pere de
la paillarde, à fin qu'il le tirast hors de ma puissance si je le pressoye
de s'abstenir de la compagnie d'icelle. Cestuy-la a esté pendu et estranglé
pour tel forfaict ; aux deux autres nous avons fait grace, en sorte neantmoins
qu'estans enchainez ils labourent la terre ; quant aux autres, je n'ay point
voulu m'informer de leur faute, à fin que l'ayant cogneue et averée je ne
la laissasse impunie, ou si j'en voulois faire justice, comme ainsi soit que
la troupe en fust coulpable, il n'en demeurast point pour parachever l'oeuvre
par nous entreprins. Parquoy en dissimulant le mescontentement que j'en avois,
nous leur avons pardonné la faute, et à tous donné bon courage : ce neantmoins
nous ne nous sommes point tellement asseurez d'eux que nous n'ayons en toute
diligence enquis et sondé par les actions et deportemens d'un chacun ce qu'il
avoit au coeur. Et par ainsi ne les espargnant point, mais moy-mesme present
les faisant travailler, non seulement nous avons bousché le chemin à leurs
mauvais desseins, mais aussi en peu de temps avons bien muni et fortifié nostre
isle tout à l'entour. Cependant selon la capacité de mon esprit je ne cessois
de les admonnester et destourner des vices, et les instruire en la Religion
Chrestienne, ayant pour cest effect estably tous les jours prieres publiques
soir et matin : et moyennant tel devoir et pourvoyance nous avons passé le
reste de l'année en plus grand repos. Au reste, nous avons esté delivrez d'un
tel soin par la venue de nos navires : car là j'ay trouvé personnages, dont
non seulement je n'ay que faire de me craindre, mais aussi ausquels je me
puis fier de ma vie. Ayant telle commodité en main, j'en ay choisi dix de
toute la troupe, ausquels j'ay remis la puissance et autorité de commander.
De façon que d'oresenavant rien ne se face que par advis de conseil, tellement
que si j'ordonnois quelque chose au prejudice de quelqu'un, il fust sans effet
ny valeur, s'il n'estoit autorisé et ratifié par le conseil. Toutesfois je
me suis reservé un poinct : c'est que la sentence estant donnée, il me soit
loisible de faire grace au malfaicteur, en sorte que je puisse profiter à
tous, sans nuire à personne. Voilà les moyens par lesquels j'ay deliberé de
maintenir et defendre nostre estat et dignité. Nostre Seigneur Jesus Christ
vous vueille defendre de tout mal, avec vos compagnons, vous fortifier par
son esprit, et prolonger vostre vie un bien long temps pour l'ouvrage de son
Eglise. Je vous prie saluer affectueusement de ma part mes tres chers freres
et fideles, Cephas et de la Fleche. De Colligny en la France Antarctique,
le dernier de Mars 1557.
Si vous escrivez à Madame Renée de France
nostre maistresse, je vous supplie la saluer tres-humblement en mon nom.
Il y a encor à la fin de ceste lettre
de Villegagnon une clause escrite de sa propre main : mais parce que je
l'allegueray contre luy mesme, au sixiesme chapitre de ceste histoire, à fin
d'obvier aux redites, je l'ay retranchée en ce lieu. Mais quoy qu'il en soit,
puisque par ceste narration de Villegagnon il appert tout evidemment que contre
verité Thevet, en sa Cosmographie a publié et gazouillé que nous avions esté
auteurs d'une sedition au fort de Colligny ; attendu, di-je, que, comme il a
esté veu, nous n'y estions pas encores arrivez quand elle y advint, c'est
merveille que ceste digression luy plaise tant, qu'outre ce que dessus, ne se
pouvant saouler d'en parler, quand il traite de la loyauté des Escossois,
accommodant ceste bourde à son propos, voicy encor ce qu'il en dit:
La fidelité desquels j'ay aussi cognue
en certain nombre de Gentils-hommes et soldats, nous accompagnans sur nos
navires en ces pays lointains de la France Antarctique, pour certaines
conjurations faites contre nostre compagnie de François Normands, lesquels pour
entendre le langage de ce peuple sauvage et barbare, qui n'ont presque point de
raison pour la brutalité qui est en eux, avoyent intelligence, pour nous faire
mourir tous, avec deux Roitelets du pays, ausquels ils avoyent promis ce peu de
biens que nous avions. Mais lesdits Escossois en estans advertis, descouvrirent
l'entreprise au Seigneur de Villegagnon et à moy aussi, duquel fait furent
tres-bien chastiez ces imposteurs, aussi bien que les Ministres que Calvin y
avoit envoyez, qui beurent un peu plus que leur saoul, estans comprins en la
conspiration.
Derechef Thevet entassant matiere sur
matiere, en s'embarrassant de plus en plus ne sçait qu'il veut dire en cest
endroit : car meslant trois divers faits ensemble, dont l'un toutesfois est
faux et supposé par luy, lequel j'ay jà refuté, et deux autres advenus en
divers temps, tant s'en faut encores que les Escossois luy eussent revelé la
conjuration dont il parle à présent, qu'au contraire (comme vous avez entendu),
luy estant du nombre de ceux ausquels Villegagnon reprochoit par sa lettre
qu'ils s'en estoyent retournez en Egypte, c'est à dire à la Papauté, de quoy on
peut aussi recueillir que tous reciproquement avant que sortir de France luy
avoyent fait promesse de se renger à la religion reformée, laquelle il disoit
vouloir establir où il alloit, il ne fut non plus compris en ce second et vray
danger qu'au premier imaginaire et forgé en son cerveau.
Touchant le troisieme, contenant que
quelques seditieux compagnons de Richier furent executez, et leurs corps donnez
pour pasture aux poissons : je di aussi que tant s'en faut que cela soit
vray, de la façon que Thevet le dit, qu'au contraire, ainsi qu'il sera veu au
discours de ceste histoire, combien que Villegagnon depuis sa revolte de la
Religion nous fist un tres-mauvais traitement, tant y a que ne se sentant pas
le plus fort, non seulement il ne fit mourir aucuns de nostre compagnie avant
le departement de Du Pont nostre conducteur et de Richier, avec lesquels je
repassay la mer, mais aussi ne nous osant ni pouvant retenir par force, nous
partismes de ce pays-là avec son congé : frauduleux toutesfois, comme je diray
ailleurs. Vray est, ainsi qu'il sera aussi veu en son lieu, que de cinq de
nostre troupe qui, apres le premier naufrage que nous cuidasmes faire, environ
huict jours apres nostre embarquement, s'en retournerent dans une barque en la
terre des sauvages, il en fit voirement, cruellement et inhumainement
precipiter trois en mer, non toutesfois pour aucune sedition qu'ils eussent
entreprise, mais, comme l'histoire qui en est au livre des martyrs de nostre
temps le tesmoigne, ce fut pour la confession de l'Evangile, laquelle
Villegagnon avoit rejettée. Davantage comme Thevet, ou en s'abusant, ou
malicieusement dit qu'ils estoyent ministres, aussi encor en attribuant à
Calvin l'envoy de quatre en ce pays-là, commet il une autre double faute. Car
en premier lieu, les elections et envoy des pasteurs en nos Eglises se faisant
par l'ordre qui y est establi, assavoir par la voye des consistoires, et de
plusieurs choisis et authorisez de tout le peuple, il n'y a homme entre nous,
qui, comme le Pape, de puissance absolue puisse faire telle chose. Secondement,
quant au nombre, il ne se trouvera pas qu'il passast en ce temps là (et croy
qu'il n'y en a point eu depuis) plus de deux ministres en l'Amerique, assavoir
Richier et Chartier. Toutesfois si sur ce dernier article, et sur celuy de la
vocation de ceux qui furent noyez, Thevet replique, que n'y regardant pas de si
pres, il appelle tous ceux qui estoyent en nostre compagnie ministres : je luy
respons, que tout ainsi qu'il sçait bien qu'en l'eglise catholique Romaine tous
ne sont pas cordeliers comme il est, qu'aussi, sans faire comparaison, nous qui
faisons profession de la religion Chrestienne et Evangelique, n'estans pas rats
en paille, comme on dit, ne sommes pas tous Ministres. Et au surplus, parce que
Thevet ayant aussi honorablement qualifié Richier du titre de Ministre, que
faussement du nom de seditieux (luy concedant cependant qu'il a vrayement
quitté son doctoral Sorbonique), pourroit prendre mal à gré qu'en recompense,
et en luy respondant je ne luy baille ici autre titre que de cordelier : je
suis contant pour le gratifier en cela, de le nommer encor, non seulement
simplement Cosmographe, mais qui plus est si general et universel que, comme
s'il n'y avoit pas assez de choses remarquables en toute ceste machine ronde,
ni en ce monde (duquel cependant il escrit ce qui est et ce qui n'est pas), il
va encores outre cela, chercher des fariboles au royaume de la lune, pour
remplir et augmenter ses livres des contes de la cigongne. Dequoy neantmoins
comme François naturel que je suis, jaloux de l'honneur de mon prince, il me
fasche tant plus, que non seulement celuy dont je parle estant enflé du titre
de Cosmographe du Roy, en tire argent et gages si mal employez, mais, qui pis
est, qu'il faille que par ce moyen des niaiseries indignes d'estre couchées en
une simple missive, soyent couvertes et authorisées du nom Royal. Au reste, à
fin de faire sonner toutes les cordes qu'il a touchées, combien que j'estime indigne
de response, que pour monstrer qu'il mesure tous les autres à l'aune et à la
reigle de S. François, duquel les freres mineurs, comme luy, fourrent tout dans
leurs besaces, il a jetté à la traverse, que les predicans, comme il parle,
estans arrivez en l'Amerique, ne taschans qu'à s'enrichir, en attrappoyent où
ils en pouvoyent avoir ; puis toutesfois que cela (qui n'est non plus vray
que les fables de l'Alcoran des cordeliers) est sciemment et de gayeté de
coeur, comme on dit, attaquer l'escarmouche contre ceux qu'il n'a jamais veu en
l'Amerique ni receu d'eux desplaisir ailleurs : estant du nombre des defendans,
il faut qu'en luy rejettant les pierres qu'il nous a voulu ruer, en son jardin,
je descouvre quelque peu de ses autres friperies.
Pour donc le combattre tousjours de son
propre baston, que respondra-il sur ce qu'ayant premierement dit en mots expres
en son livre des singularitez qu'il ne demeura que trois jours au Cap de
Frie, il a neantmoins depuis escrit en sa Cosmographie, qu'il y sejourna
quelques mois. Au moins si au singulier il eust dit un mois, et puis là
dessus faire accroire que les jours de ce pays-là durent un peu plus d'une
sepmaine, il luy eust adjousté foy qui eust voulu : mais d'estendre le sejour
de trois jours à quelques mois, sous correction, nous n'avons point encores
apprins que les jours plus esgaux sous la zone Torride et pres des Tropiques
qu'en nostre climat, se transmuent pour cela en mois.
Outre plus, pensant tousjours esblouyr
les yeux de ceux qui lisent ses oeuvres, nonobstant que ci dessus par son
propre tesmoignage j'aye monstré qu'il ne demeura en tout qu'environ dix
sepmaines en l'Amerique : assavoir depuis le dixiesme de Novembre 1555. jusques
au dernier de Janvier suyvant, durant lesquelles encores (comme j'ay entendu de
ceux qui l'ont veu par delà) en attendant que les navires où il revint fussent
chargées, il ne bougea gueres de l'isle inhabitable où se fortifia Villegagnon
: si est-ce qu'à l'ouyr discourir au long et au large, vous diriez qu'il a non
seulement veu, ouy et remarqué en propre personne toutes les coustumes et
manieres de faire de ceste multitude de divers peuples sauvages habitans en
ceste quarte partie du monde, mais qu'aussi il a arpenté toutes les contrées de
l'Inde Occidentale : à quoy neantmoins, pour beaucoup de raisons, la vie de dix
hommes ne suffiroit pas. Et de faict, combien qu'à cause des deserts et lieux
inaccessibles, mesme pour la crainte des Margajas ennemis jurez de ceux
de nostre nation, la terre desquels n'est pas fort esloignée de l'endroit où
nous demeurions, il n'y ait Truchemen François, quoy qu'aucuns dés le temps que
nous y estions, y eussent jà demeurez neuf ou dix ans, qui se voulust vanter
d'avoir esté quarante lieues avant sur les terres (je ne parle point des
navigations lointaines sur les rivages), tant y a que Thevet dit avoir esté
soixante lieues et davantage avec des sauvages, cheminans jour et nuict dans
des bois espais et toffus, sans avoir trouvé beste qui taschast à les offenser.
Ce que je croy aussi fermement, quant à ce dernier point, assavoir qu'il ne fut
pas lors en danger des bestes sauvages, comme je m'asseure que les espines ny
les rochers ne luy esgratignerent gueres les mains ny le visage, ny gasterent
les pieds en ce voyage.
Mais surtout qui ne s'esbahiroit de ce
qu'ayant dit quelque part qu'il fut plus certain de ce qu'il a escrit de la
maniere de vivre des Sauvages, apres qu'il eut apprins à parler leur langage,
en fait neantmoins ailleurs si mauvaise preuve que Pa, qui en ceste langue
Bresilienne veut dire ouy, est par luy exposé, Et vous aussi ? De façon que
comme je monstreray ailleurs, le bon et solide jugement que Thevet a eu en
escrivant, qu'avant l'invention du feu en ce pays-là, il y avoit de la fumée
pour seicher les viandes, aussi pour eschantillon de sa suffisance en
l'intelligence du langage des sauvages, allegant ceci en cest endroit, je
laisse à juger, si n'entendant pas cest adverbe affirmatif, qui n'est que d'une
seule syllabe, il n'a pas aussi bonne grace de se vanter de l'avoir apprins :
comme celuy lequel luy reproche, qu'apres avoir frequenté quelques mois parmi
deux ou trois peuples, il a remasché ce qu'il y a apprins de mots obscurs et
effroyables, aura matiere de rire quand il verra ce que je di icy. Partant,
sans vous en enquerir plus avant, fiez-vous en Thevet de tout ce que
confusément et sans ordre il vous gergonnera au vingtuniesme livre de sa
Cosmographie de la langue des Ameriquains : et vous asseurez qu'en parlant de Maïr
momen, et Mair pochi, il vous en baillera des plus vertes et plus
cornues.
Que dirons-nous aussi de ce que
s'escarmouchant si fort en sa Cosmographie contre ceux qui appellent ceste
terre d'Amerique Inde Occidentale, à laquelle il veut que le nom de France
Antarctique, qu'il dit luy avoir premierement imposé, demeure, combien
qu'ailleurs il attribue ceste nomination à tous les François qui arriverent en
ce payslà avec Villegagnon, l'a toutesfois luy mesure en plusieurs endroits
nommée Inde Amérique ? Somme, quoy qu'il ne soit pas d'accord avec soy-mesme,
tant y a qu'à voir les censures, refutations et corrections qu'il fait és
ceuvres d'autruy, on diroit que tous ont esté nourris dans des bouteilles, et
qu'il n'y a que le seul Thevet qui ait tout veu par le trou de son chaperon de
Cordelier. Et m'asseure bien que si en lisant ceste mienne histoire, il y voit
quelques traits des choses par luy tellement quellement touchées,
qu'incontinent, suyvant son style accoustumé, et la bonne opinion qu'il a de
soy, il ne faudra pas de dire : Hà, tu m'as desrobé cela en mes escrits. Et de
faict, si Belle Forest, non seulement Cosmographe comme luy, mais qui outre
cela à sa louange avoit couronné son livre des Singularitez d'une belle Ode,
n'a peu neantmoins eschapper que Thevet par mespris, ne l'ait une infinité de
fois appelé en sa Cosmographie, pauvre Philosophe, pauvre Tragique, pauvre
Comingeois' ; puis, di-je, qu'il ne peut souffrir qu'un personnage, qui mesme
au reste aussi à propos que luy, s'estomaque si souvent contre les Huguenots
luy soit parangonné, que doy-je attendre, moy qui avec ma foible plume ay osé
toucher un tel Collosse ? Tellement que, m'estant advis que, comme un Goliath
me maudissant par ses dieux, je le voye desja monter sur ses ergots, je ne
doute point, quand il verra que je luy ay un peu icy descouvert sa mercerie,
que baaillant pour m'engloutir, mesme employant les Canons du Pape, il ne
fulmine à l'encontre de moy et de mon petit labeur. Mais quand bien pour me
venir combatre il devroit, en vertu de son sainct François le jeune, faire
resusciter Quoniambegue avec ses deux pieces d'artilleries sur ses deux
espaules toutes nues, comme d'une façon ridicule (pensant faire accroire que ce
sauvage, sans crainte de s'escorcher, ou plustost d'avoir les espaules toutes
entieres emportées du reculement des pieces, tiroit en ceste sorte) il l'a
ainsi fait peindre en sa Cosmographie' : tant y a qu'outre la charge qu'en le
repoussant je luy ay jà faite, encores deliberé-je, non seulement de l'attaquer
cy apres en passant, mais, qui plus est, l'assaillir si vivement, que je luy
rascleray et reduiray à neant ceste superbe VILLE-HENRY, laquelle
fantastiquement il nous avoit bastie en l'air, en l'Amerique z. Mais en
attendant que je face mes approches, et que, puisqu'il est adverti, il se
prepare pour soustenir vaillamment l'assaut ou se rendre, je prieray les
lecteurs, qu'en se resouvenant de ce que j'ay dit ci dessus, que les impostures
de Thevet contre nous ont esté cause en partie de me faire mettre ceste
histoire de nostre voyage en lumiere, ils m'excusent si en ceste preface,
l'ayant conveincu par ses propres escrits, j'ay esté un peu long à le
rembarrer. Surquoy je n'insisteray pas d'avantage, encor que depuis ma premiere
impression on m'ait adverti que Thevet cerchoit des memoires pour escrire
contre moy, niesmes que quelques-uns de ceux qui se disent de nostre Religion
luy en avoyent voulu bailler : enquoy, si ainsi est, ils monstrent le bon zele
qu'ils y ont. Car, comme j'ay dit ailleurs, n'ayant jamais veu Thevet, que je
sache, ny receu desplaisir de luy pour mon particulier, ce que je l'ay
contredit en ceste histoire est seulement pour oster le blasme qu'il avoit
voulu mettre sus à l'Evangile, et à ceux qui de nostre temps l'ont premierement
annoncée en la terre du Bresil. Ce qui servira aussi pour respondre à cest
Apostat Matthieu de Launay, lequel au second livre qu'il a fait, pour mieux
descouvrir son Apostasie, a esté si impudent d'escrire, qu'encor qu'il ne fust
question de la Religion, les ministres n'ont laissé de mordre en leurs escrits
les plus excellens personnages de nostre temps, entre lesquels il met Thevet :
qui neantmoins à l'endroit où je l'ay principalement refuté, s'estoit sans
occasion, directement et formellement attaché à la Religion reformée et à ceux
qui en font profession. Parquoy que cest effronté de Launay, qui au lieu que
j'ay allegué, m'appellant belistre (pour me bien cognoistre, dit-il, en quoy
derechef il ment impudemment, car je n'eu jamais accez à luy, ni semblablement
luy à moy, dont je loue Dieu) est luy-mesme delaissant Jesus Christ la fontaine
d'eau vive, retourné boire és cysternes puantes du Pape, et caymander en sa
cuisine, se mesle seulement de la defendre jusques à ce que luy et ses
semblables (qui ont mal senti de la foy, dira-on finalement) y soyent du tout
eschaudez, apres que on se sera servi d'eux par ce moyen, miserables devant
Dieu et devant les hommes. Ainsi donc, pour conclure ce propos, que Thevet
responde, s'il en a envie, si ce que j'ay dit contre luy est vray ou non : car
c'est là le poinct, et non pas à la façon des mauvais plaideurs, esgarer la
matiere en s'informant qui je suis, combien que par la grace de Dieu (sans
faire comparaison) j'aille aussi hardiment partout la teste levée qu'il
sçauroit faire, quelque Cosmographe qu'il soit l'asseurant, s'il met en avant
autre chose que la verité, de luy opposer des raisons si fermes que mettant
tousjours ses propres escrits au devant, il ne faudra pas traverser jusques en
l'Amerique pour faire juger à chacun quels ils sont.
Semblablement et tout d'un fil, je prie
que nul ne se scandalize de ce que, comme si je voulois resveiller les morts,
j'ay narré en ceste histoire quels furent les deportemens de Villegagnon en
l'Amerique pendant que nous y estions : car outre ce que cela est du sujet que
je me suis principalement proposé de traitter, assavoir monstrer à quelle
intention nous fismes ce voyage, je n'en ay pas dit à peu pres de ce que
j'eusse fait, s'il estoit de ce temps en vie.
Au surplus, pour parler maintenant de
mon faict, parce premierement que la Religion est l'un des principaux poincts
qui se puisse et doive remarquer entre les hommes', nonobstant que bien au long
ci-apres au seiziesme chapitre je declare quelle est celle des Toüoupinambaoults
sauvages Ameriquains, selon que je l'ay peu comprendre : toutesfois d'autant
que, comme il sera là veu, je commence ce propos par une difficulté dont je ne
me puis moy-mesme assez esmerveiller, tant s'en faut que je la puisse si
entierement resoudre qu'on pourroit bien desirer, dés maintenant je ne lairray
d'en toucher quelque chose en passant. Je diray donc qu'encores que ceux qui
ont le mieux parlé selon le sens commun, ayent non seulement dit, mais aussi
cogneu, qu'estre homme et avoir ce sentiment, qu'il faut donc dependre d'un
plus grand que soy, voire que toutes creatures sont choses tellement conjointes
l'une avec l'autre, que quelques differens qui se soyent trouvez en la maniere
de servir à Dieu, cela n'a peu renverser ce fondement, Que l'homme
naturellement doit avoir quelque religion vraye ou fausse, si est-ce neantmoins
qu'apres que d'un bon sens rassis ils en ont ainsi jugé, qu'ils n'ont pas aussi
dissimulé, quand il est question de comprendre à bon escient à quoy se renge
plus volontiers le naturel de l'homme, en ce devoir de religion, qu'on
apperçoit volontiers estre vray ce que le Poete Latin a dit, assavoir :
Que
l'appetit bouillant en l'homme
Est son
principal Dieu en somme.
Ainsi
pour appliquer et faire cognoistre par exemple ces deux tesmoignages en nos sauvages
Ameriquains, il est certain en premier lieu, que nonobstant ce qui leur est de
particulier, il ne se peut nier qu'eux estans hommes naturels, n'ayent aussi
ceste disposition et inclination commune à tous : assavoir d'apprehender
quelque chose plus grande que l'homme, dont depend le bien et le mal, tel pour
le moins qu'ils se l'imaginent. Et à cela se rapporte l'honneur qu'ils font à
ceux qu'ils nomment Caraibes, dont nous parlerons en son lieu, lesquels
ils cuident en certaines saisons leur apporter le bon heur ou le mal heur. Mais
quant au but qu'ils se proposent pour leur contentement et souverain poinct
d'honneur, qui est, comme je monstreray parlant de leurs guerres et ailleurs,
la poursuite et vengeance de leurs ennemis, reputant cela à grand gloire, tant
en ceste vie que apres icelle (tout ainsi qu'en partie ont fait les anciens
Romains) ils tiennent telle vengeance et victoire pour leur principal bien :
bref selon qu'il sera veu en ceste histoire, au regard de ce qu'on nomme
Religion parmi les autres peuples, il se peut dire tout ouvertement que, non
seulement ces pauvres sauvages n'en ont point, mais qu'aussi s'il y a nation
qui soit et vive sans Dieu au monde, ce sont vrayement eux. Toutesfois en ce
poinct sont-ils peut-estre moins condamnables : c'est qu'en advouant et
confessant aucunement leur malheur et aveuglissement (quoy qu'ils ne
l'apprehendent pour s'y desplaire, ni cercher le remede quand mesme il leur est
presenté) ils ne font semblant d'estre autres que ce qu'ils sont.
Touchant
les autres matieres, les sommaires de tous les chapitres mis au commencement du
livre montrent assez quelles elles sont : comme aussi le premier chapitre
declare la cause qui nous meut de faire ce voyage en l'Amerique. Ainsi suivant
ce que je promettois en la premiere edition, outre les cinq diverses figures
d'hommes sauvages qui y sont, nous en avons encor adjousté quelques-unes pour
le plaisir et contentement des lecteurs : et n'a pas tenu à moy qu'il n'y en
ait davantage, mais l'Imprimeur n'a voulu pour ceste fois fournir à tant de
frais qu'il eust fallu faire pour la taille d'icelles.
Au
reste, n'ignorant pas ce qui se dit communément assavoir que parce que les
vieux et ceux qui ont esté loin, ne peuvent estre reprins, ils se licencient et
donnent souvent congé de mentir : je diray là dessus en un mot, que tout ainsi
que je hay la menterie et les menteurs, aussi s'il se trouve quelqu'un qui ne
vueille adjouster foy à plusieurs choses, voirement estranges, qui se liront en
ceste histoire, qu'il sache quel qu'il soit, que je ne suis pas pour cela
deliberé de le mener sur les lieux pour les luy faire voir. Tellement que je ne
m'en donneray non plus de peine que je fais de ce qu'on m'a dit qu'aucuns
doutent de ce que j'ay escrit et fait imprimer par ci-devant du siege et de la
famine de Sancerre : laquelle cependant (comme il sera veu) je puis asseurer
n'avoir encores esté si aspre, bien plus longue toutesfois, que celle que nous
endurasmes sur mer à nostre retour en France au voyage dont est question. Car si
ceux dont je parle n'adjoustent foy à ce qui, au veu et sceu de plus de cinq
cens personnes encores vivantes, a esté fait et pratiqué au milieu et au centre
de ce royaume de France, comment croiront-ils ce qui non seulement ne se peut
voir qu'à pres de deux mille lieues loin du pays où ils habitent, mais aussi
choses si esmerveillables et non jamais cognues, moins escrites des Anciens,
qu'à peine l'experience les peut-elle engraver en l'entendement de ceux qui les
ont veuës ? Et de faict, je n'auray point honte de confesser ici, que depuis
que j'ay esté en ce pays de l'Amerique, auquel, comme je deduiray, tout ce qui
s'y voit, soit en la façon de vivre des habitans, forme des animaux et en
general en ce que la terre produit, estant dissemblable de ce que nous avons en
Europe, Asie et Afrique, peut bien estre appelé monde nouveau, à nostre esgard
: sans approuver les fables qui se lisent és livres de plusieurs, lesquels, se
fians aux rapports qu'on leur a faits, ou autrement, ont escrit choses du tout
fausses, je me suis retracté de l'opinion que j'ay autresfois eue de Pline, et
de quelques autres descrivans les pays estranges, parce que j'ay veu des choses
aussi bigerres et prodigieuses qu'aucunes qu'on a tenues incroyables dont ils
font mention.
Pour
l'esgard du stile et du langage, outre ce que j'ay jà dit ci-devant que je
cognoissois bien mon incapacité en cest endroit, encore sçay-je bien, parce
qu'au gré de quelques-uns je n'auray pas usé de phrases ni de termes assez
propres et signifians pour bien expliquer et representer tant l'art de
navigation que les autres diverses choses dont je fay mention, qu'il y en aura
qui ne s'en contenteront pas : et nommément nos François, lesquels ayans les
oreilles tant delicates et aymans tant les belles fleurs de Rhetorique,
n'admettent ni ne reçoivent nuls escrits, sinon avec mots nouveaux et bien
pindarizez. Moins encores satisferay-je à ceux qui estiment tous livres non
seulement pueriles, mais aussi steriles, sinon qu'ils soyent enrichis
d'histoires et d'exemples prins d'ailleurs : car combien qu'à propos des
matieres que je traite j'en eusse peu mettre beaucoup en avant, tant y a
neantmoins qu'excepté l'historien des Indes Occidentales, lequel (parce qu'il a
escrit plusieurs choses des Indiens du Peru conforme à ce que je di de nos
sauvages Ameriquains) j'allegue souvent, je ne me suis que bien rarement servi
des autres. Et de faict, à mon petit jugement, une histoire, sans tant estre
parée des plumes d'autruy, estant assez riche quand elle est remplie de son
propre suject, outre que les lecteurs, par ce moyen, n'extravagans point du but
pretendu par l'auteur qu'ils ont en main, comprennent mieux son intention :
encore me rapporté-je à ceux qui lisent les livres qu'on imprime journellement,
tant des guerres qu'autres choses, si la multitude des allegations prinses
d'ailleurs, quoy qu'elles soyent adaptées és matieres dont est question, ne les
ennuyent pas. Sur quoy cependant, à fin qu'on ne m'objecte qu'ayant ci-dessus
reprins Thevet, et maintenant condamnant encor ici quelques autres, je commets
neantmoins moy-mesme telles fautes : si quelqu'un, di-je, trouve mauvais que,
quand ci-apres je parleray de la façon de faire des sauvages (comme si je me
voulois faire valoir), j'use si souvent de ceste façon de parler, Je vis, je me
trouvay, cela m'advint, et choses semblables, je respon, qu'outre (ainsi que
j'ay touché) que ce sont matieres de mon propre sujet, qu'encores, comme on
dit, est-ce cela parlé de science, c'est à dire de veuë et d'experience : voire
diray des choses que nul n'a possible jamais remarquées si avant que j'ay
faict, moins s'en trouve-il rien par escrit. J'enten toutesfois, non pas de
toute l'Amerique en general, mais seulement de l'endroit où j'ay demeuré
environ un an 3 : assavoir sous le tropique de Capricorne entre les sauvages
nommez Touoüpinambaoults. Finalement asseurant ceux qui aiment mieux la
verité dite simplement que le mensonge orné et fardé de beau langage, qu'ils
trouveront les choses par moy proposées en ceste histoire non seulement veritables,
mais aussi aucunes, pour avoir esté cachées à ceux qui ont precedé nostre
siecle, dignes d'admiration : je prie l'Eternel, auteur et conservateur de tout
cest univers, et de tant de belles creatures qui y sont contenues, que ce mien
petit labeur reussisse à la gloire de son sainct nom, Amen.
SOMMAIRES DES CHAPITRES de ceste
Histoire de l'Amerique.
Du motif et occasion qui nous fit
entreprendre ce lointain voyage, en la terre du Bresil.
De nostre embarquement au port
d'Honfleur, pays de Normandie : ensemble des tourmentes, rencontres, prinses de
navires, et premieres terres et isles que nous descouvrismes.
Des Bonites, Albacores, Dorades,
Marsouins, poissons volans, et autres de plusieurs sortes que nous vismes et
prismes sous la zone Torride.
De l'Equateur ou ligne Equinoctiale :
ensemble des tempestes, inconstances des vents, pluye infecte, chaleurs, soifs
et autres incommoditez que nous eusmes et endurasmes aux environs et sous
icelle.
Descouvrement et premiere veue que nous
eusmes, tant de l'Inde Occidentale ou terre du Bresil, que des sauvages
habitans en icelle : avec tout ce qui nous advint sur mer, jusques sous le
Tropique de Capricorne.
De nostre descente au fort de Colligny,
en la terre du Bresil : du recueil que nous y fit Villegagnon : et de ses
comportemens, tant au faict de la Religion qu'autres parties de son
gouvernement en ce pays-là.
Description de la riviere de Ganabara, autrement dite Genevre en
l'Amerique : de l'isle et fort de Colligny qui fut basti en icelle : ensemble
des autres isles qui sont és environs.
Du naturel, force, stature, nudité,
disposition et ornemens du corps, tant des hommes que des femmes sauvages
Bresiliens, habitans en l'Amerique, entre lesquels j'ay frequenté environ un
an.
Des grosses racines, et gros mil, dont
les sauvages font farine qu'ils mangent au lieu de pain ; et de leur bruvage
qu'ils nomment Caou-in.
Des animaux, venaisons, gros lezards,
serpens, et autres bestes monstrueuses de l'Amerique.
De la varieté des oyseaux de
l'Amerique, tous differens des nostres : ensemble des grosses chauves-souris,
abeilles, mousches, mouschillons, et autres vermines estranges de ce pays-là.
D'aucuns poissons plus communs entre les
sauvages de l'Amerique : et de leur maniere de pescher.
Des arbres, herbes, racines, et fruicts
exquis que produit la terre du Bresil.
De la guerre, combats, hardiesse, et
armes des sauvages de l'Amerique.
Comment les Ameriquains traitent leurs
prisonniers prins en guerre : et des ceremonies qu'ils observent à les tuer et
à les manger.
Ce qu'on peut appeler religion entre
les sauvages Ameriquains : des erreurs, où certains abuseurs qu'ils ont
entr'eux, nommez Caraibes, les detiennent : et de la grande ignorance de Dieu
où ils sont plongez.
Du mariage, Polygamie, et degrez de
consanguinité, observez par les sauvages : et du traitement de leurs petits
enfans.
Ce qu'on peut appeler loix et police
civile entre les sauvages : comment ils traitent et reçoivent humainement leurs
amis qui les vont visiter : et des pleurs, et discours joyeux que les femmes
font à leur arrivée et bien venue.
Comment les sauvages se traitent en
leurs maladies : ensemble de leurs sepultures et funerailles : et des grands
pleurs qu'ils font apres leurs morts.
Colloque de l'entrée et arrivée en la
terre du Bresil, entre les gens du pays nommez Tououpinambaoults et Toupinenkin : en langage sauvage et François.
De nostre departement de la terre du
Bresil, dite Amerique : ensemble des naufrages et premiers perils que nous
eschapasmes sur mer à nostre retour.
De l'extreme famine, tormente, et
autres dangers, dont Dieu nous delivra en repassant en France.
Du motif et occasion qui nous fit
entreprendre ce lointain voyage en la terre du Bresil.
D'autant que quelques Cosmographes et
autres historiens de nostre temps ont jà par cy devant escrit de la longueur,
largeur, beauté et fertilité de ceste quatriesme partie du monde appelée
Amerique ou terre du Bresil : ensemble des isles proches et terres continentes
à icelle, du tout incognues aux anciens : mesmes de plusieurs navigations qui
s'y sont faites depuis environ octante ans qu'elle fut premierement descouverte
: sans m'arrester à traiter cest argument au long ny en general, mon intention
et mon sujet sera en ceste histoire, de seulement declarer ce que j'ay
pratiqué, veu, ouy et observé tant sur mer, allant et retournant, que parmi les
sauvages Ameriquains, entre lesquels j'ay frequenté et demeuré environ un an.
Et à fin que le tout soit mieux cogneu et entendu d'un chacun, commençant par
le motif qui nous fit entreprendre un si fascheux et lointain voyage, je diray
briefvement quelle en fut l'occasion.
L'an 1555. un nommé Villegagnon
Chevalier de Malte, autrement de l'Ordre qu'on appele de S. Jean de Jerusalem,
se faschant en France, et mesme ayant receu quelque mescontentement en
Bretagne, où il se tenoit lors, fit entendre en divers endroits du Royaume de
France à plusieurs notables personnages de toutes qualitez, que dés long temps
il avoit non seulement une extreme envie de se retirer en quelque pays
lointain, où il peust librement et purement servir à Dieu selon la reformation
de l'Evangile : mais qu'aussi il desiroit d'y preparer lieu à tous ceux qui s'y
voudroyent retirer pour eviter les persecutions : lesquelles de fait estoyent
telles qu'en ce temps-là plusieurs personnages, de tout sexe et de toutes
qualitez, estoyent en tous les endroits du Royaume de France, par Edits du Roy
et par arrests des Cours de Parlemens, bruslez vifs, et leurs biens confisquez
pour le faict de la Religion.
Declarant en outre Villegagnon tant de
bouche à ceux qui estoyent près de luy, que par lettres qu'il envoyoit à
quelques particuliers, qu'ayant ouy parler, et faire tant de bons recits à
quelques-uns de la beauté et fertilité de la partie en l'Amerique, appelée
terre du Bresil, que pour s'y habituer et effectuer son dessein, il prendroit
volontiers ceste route et ceste brisée. Et de fait sous ce pretexte et belle
couverture, ayant gagné les coeurs de quelques grans seigneurs de la Religion
reformée, lesquels menez de mesme affection qu'il disoit avoir, desiroyent
trouver telle retraite : entre iceux feu d'heureuse memoire messire Gaspard de
Coligny Admiral de France, bien veu, et bien venu qu'il estoit auprès du Roy
Henry 2. lors regnant, luy ayant proposé que si Villegagnon faisoit ce voyage
il pourroit descouvrir beaucoup de richesses et autres commoditez pour le
profit du Royaume, il luy fit donner deux beaux navires equipez et fournis
d'artillerie : et dix mille francs pour faire son voyage.
Ainsi Villegagnon avec cela avant que
sortir de France, ayant fait promesse à quelques personnages d'honneur qui
l'accompagnerent qu'il establiroit le pur service de Dieu au lieu où il
resideroit, après qu'au reste il se fut pourveu de matelots et d'artisans qu'il
mena avec luy, au mois de Mai audit an 1555. il s'embarqua sur mer, où il eut
plusieurs tormentes et destourbiers, mais enfin, nonobstant toutes difficultez,
en Novembre suyvant il parvint audit pays.
Arrivé qu'il y fut, il descendit, et se
pensa premierement loger sur un rocher à l'embouscheure d'un bras de mer, et
riviere d'eau salée, nommée par les sauvages Ganabara, laquelle (comme je la descriray en son lieu) demeure par
les vingt-trois degrez au delà de l'Equateur : assavoir droit sous le Tropique
de Capricorne : mais les ondes de la mer l'en chasserent. Ainsi estant
contraint de se retirer de là, il s'avança environ une lieuë tirant sur les
terres, et s'accommoda en une Isle auparavant inhabitable : en laquelle ayant
deschargé son artillerie et ses autres meubles, à fin qu'il y fust en plus
grande seurté, tant contre les sauvages, que contre les Portugais, qui
voyagent, et ont jà tant de forteresses en ce pays-là, il fit commencer d'y
bastir un fort.
Or de là, feignant tousjours de brusler
de zele d'avancer le regne de Jesus Christ, et le persuadant tant qu'il pouvoit
à ses gens : quand ses navires furent chargées et prestes de revenir en France,
il escrivit et envoya dans l'une d'icelles expressément homme à Geneve,
requerant l'Eglise et les Ministres dudit lieu de luy ayder et le secourir
autant qu'il leur seroit possible en ceste sienne tant saincte entreprinse.
Mais sur tout, à fin de poursuyvre et advancer en diligence l'oeuvre qu'il
avoit entreprins, et qu'il desiroit, disoit-il, de continuer de toutes ses
forces, il prioit instamment, non seulement que on luy envoyast des Ministres
de la parole de Dieu : mais aussi pour tant mieux reformer luy et ses gens, et
mesme pour attirer les sauvages à la cognoissance de leur salut, que quelques
nombres d'autres personnages bien instruits en la Religion Chrestienne
accompagnassent lesdits Ministres pour l'aller trouver.
L'Eglise de Geneve ayant receu ses
lettres, et ouy ses nouvelles, rendit premierement graces à Dieu de
l'amplification du regne de Jesus Christ en pays si lointain, mesme en terre si
estrange, et parmi une nation laquelle voirement estoit du tout ignorante le
vray Dieu.
Et pour satisfaire à la requeste de
Villegagnon, apres que feu Monsieur l'Admiral, auquel pour le mesme effect il
avoit aussi escrit, eut sollicité par lettres Philippe de Corguilleray sieur du
Pont (qui s'estoit retiré près de Geneve, et qui avoit esté son voisin en
France près Chastillon sur Loing) d'entreprendre le voyage pour conduire ceux
qui se voudroyent acheminer en ceste terre du Bresil vers Villegagnon : ledit
sieur du Pont en estant aussi requis par l'Eglise et par les Ministres de
Geneve, quoy qu'il fust jà vieil et caduc, si est-ce que pour la bonne
affection qu'il avoit de s'employer à un si bon oeuvre, postposant, et mettant
en arriere tous ses autres affaires, mesmes laissant ses enfants et sa famille
de si loin, il accorda de faire ce qu'on requeroit de luy.
Cela faict, il fut question en second
lieu de trouver des Ministres de la parole de Dieu. Partant, après que du Pont
et autres siens amis en eurent tenu propos à quelques escoliers, qui pour lors
estudioyent en Theologie à Geneve : entre autres maistres Pierre Richier, jà
aagé pour lors de plus de cinquante ans, et Guillaume Chartier luy firent
promesse, qu'en cas que par la voye ordinaire de l'Eglise on cogneust qu'ils
fussent propres à ceste charge, ils estoyent prests de s'y employer. Ainsi
apres que ces deux eurent esté presentez aux Ministres dudit Geneve, qui les
ouyrent sur l'exposition de certains passages de l'Escriture saincte, et les
exhorterent au reste de leur devoir, ils accepterent volontairement, avec le
conducteur du Pont, de passer la mer pour aller trouver Villegagnon, à fin
d'annoncer l'Evangile en l'Amerique.
Or restoit-il encore à trouver d'autres
personnages instruits és principaux poincts de la foy : mesmes, comme
Villegagnon mandoit, des artisans expers en leur art : mais parce que pour ne
tromper personne, outre que du Pont declairoit le long et fascheux chemin qu'il
convenoit faire : assavoir environ cent cinquante lieuës par terre, et plus de
deux mille lieuës par mer, il adjoustoit, qu'estant parvenu en ceste terre
d'Amerique, il se faudroit contenter de manger au lieu de pain, d'une certaine
farine faite de racine, et quant au vin, nulles nouvelles, car il n'y en croist
point : bref, qu'ainsi qu'en un nouveau monde (comme la lettre de Villegagnon
chantoit) il faudroit là user de façons de vivre, et de viandes du tout
differentes de celle de nostre Europe. Tous ceux, di-je, qui aymans mieux la
theorique que la pratique de ces choses, n'ayans pas volonté de changer d'air,
d'endurer les flots de la mer, la chaleur de la Zone Torride, ny de veoir le
Pole Antarctique, ne voulurent point entrer en lice, ni s'enroller et
s'embarquer en tel voyage.
Toutesfois apres plusieurs semonces et
recerches de tous costez, ceux-cy, ce semble, plus courageux que les autres, se
presenterent pour accompagner du Pont, Richier et Chartier : assavoir Pierre
Bordon, Matthieu Vernevie, Jean du Bordel, André la Fon, Nicolas Denis, Jean
Gardien, Martin David, Nicolas Raviquet, Nicolas Carmeau, Jaques Rousseau, et
moy Jean de Lery : qui tant pour la bonne volonté que Dieu m'avoit donnée dès
lors de servir à sa gloire, que curieux de voir ce monde nouveau, fus de la
partie : tellement que nous fusmes quatorze en nombre, qui pour faire ce voyage
partismes de la cité de Geneve le dixiesme de Septembre, en l'année 1556.
Nous tirasmes et allasmes à Chastillon
sur Loing, auquel lieu ayans trouvé Monsieur l'Admiral, non seulement il nous
encouragea de plus en plus de poursuyvre nostre entreprinse, mais aussi, avec
promesse de nous assister pour le faict de la marine, nous mettant beaucoup de
raisons en avant, il nous donna esperance que Dieu nous feroit la grace de voir
les fruicts de nostre labeur. Nous nous acheminasmes de là à Paris, où durant
un mois que nous y sejournasmes, quelques Gentils-hommes et autres estans
advertis pourquoy nous faisions ce voyage, s'adjoignirent à nostre compagnie.
De là nous passasmes à Rouen, et tirans à Honfleur, port de mer, qui nous
estoit assigné au pays de Normandie, y faisans nos preparatifs, et en attendans
que nos navires fussent prestes à partir, nous y demeurasmes environ un mois.
CHAPITRE II.
De nostre embarquement au port
d'Honfleur pays de Normandie : ensemble des tormentes, rencontres, prinses de
navires, et premieres terres et Isles que nous descouvrismes.
Apres doncques que le sieur de Bois le
Comte, neveu de Villegagnon, qui estoit auparavant nous à Honfleur, y eut faict
equipper en guerre, aux despens du Roy, trois beaux vaisseaux : fournis qu'ils
furent de vivres et d'autres choses necessaires pour le voyage, le dixneufiesme
de Novembre nous nous embarquasmes en iceux. Ledit sieur de Bois le Comte avec
environ octante personnes, tant soldats que matelots estant dans l'un des
navires, appellé la petite Roberge, fut esleu nostre Vice-Admiral. Je
m'embarquay en un autre vaisseau nommé la grand Roberge, où nous estions six
vingts en tout, et avions pour Capitaine le sieur de sainte Marie dit l'Espine,
et pour maistre un nommé Jean Humbert de Harfleur bon pilote, et, comme il
monstra, fort bien experimenté en l'art de navigation. Dans l'autre qui
s'appeloit Rosée, du nom de celuy qui la conduisoit, en comprenant six jeunes
garçons, que nous menasmes pour apprendre le language des Sauvages, et cinq
jeunes filles avec une femme pour les gouverner (qui furent les premieres
femmes Françoises menées en la terre du Bresil, dont les Sauvages dudit pays, ainsi
que nous verrons cy apres, n'en ayans jamais veu auparavant de vestues, furent
bien esbahis à leur arrivée), il y avoit environ nonante personnes.
Ainsi ce mesme jour qu'environ midi
nous mismes voiles au vent, à la sortie du port dudit Honfleur, les canonnades,
trompettes, tabours, fifres, et autres triomphes accoutumez de faire aux
navires de guerre qui vont voyager, ne manquerent point en nostre endroit. Nous
allasmes premierement ancrer à la Rade de Caulx, qui est une lieuë en mer
par-delà le Havre de grace : et là, selon la façon des mariniers entreprenans
de voyager en pays lointains, après que les maistres et Capitaines eurent fait
reveuë, et sceu le nombre certain tant des soldats que des matelots, ayans
commandé de lever les ancres, nous pensions dés le soir nous jetter en mer.
Toutesfois parce que le cable du navire où j'estois se rompit, l'ancre, à cause
de cela, estant tiré à grande difficulté, nous ne nous peusmes appareiller que
jusques au lendemain.
Ce dit jour doncques vingtiesme de Novembre,
qu'ayans abandonné la terre, nous commençasmes à naviger sur ceste grande et
impetueuse mer Oceane, nous descouvrismes et costoyasmes l'Angleterre, laquelle
nous laissions à dextre : et dés lors fusmes prins d'un flot de mer qui
continua douze jours : durant lesquels outre que nous fusmes tous fort malades
de la maladie accoustumée à ceux qui vont sur mer, encores n'y avoit-il celuy
qui ne fust bien espouvanté de tel branslement. Et de fait, ceux principalement
qui n'avoyent jamais senti l'air marin, ny dancé telle dance, voyans la mer
ainsi haute et esmeuë, pensoyent à tous coups et à toutes minutes que les
vagues nous deussent faire couler en fond. Comme certainement c'est chose
admirable de voir qu'un vaisseau de bois, quelque fort et grand qu'il soit,
puisse ainsi resister à la fureur et force de ce tant terrible element. Car
combien que les navires soyent basties de gros bois bien lié, chevillé, et bien
godronné, et que celuy mesme où j'estois peust avoir environ dix-huict toises
de long, et trois et demi de large, qu'est-ce en comparaison de ce gouffre et
de telle largeur, profondeur, et abysmes d'eau qu'est ceste mer du Ponent ?
Partant, sans amplifier icy ce propos plus avant, je diray seulement ce mot en
passant, qu'on ne sauroit assez priser, tant l'excellence de l'art de la
navigation en general, qu'en particulier l'invention de l'Eguille marine, avec
laquelle on se conduit : dont neantmoins, comme aucuns escrivent, l'usage n'est
que depuis environ deux cens cinquante ans. Nous fusmes doncques ainsi agitez,
et navigeasmes avec grandes difficultez jusques au trezieme jour apres nostre
embarquement, que Dieu appaisa les flots et orages de la mer.
Le dimanche suyvant ayans rencontré
deux navires, marchans d'Angleterre, qui venoyent d'Espagne, apres que nos
Matelots les eurent abordez, et veu qu'il y avoit à prendre dedans, peu s'en
fallut qu'ils ne les pillassent. Et de faict, suyvant ce que j'ay dit, que nos
trois vaisseaux estoyent bien fournis d'artillerie et d'autres munitions de
guerre, nos mariniers s'en tenans fiers et forts, quand les vaisseaux plus
foibles se trouvoyent devant eux et à leur merci, ils n'estoyent pas à seureté.
Et faut, puisque cela vient à propos,
que je dise icy en passant à ceste premiere rencontre de navire, que j'ay veu
pratiquer sur mer ce qui se fait aussi le plus souvent en terre : assavoir que
celuy qui a les armes au poing, et qui est le plus fort, l'emporte, et donne la
loy à son compagnon. Vray est que messieurs les mariniers, en faisans caller le
voile et joindre les pauvres navires marchans, leur alleguent ordinairement
qu'il y a longtemps qu'à cause des tempestes et calmes sans pouvoir aborder
terre ny port, ils sont sur mer en necessité de vivres, dont ils prient qu'en
payant ils en soyent assistez. Mais si sous ce pretexte ils peuvent mettre le
pied dans le bord de leurs voisins, ne demandez pas si pour empescher le
vaisseau d'aller en fond, ils le deschargent de tout ce qui leur semble bon et
beau. Que si là dessus on leur remonstre (comme de fait nous faisions
tousjours) qu'il n'y a nul ordre d'ainsi indifferemment piller autant les amis
que les ennemis : la chanson commune de nos soldats terrestres qui en cas
semblable pour toutes raisons disent, que c'est la guerre et la coustume, et
qu'il se faut accommoder, ne manque point en leur endroit.
Mais outre cela je diray, par maniere
de preface, sur plusieurs exemples de ce que nous verrons cy après, que les
Espagnols, et encores plus les Portugais, se vantans d'avoir les premiers
descouvers la terre du Bresil, voire tout le contenu depuis le destroit de
Magellan, qui demeure par les cinquante degrez du costé du Pole Antarctique,
jusques au Peru, et encores par-deçà l'Equateur, et par consequent maintiennent
qu'ils sont seigneurs de tous ces pays-là, allegans que les François qui y
voyagent sont usurpateurs sur eux, s'ils les trouvent sur mer à leur avantage
ils leur font une telle guerre, qu'ils en sont venus jusques-là d'en avoir
escorché de tous vifs, et fait mourir d'autre mort cruelle. Les François
soustenans le contraire, et qu'ils ont leur part en ces pays nouvellement
cogneus, non seulement ne se laissent pas volontiers battre aux Espagnols,
moins aux Portugais, mais en se defendant vaillamment rendent souvent la
pareille à leurs ennemis : lesquels, pour en parler sans affection, ne les
oseroyent aborder ny attaquer s'ils ne se voyoyent beaucoup plus forts, et en
plus grand nombre de vaisseaux.
Or pour retourner à nostre route, la
mer s'estant derechef enflée, fut l'espace de six ou sept jours si rude, que
non seulement je vis par plusieurs fois, les vagues sauter et s'eslever
par-dessus le Tillac de nostre navire, mais aussi, estans lors à la praticque
de ce qui est dit au Pseaume 107. nous tous à cause de la roideur des ondes
ayans les sens defaillis et chancelans comme yvrongnes, le vaisseau estoit
tellement esbranlé qu'il n'y avoit matelot, tant habile fust-il, qui se peust
tenir debout. Et de faict (comme il est dit au mesme Pseaume) quand de ceste
façon en temps de tormente sur mer, on est tout soudain tellement haut eslevé
sur ces espouvantables montagnes d'eau qu'il semble qu'on doive monter jusques
au ciel, et cependant tout incontinent on redevale si bas qu'il semble qu'on
vueille penetrer pardessous les plus profonds gouffres et abysmes : subsistant,
di-je, ainsi au milieu d'un million de sepulchres, n'est-ce pas voir les
grandes merveilles de l'Eternel ? Il est bien certain qu'ouy. Partant, puisque
par telles agitations des furieuses vagues le peril approche bien souvent plus
pres de ceux qui sont dans les vaisseaux navigables que l'espesseur des ais de
quoy ils sont faicts, m'estant advis que le Poete, qui a dit que ceux qui vont
sur mer ne sont qu'à quatre doigts de la mort, les en eslongne encores trop :
j'ay, pour plus exprès advertissement aux navigans, non seulement tourné mais
aussi amplifié ces vers en ceste façon.
Quoy que la mer par son onde bruyante,
Face herisser de peur cil qui la hante,
Ce nonobstant l'homme se fie au bois,
Qui d'espesseur n'a que quatre ou cinq
doigts,
De quoy est faict le vaisseau qui le
porte :
Ne voyant pas qu'il vit en telle sorte
Qu'il a la mort à quatre doigts de luy.
Reputer fol on peut donc bien celuy
Qui va sur mer, si en Dieu ne se fie,
Car c'est Dieu seul qui peut sauver sa
vie.
Apres donc que ceste tempeste fut
cessée, celuy qui rend le temps calme et tranquile quand il luy plaist, nous
ayant envoyé vent à gré, nous parvinsmes d'iceluy jusques à la mer d'Espaigne,
et nous trouvasmes le cinquiesme jour de Decembre, à la hauteur du Cap de sainct
Vincent. En cest endroit nous rencontrasmes un navire d'Irlande, dans lequel
nos Mariniers, sous le pretexte susdit que les vivres nous failloyent,
prindrent six ou sept pipes de vin d'Espaigne, des figues, des oranges, et
autres choses dont elle estoit chargée.
Sept jours après nous abordasmes auprès
de trois Isles, nommées par les Pilotes de Normandie la Gracieuse, Lancelote et
Forte-avanture, qui sont des isles Fortunées. Il y en a sept en nombre à
present, comme j'estime, toutes habitées par les Espagnols : mais quoy
qu'aucuns marquent en leurs cartes et enseignent par leurs livres, que ces
isles Fortunées sont situées seulement par les onze degrez au-deçà de
l'Equator, et par consequent, selon eux, seroyent sous la zone Torride, je di,
pour y avoir veu prendre hauteur avec l'Astrolabe, que certainement elles
demeurent par les vingt-huict degrez tirant au Pole Arctique. Et partant il
faut confesser qu'il y a erreur de dix-sept degrez, desquels tels aucteurs, en
trompans eux et les autres, les reculent trop de nous.
En ces endroits que nous mismes les
barques hors de nos navires, vingt de nos gens, tant soldats que matelotz,
s'estans mis dedans avec des berches, mousquets et autres armes, pensoyent bien
aller butiner en ces isles Fortunées : mais comme ils furent à bord, les
Espagnols qui les avoyent descouverts auparavant, les rembarrerent de telle
façon, qu'au lieu de mettre pied à terre ils n'eurent que haste de se retirer
en mer. Neantmoins ils tournerent et virerent tant à l'entour, qu'enfin ayans rencontré
une Caravelle de pescheurs (lesquels voyans aller les nostres à eux se
sauverent en terre et quitterent leur vaisseau), après qu'ils s'en furent
saisis, non seulement ils y prindrent grande quantité de chiens de mer secs,
des compas à naviger et tout ce qui s'y trouva jusqu'aux voiles qu'ils
raporterent, mais aussi ne pouvans pis faire aux Espagnols, desquels ils se
vouloyent venger, ils mirent en fond à grands coups de haches une barque et un
bateau qui estoyent auprès.
Durant trois jours que nous demeurasmes
près ces isles Fortunées, d'autant que la mer estoit fort calme, nous prinsmes
si grande quantité de poissons avec des rets à pescher (que nous avions, et
avec des hameçons) qu'après que nous en eusmes mangé à nostre souhait, parce
que nous n'avions pas l'eau douce à commandement, craignans que cela ne nous
alterast par trop, nous fusmes contraints d'en rejetter plus de la moitié en
mer. Les especes estoyent, Dorades, Chiens de mer, et autres de plusieurs
sortes dont nous ne savions les noms : toutesfois il y en avoit de ceux que les
mariniers appellent Sardes, qui est une espece de poisson lequel n'a pas
seulement si peu de corps qu'il semble que la teste et la queuë (laquelle il a
neantmoins competamment large) soyent joints ensemble, mais encores outre cela
ayant ladite teste faite en façon de morion à creste, il est de forme assez
estrange.
Le mercredi matin seiziesme de
Decembre, que la mer s'esmeut derechef, les vagues remplirent si soudainement
la barque, laquelle, dés le retour des isles Fortunées, estoit amarée à nostre
navire, que non seulement elle fut submergée et perdue, mais aussi deux
matelotz qui estoyent dedans pour la garder furent en si grand danger qu'à
peine, en leur jettant hastivement des cordages, les peusmes nous sauver et
tirer dans le vaisseau. Et au surplus diray aussi, pour chose remarquable, que
comme nostre cuisinier durant ceste tempeste (laquelle continua quatre jours)
eust mis un matin dessaler du lard dans une grande caque de bois, il y eut un
coup de mer, qui de son impetuosité sautant par dessus le Tillac, l'ayant
emportée plus de la longueur d'une pique hors du navire : une autre vague tout
soudain venant à l'opposite sans renverser ladite caque, de grande roideur la
rejetta sur le mesme Tillac, avec ce qui estoit dedans : tellement que cela fut
nous renvoyer nostre disner, lequel, comme on dit communément, s'en estoit allé
à vau l'eau.
Or dés le vendredi dixhuictiesme dudit
mois de Decembre nous descouvrismes la grand Canarie, de laquelle dés le
dimanche suyvant nous approchasmes assez près : mais à cause du vent contraire,
quoy que nous eussions deliberé d'y prendre des rafraichissemens, il ne nous
fut pas possible d'y mettre pied à terre. C'est une belle isle habitée aussi à
present des Espagnols, en laquelle il croist force Cannes de succres et de bons
vins : et au reste est si haute qu'on la peut voir de vingtcinq ou trente
lieues. Aucuns l'appellent autrement, le Pic de Tanarifle *, et pensent que ce
soit ce que les anciens nommoyent le mont d'Athlas, dont on dit la mer
Athlantique. Toutesfois d'autres afferment que la grand Canarie et le Pic de
Taneriffe sont deux isles separées, dequoy je me rapporte à ce qui en est.
Ce mesme jour de Dimanche nous
descouvrismes une Caravelle de Portugal, laquelle estant au-dessous du vent de
nous, et voyant bien par ce moyen ceux qui estoyent dedans qu'ils ne pourroyent
resister ni fuir, calans le voile se vindrent rendre à nostre Vice Admiral.
Ainsi nos Capitaines qui dés long temps auparavant avoyent arresté entre eux de
s'accommoder (comme on parle aujourd'huy) d'un vaisseau de ceux qu'ils
s'estoyent tousjours promis de prendre, ou sur les Espagnols, ou sur les
Portugais, à fin de s'en saisir et mieux asseurer mirent incontinent de nos
gens dedans. Toutesfois à cause de quelques considerations qu'ils eurent envers
le maistre d'icelle, luy ayant dit qu'en cas qu'il peust soudainement trouver
et prendre une autre Caravelle en ces endroits-là, qu'on luy rendroit la sienne
: luy qui de sa part aussi aimoit mieux la perte tomber sur son voisin que sur
lui, après que, selon la requeste qu'il fit, on luy eut baillé une de nos
barques armée de mousquets, avec vingt de nos soldats et une partie de ses gens
dedans, comme vray Pirate que j'ay opinion qu'il estoit, à fin de mieux jouer
son rolle et de n'estre descouvert il s'en alla bien loin devant nos navires.
Or nous costoyons lors la Barbarie
habitée des Mores, de laquelle nous n'estions guere eslongnez que d'environ
deux lieues : et comme il fut soigneusement observé de plusieurs d'entre nous,
c'est une terre plaine, voire si fort basse que tant que nostre veue se pouvoit
estendre, sans voir aucunes montagnes ni autres objets, il nous estoit advis
que nous estans plus hauts que tout ce pays-là, il deust estre incontinent
submergé, et que nous et nos vaisseaux deussions passer par dessus. Et à la
verité, combien qu'au jugement de l'oeil il semble estre ainsi, presques sur
tous les rivages de la mer, si est-ce que cela se remarquant plus
particulierement en cest endroit-là, quand d'un costé je regardois ce grand et
plat pays qui paroissoit comme une vallée, et d'autre part la mer à l'opposite,
sans estre lors autrement esmeue, neantmoins en comparaison, faisant une grande
et espouvantable montagne, en me resouvenant de ce que l'Escriture dit à ce
propos, je contemploye ceste oeuvre de Dieu avec grande admiration.
Pour retourner à nos escumeurs de mer,
lesquels, comme j'ay dit, nous avoyent devancez dans la barque : le
vingtcinquiesme de Decembre, jour de Noel, eux ayant rencontré une Caravelle
d'Espagnols et tiré sur iceux quelques coups de mousquets, la prenans ainsi par
force ils l'amenerent auprès de nos navires. Et parce que c'estoit non
seulement un beau vaisseau, mais qu'aussi estant chargé de sel blanc, cela
pleut fort à nos capitaines, eux selon la conclusion que j'ay jà dit qu'ils
avoyent faite dés long temps de s'en accommoder d'un, l'emmenerent quant et
nous en la terre du Bresil vers Villegagnon. Vray est qu'on tint promesse au
Portugais qui avoit faict ceste prinse de luy rendre sa Caravelle : mais nos
mariniers (cruels que ils furent en cest endroit) ayans mis tous les Espagnols,
depossedez de la leur, pesle mesle parmi les Portugalois, non seulement ils ne
laisserent morceau de biscuit ni d'autres vivres à ces pauvres gens, mais qui
pis fut, leur ayant deschiré leurs voiles, et mesme osté leur petit batteau,
sans lequel toutesfois ils ne pouvoyent approcher ni aborder terre, je croy,
par maniere de dire, qu'il eust mieux valu les mettre en fond, que les laisser
en tel estat. Et de faict estans ainsi demeurez à la merci de l'eau, si quelque
barque ne survinst pour les secourir, il est certain ou qu'ils furent en fin
submergez, ou qu'ils moururent de faim.
Après ce beau chef d'oeuvre, fait au grand
regret de plusieurs, estans poussez du vent d'Est Suest, qui nous estoit
propice, nous nous rejettasmes bien avant dans la haute mer. Et à fin qu'en
recitant particulierement tant de prinses de Caravelles que nous fismes en
allant, je ne sois ennuyeux au lecteur : dés le lendemain et encore le vingt et
neufiesme dudit mois de Decembre, nous en prinsmes deux autres, lesquelles ne
firent nulle resistance. En la premiere qui estoit de Portugal, combien que nos
mariniers et principalement ceux qui estoyent dans la Caravelle Espagnole que
nous emmenions, eussent grande envie de la piller, à cause de quoi tirerent
quelques coups de fauconneaux à l'encontre, si est-ce qu'après que nos maistres
et capitaines eurent parlé à ceux qui estoyent dedans, pour quelques respects
on les laissa aller sans leur rien oster. En l'autre qui estoit à un Espagnol,
il luy fut prins du vin, du biscuit et d'autres victuailles. Mais surtout il
regrettoit merveilleusement une poule qu'on luy osta : car, comme il disoit,
quelque tourmente qu'il fist, ne laissant point de pondre, elle luy fournissoit
tous les jours un oeuf frais dans son vaisseau.
Le dimanche suyvant, après que celuy
qui estoit au guet dans la grande hune de nostre navire, eut, selon la
coustume, crié : Voile, voile ! et que nous eusmes descouvert cinq Caravelles,
ou grands vaisseaux (car nous ne les peusmes bien discerner), nos mattelots,
lesquels possible ne seront pas joyeux que je raconte ici leurs courtoisies, ne
demandans, qu'où est-ce, c'est à dire d'en avoir de toutes parts, chantans le
cantique devant le triomphe, les pensoyent desjà bien tenir : mais parce
qu'estans au dessus de nous, nous avions vent contraire, et eux cependant
singloyent et fuyoyent tant qu'ils pouvoyent, nonobstant la violence qu'on fit à
nos navires, lesquelles pour l'affection du butin, en danger de nous submerger
et virer ce dessus dessous, furent armées de toutes voiles, il ne nous fut pas
possible de les joindre ni aborder.
Et à fin que nul ne trouve estrange
tant ce que je di ici, que ce que j'ay jà touché ci devant : assavoir que nous
bravans ainsi sur mer, en allant en la terre du Bresil, chacun fuyoit ou caloit
le voile devant nous : je diray là dessus, que encores que nous n'eussions que
trois vaisseaux (si bien fournis toutesfois d'artillerie, qu'il y avoit
dixhuict pieces de bronze, et plus de trente berches et mousquets de fer, sans
les autres munitions de guerre, en celuy où j'estois), neantmoins nos
capitaines, maistres, soldats et mariniers la pluspart Normans, nation aussi vaillante
et belliqueuse sur mer qu'autre qui se trouve aujourd'huy voyageant sur
l'Ocean, avoyent en cest equippage non seulement resolu d'attaquer et combatre
l'armée navale du Roy de Portugal, si nous l'eussions rencontrée, mais aussi se
promettoyent d'en remporter la victoire.
CHAPITRE III.
Des Bonites, Albacores, Dorades,
Marsouins, poissons volans, et autres de plusieurs sortes que nous vismes et
prismes sous la zone Torride.
Dès lors nous eusmes la mer aflorée et
le vent si à gré, que d'iceluy nous fusmes poussez jusques à trois ou quatre
degrez au deçà de la ligne Equinoctiale. En ces endroits nous prismes force
Marsouins, Dorades, Albacores, Bonites, et grande quantité de plusieurs autres
sortes de poissons : mais entre autres, combien qu'auparavant j'eusse tousjours
estimé que les mariniers disans qu'il y avoit certaines especes de poissons
volans, nous contassent des fariboles, si est-ce neantmoins que l'experience me
monstra lors qu'il estoit ainsi. Nous commençasmes doncques non seulement de
voir sortir de la mer et s'eslever en l'air des grosses troupes de poissons
volans hors de l'eau (ainsi que sur terre on voit les allouettes et
estourneaux) presques aussi haut qu'une pique, et quelque fois près de cent pas
loin : mais aussi estant souvent advenu que quelques uns s'ahurtans contre les
mats de nos navires tomboyent dedans, nous les prenions ainsi aisément à la
main.
Partant pour descrire ce poisson, selon
que je l'ay consideré en une infinité que j'ay veus et tenus en allant et
retournant en la terre du Bresil : il est de forme assez semblable au haren,
toutesfois un peu plus long et plus rond, a des petits barbillons sous la
gorge, les aisles comme celles d'une Chauvesouris et presques aussi longues que
tout le corps : et est de fort bon goust et savoureux à manger. Au reste parce
que je n'en ay point veu au deçà du Tropique de Cancer, j'ay opinion (sans
toutesfois que je le vueille autrement affermer) qu'aimans la chaleur, et se
tenans sous la zone Torride, ils n'outrepassent point d'une part ni d'autre du
costé des Poles. Il y a encores une autre chose que j'ay observée : c'est que
ces pauvres poissons volans, soit qu'ils soyent dans l'eau ou en l'air, ne sont
jamais à repos : car estans dans la mer les Albacores et autres grands poissons
les poursuivans pour les manger, leur font une continuelle guerre : et si pour
eviter cela ils se veulent sauver au vol, il y a certains oiseaux marins qui
les prennent et s'en repaissent.
Et pour dire aussi quelque chose de ces
oyseaux marins, lesquels vivent ainsi de proye sur mer : ils sont semblablement
si privez, que souventesfois il est advenu, que se posans sur les bords,
cordages et mats de nos navires, ils s'y laissoyent prendre avec la main,
tellement que pour en avoir mangé, et par consequent les ayans veu dedans et
dehors, en voici la description. Ils sont de plumage gris comme espreviers :
mais combien que quant à l'exterieur, ils paroissent aussi gros que Corneilles,
si est-ce toutesfois que quand ils sont plumez, il ne s'y trouve gueres plus de
chair qu'en un passereau : de façon que c'est merveille, qu'estans si petits de
corps, ils puissent neantmoins prendre et manger des poissons plus grans et
plus gros qu'ils ne sont : au reste ils n'ont qu'un boyau, et ont les pieds
plats comme ceux des canes.
Retournant donc à parler des autres
poissons dont j'ay tantost fait mention, la Bonite, qui est des meilleurs à
manger qui se puisse trouver, est presques de la façon de nos carpes communes :
toutesfois elle est sans escaille, et en ay veu en fort grand nombre,
lesquelles l'espace d'environ six sepmaines en nostre voyage ne bougerent
gueres d'alentour de nos vaisseaux, lesquels il est vraysemblable qu'elles
suyvent ainsi à cause du bret et godron dont ils sont frotez.
Quant aux Albacores, combien qu'elles
soyent assez semblables aux Bonites, si est-ce neantmoins qu'en ayant veu et
mangé ma part de telles qui avoyent près de cinq pieds de long et aussi grosses
que le corps d'un homme, on peut dire qu'il n'y a point de comparaison de l'une
à l'autre quant à la grandeur. Au surplus, parce que ce poisson albacore n'est
nullement visqueux, ains au contraire s'esmie et a la chair aussi friable que
la truite, mesme n'a qu'une areste en tout le corps, et bien peu de tripailles,
il le faut mettre au rang des meilleurs poissons de la mer. Et de faict,
combien que n'ayans pas là à commandement toutes les choses requises pour le
bien apprester (comme n'ont tous les passagers qui font ces longs voyages) nous
n'y fissions autre appareil sinon qu'avec du sel, en mettre rostir de grandes
et larges rouelles sur les charbons, si le trouvions nous merveilleusement bon
et savoureux, cuit de ceste façon. Partant si messieurs les frians, lesquels ne
se veulent point hazarder sur mer, et toutesfois (ainsi qu'on dit communément
que font les chats sans mouiller leurs pattes) veulent bien manger du poisson,
en avoyent sur terre aussi aisément qu'ils ont d'autre marée, le faisant
apprester à la sauce d'Alemagne, ou en quelque autre sorte : doutez-vous qu'ils
n'en leichassent bien leurs doigts ? Je di nommément si on l'avoit à
commandement sur terre : car comme j'ay touché du poisson volant, je ne pense
pas que ces albacores, ayans principalement leurs repaires entre les deux
Tropiques et en la haute mer, s'approchent si près des rivages que les
pescheurs en puissent apporter sans estre gastez et corrompus. Ce que je di
toutesfois, pour l'esgard de nous habitans en ce climat : car quant aux
Afriquains qui sont és bords du costé de l'Est, et à ceux du Peru, et environs
du costé de l'Oest, il se peut bien faire qu'ils en ayent commodément.
La Dorade, laquelle à mon jugement est
ainsi appelée, parce qu'estant dans l'eau elle paroist jaune, et reluit comme
fin or, quant à la figure approche aucunement du saumon : neantmoins elle
differe en cela, qu'elle est comme enfoncée sur le dos. Mais au reste pour en
avoir tasté, je tien que ce poisson n'est pas seulement encor meilleur que tous
les sus mentionnez, mais que aussi ni en eau salée ni en eau douce il ne s'en
trouvera point de plus delicat.
Touchant les Marsouins, il s'en trouve
de deux sortes : car au lieu que les uns ont le groin presque aussi pointu que
le bec d'une oye, les autres au contraire, l'ont si rond et moussé, que quand
ils levent le nez hors de l'eau il semble que ce soit une boule. Aussi à cause
de la conformité que ces derniers ont avec les encapeluchonnez, estans sur mer
nous les appelions, testes de moines. Quant au reste de la forme de toutes les
deux especes, j'en ay veu de cinq à six pieds de long, lesquels ayans la queue
fort large et fourcheue, avoyent tous un pertuis sur la teste, par où non
seulement ils prenoyent vent et respiroyent, mais aussi estans dans la mer
jettoyent quelquesfois l'eau par ce trou. Mais surtout quand la mer commence de
s'esmouvoir, ces marsouins paroissans soudain sur l'eau, mesme la nuict, qu'au
milieu des ondes et des vagues qui les agitent, ils rendent la mer comme verte,
et semblent eux-mesmes estre tous verts. C'est un plaisir de les ouyr souffler
et ronfler, de telle façon que vous diriez proprement que ce sont porcs
terrestres. Aussi les mariniers, les voyans en ceste sorte nager et se
tourmenter, presagent et s'asseurent de la tempeste prochaine : ce que j'ay veu
souvent advenir. Et combien qu'en temps moderé, c'est à dire la mer estant
seulement florissante, nous en vissions quelquesfois en si grande abondance que
tout à l'entour de nous, tant que la veue se pouvoit estendre, il sembloit que
la mer fust toute de marsouins : si est-ce toutesfois que ne se laissans pas si
aisément prendre que beaucoup d'autres sortes de poissons, nous n'en avions pas
pour cela toutes les fois que nous eussions bien voulu. Sur lequel propos, à
fin de tant mieux contenter le lecteur, je veux bien encore declarer le moyen
duquel j'ay veu user aux matelots pour les avoir. L'un d'entre eux, des plus
stylez et façonnez à telle pesche, se tenant au guet auprès du mats du beaupré,
et sur le devant du navire, ayant en la main un arpon de fer, emmanché en une
perche, de la grosseur et longueur d'une demie pique, et lié à quatre ou cinq
brasses de cordeaux, quand il en void approcher quelques troupes, choisissant
entre iceux celuy qu'il peut, il luy jette et darde cest engin de telle
roideur, que s'il l'attaint à propos, il ne faut point de l'enferrer. L'ayant
ainsi frappé, il file et lasche la corde, de laquelle cependant retenant le
bout ferme, après que le marsouin, qui en se debattant et s'enferrant de plus
en plus perd son sang dans l'eau, s'est un peu affoibli, les autres mariniers
pour aider à leur compagnon viennent avec un crochet de fer qu'ils appellent
gaffe (aussi emmanché en une longue perche de bois) et à force de bras le
tirent ainsi dans le bord. En allant nous en prismes environ vingtcinq de ceste
façon.
Pour l'esgard des parties interieures,
et du dedans du Marsouin, après que comme à un pourceau, au lieu des quatre
jambons, on luy a levé les quatre fanoux, fendu qu'il est, et que les trippes
(l'eschine si on veut) et les costes sont ostées, ouvert et pendu de ceste
façon, vous diriez proprement que c'est un naturel porc terrestre : aussi a-il
le foye de mesme goust : vray est que la chair fraische, sentant trop le
douçastre, n'en est guere bonne. Quant au lard, tous ceux que j'ay veus
n'avoyent communément qu'un pouce de gras, et croy qu'il ne s'en trouve point
qui passe deux doigts. Partant qu'on ne s'abuse plus à ce que les marchans et
poissonnieres, tant à Paris qu'ailleurs, appellent leur lard à pois de Caresme,
qui a plus de quatre doigts d'espais, Marsouin : car pour certain ce qu'ils
vendent est de la baleine. Au reste parce qu'il s'en trouva de petits dans le
ventre de quelques uns de ceux que nous prismes (lesquels ainsi que cochons de
laict nous fismes rostir) sans m'arrester à ce que d'autres pourroyent avoir
escrit au contraire, je pense plustost que les marsouins, comme les truyes,
portent leurs ventrées, que non pas qu'ils multiplient par oeufs, comme font
presque tous les autres poissons. Dequoy cependant si quelcun me vouloit
arguer, me rapportant plustost de ce faict à ceux qui ont veu l'experience,
qu'à ceux qui ont seulement leu les livres, tout ainsi que je n'en veux faire
ici autre decision, aussi nul ne m'empeschera de croire ce que j'en ay veu.
Nous prinsmes semblablement beaucoup de
Requiens, lesquels estans encores dans la mer quoy qu'elle soit tranquille et
coye, semblent estre tous verds : et s'en voit qui ont plus de quatre pieds de
long et gros à l'avenant : toutesfois, pour n'en estre la chair guere bonne,
les mariniers n'en mangent qu'à la necessité, et par faute de meilleurs
poissons. Au demeurant, ces requiens ayans la peau presque aussi rude et aspre
qu'une lime, et la teste plate et large, voire la gueule aussi fendue que celle
d'un loup, ou d'un dogue d'Angleterre, ils ne sont pas seulement, à cause de
cela, monstrueux, mais aussi pour avoir les dents trenchantes et fort aigues
ils sont si dangereux, que s'il empoignent un homme par la jambe ou autre
partie du corps, ou ils emporteront la piece, ou ils le traisneront en fond.
Aussi outre que quand les matelots, en temps de calme, se bagnent quelquefois
dans la mer, ils les craignent fort, encores y avoit-il cela que, quand nous en
avions pesché (ainsi qu'avec des hameçons de fer aussi gros que le doigt nous
avons souvent faict) estans calme, se bagnent quelquefois dans la mer, ils les
craignent fort, encores y avoit-il cela que, quand nous en avions pesché (ainsi
qu'avec des hameçons de fer aussi gros que le doigt nous avons souvent faict)
estans sur le Tillac du navire, il ne nous en falloit pas moins donner garde,
qu'on feroit sur terre de quelques mauvais et dangereux chiens. Dautant donc
qu'outre que ces Requiens ne sont pas bons à manger encores, soit qu'ils soyent
prins, ou qu'ils soyent dans l'eau, ne font-ils que mal, après qu'ainsi qu'à
bestes nuisibles nous avions piqué, et tormenté ceux que nous pouvions avoir,
comme si c'eussent esté des mastins enragez, ou à grans coups de masses de fer
nous les assommions, ou bien leur ayant coupé les nageoires et lié un cercle de
tonneau à la queue, les rejettans en mer, parce qu'avant que pouvoir enfondrer
ils estoyent long temps flotans et se debattans dessus, nous en avions ainsi le
passe-temps.
Au surplus, combien qu'il s'en faille
beaucoup que les Tortues de mer qui sont sous ceste zone Torride, soyent si
exorbitamment grandes et monstrueuses, que d'une seule coquille d'icelles on
puisse couvrir une maison logeable, ou faire un vaisseau navigeable (comme
Pline dit qu'il s'en trouve de telles és costes des Indes et és Isles de la mer
rouge) si est-ce neantmoins parce qu'on y en voit de si longues, larges et
grosses, qu'il n'est pas facile de le faire croire à ceux qui n'en ont point
veu, j'en feray icy mention en passant. Et sans faire plus long discours là
dessus, laissant par cest eschantillon à juger au lecteur quelles elles
pouvoyent estre, je diray qu'entre autres une qui fut prinse au navire de
nostre Vice-Admirai estoit de telle grosseur, que quatre vingts personnes
qu'ils estoyent dans ce vaisseau en disnerent honnestement (vivans comme on a
accoustumé sur mer en tels voyages). Aussi la coquille ovalle de dessus qui fut
baillée pour faire une Targue au sieur de saincte Marie nostre Capitaine, avoit
plus de deux pieds et demi de large : estant forte et espesse à l'equipolent.
Au reste, la chair approche si fort de celle de veau que, sur tout, quand elle
est lardée et rostie, en la mangeant on y trouve presque mesme goust.
Voici semblablement comme je les ay veu
prendre sur mer. En beau temps et calme (car autrement on les voit peu souvent)
qu'elles montent et se tiennent au dessus de l'eau, le soleil leur ayant
tellement eschauffé le dos et la coquille qu'elles ne le peuvent plus endurer,
à fin de se rafraischir, se virant et tournant ordinairement le ventre en haut,
les mariniers les appercevans en ceste sorte, s'approchans dans leur barque le
plus coyement qu'ils peuvent, quand ils sont auprès les accrochans entre deux
coquilles, avec ses gaffes de fer dont j'ay parlé, c'est lors à grand force de
bras, et quelque fois tant que quatre ou cinq hommes peuvent, de les tirer et
amener à eux dans leur batteau. Voilà sommairement ce que j'ay voulu dire des
Tortues et des poissons que nous prismes lors : car je parleray encores cy
apres des Dauphins, et mesme des Baleines et autres monstres marins.
CHAPITRE IV.
De l'Equateur, ou ligne Equinoctiale :
ensemble des tempestes, inconstance des vents, pluyes infectes, chaleurs, soif,
et autres incommoditez que nous eusmes et endurasmes aux environs et sous
icelle.
Pour retourner à nostre navigation,
nostre bon vent nous estant failli à trois ou quatre degrez au deçà de
l'Equateur, nous eusmes lors non seulement un temps fort fascheux, entremeslé
de pluye et de calme, mais aussi selon que la navigation est difficile, voire
tres-dangereuse aupres de ceste ligne Equinoctiale, j'y ay veu, qu'à cause de
l'inconstance des divers vents qui souffloyent tous ensemble, encores que nos
trois navires fussent assez pres l'une de l'autre, et sans que ceux qui
tenoyent les Timons et Gouvernails eussent peu faire autrement, chascun
vaisseau estre poussé de son vent à part : tellement que comme en triangle,
l'un alloit à l'Est, l'autre au Nord, et l'autre à l'Oest. Vray est que cela ne
duroit pas beaucoup, car soudain s'eslevoyent des tourbillons, que les
mariniers de Normandie appellent grains, lesquels apres nous avoir quelques
fois arrestez tout court, au contraire tout à l'instant tempestoyent si fort
dans les voiles de nos navires, que c'est merveille qu'il ne nous ont virez
cent fois les Hunes en bas, et la Quille en haut : c'est à dire, ce dessus
dessous.
Au surplus, la pluye qui tombe sous et
és environs de ceste ligne, non seulement put et sent fort mal, mais aussi est
si contagieuse que si elle tombe sur la chair, il s'y levera des pustules et
grosses vessies : et mesme tache et gaste les habillemens. Davantage le soleil
y est si ardent, qu'outre les vehementes chaleurs que nous y endurions, encores
par ce que hors les deux petits repas nous n'avions pas l'eau douce, ny autre
breuvage à commandement, nous y estions si merveilleusement pressez de soif,
que de ma part, et pour l'avoir essayé, l'haleine et le souffle m'en estans
presque faillis, j'en ay perdu le parler l'espace de plus d'une heure. Et voila
pourquoy en telles necessitez, en ces longs voyages, les mariniers pour plus
grand heur, souhaitent ordinairement que la mer fust muée en eau douce. Que si
là dessus quelqu'un dit, si sans imiter Tantalus mourans ainsi de soif au
milieu des eaux, il ne seroit pas possible en ceste extremité de boire, ou pour
le moins se refreschir la bouche d'eau de mer : je respond, que quelque recepte
qu'on me peust alleguer de la faire passer par dedans de la cire, ou autrement
l'allambiquer (joint que les branslemens et tourmentes des vaisseaux flotans sur
la mer ne sont pas fort propres pour faire les fourneaux, ny pour garder les
bouteilles de casser), sinon qu'on voulust jetter les trippes et les boyaux
incontinent aptes qu'elle seroit dans le corps, qu'il n'est question d'en
gouster, moins d'en avaler. Neantmoins quand on la voit dans un verre, elle est
aussi claire, pure, et nette exterieurement qu'eau de fontaine ny de roche qui
se puisse voir. Et au surplus (chose dequoy je me suis esmerveillé, et que je
laisse à disputer aux Philosophes) si vous mettez tremper dans l'eau de mer du
lard, du haren, ou autres chairs et poissons tant salez puissent-ils estre, ils
se dessaleront mieux et plustost qu'ils ne feront en l'eau douce.
Or pour reprendre mon propos, le comble
de nostre affliction sous ceste Zone bruslante fut tel, qu'à cause des grandes
et continuelles pluyes, qui avoyent penetré jusques dans la Soute, nostre
biscuit estant gasté et moisi, outre que chacun n'en avoit que bien peu de tel,
encor nous le falloit-il non seulement ainsi manger pourri, mais aussi sur
peine de mourir de faim, et sans en rien jetter, nous avallions autant de vers
(dont il estoit à demi) que nous faisions de miettes. Outreplus nos eaux douces
estoyent si corrompues, et semblablement si pleines de vers, que seulement en
les tirans des vaisseaux où on les tient sur mer, il n'y avoit si bon coeur qui
n'en crachast : mais, qui estoit bien encor le pis, quand on en beuvoit, il
falloit tenir la tasse d'une main, et à cause de la puanteur, boucher le nez de
l'autre.
Que dites-vous la dessus, messieurs les
delicats, qui estans un peu pressez de chaut, après avoir changé de chemise, et
vous estre bien faits testonner, aimez tant non seulement d'estre à requoy en
la belle salle fraische, assis dans une chaire, ou sur un lict verd : mais
aussi ne sauriez prendre vos repas, sinon que la vaissaille soit bien luisante,
le verre bien fringué, les serviettes blanches comme neige, le pain bien
chapplé, la viande quelque delicate qu'elle soit bien proprement apprestée et
servie, et le vin ou autre bruvage clair comme Emeraude ? Voulez-vous vous
aller embarquer pour vivre de telle façon ? Comme je ne le vous conseille pas,
et qu'il vous en prendra encores moins d'envie quand vous aurez entendu ce qui
nous advint à nostre retour : aussi vous voudrois-je bien prier, que quand on
parle de la mer, et sur tout de tels voyages, vous n'en sachans autre chose que
par les livres, ou qui pis est, en ayant seulement ouy parler à ceux qui n'en
revindrent jamais, vous ne voulussiez pas, ayant le dessus, vendre vos
coquilles (comme on dit) à ceux qui ont esté à S. Michel : c'est à dire, qu'en
ce poinct vous defferissiez un peu, et laississiez discourir ceux qui en
endurans tels travaux ont esté à la pratique des choses, lesquelles, pour en
parler à la verité, ne se peuvent bien glisser au cerveau ny en l'entendement
des hommes : sinon (ainsi que dit le proverbe) qu'ils ayent mangé de la vache
enragée.
A quoy j'adjousteray, tant sur le
premier propos que j'ay touché de la varieté des vents, tempestes, pluyes infectes,
chaleurs, que ce qu'en general on voit sur mer, principalement sous l'Equateur,
que j'ay veu un de nos Pilotes nommé Jean de Meun, d'Harfleur : lequel, bien
qu'il ne sceut ny A, ny B, avoit neantmoins, par la longue experience avec ses
cartes, Astrolabes, et Baston de Jacob, si bien profité en l'art de navigation,
qu'à tout coup, et nommément durant la tormente, il faisoit taire un sçavant
personnage (que je ne nommeray point) lequel cependant estant dans nostre
navire, en temps calme triomphoit d'enseigner la Theorique. Non pas toutesfois
que pour cela je condamne, ou vueille en façon que ce soit, blasmer les
sciences qui s'acquierent et apprennent és escoles, et par l'estude des livres
: rien moins, tant s'en faut que ce soit mon intention : mais bien
requerroy-je, que, sans tant s'arrester à l'opinion de qui que ce fust, on ne
m'alleguast jamais raison contre l'experience d'une chose. Je prie donc les
lecteurs de me supporter, si en me resouvenant de nostre pain pourri, et de nos
eaux puantes, ensemble des autres incommoditez que nous endurasmes, et
comparant cela avec la bonne chere de ces grans censeurs, faisant ceste
digression, je me suis un peu coleré contre eux. Au surplus, à cause des
difficultez susdites, et pour les raisons que j'en diray plus amplement
ailleurs, plusieurs mariniers apres avoir mangé tous leurs vivres en ces
endroits-là, c'est à dire, sous la Zone Torride, sans pouvoir outrepasser
l'Equateur, ont esté contrains de relascher et retourner en arriere d'où ils
estoyent venus.
Quand à nous, apres qu'en telle misere
que vous avez entendu, nous eusmes demeuré, viré et tourné environ cinq
sepmaines à l'entour de ceste ligne, en estans finalement peu à peu ainsi
approchez, Dieu ayant pitié de nous, et nous envoyant le vent de Nord-Nord'est,
fit, que le quatriesme jour de Febvrier nous fusmes poussez droit sous icelle.
Or elle est appellée Equinoctiale, pource que non seulement en tous temps et
saisons les jours et les nuicts y sont tousjours esgaux, mais aussi parce que
quand le soleil est droit en icelle, ce qui advient deux fois l'année, assavoir
l'onziesme de Mars, et le treziesme de Septembre, les jours et les nuicts sont
aussi esgaux par tout le monde universel : tellement que ceux qui habitent sous
les deux Poles Arctique et Antarctique, participans seulement ces deux jours de
l'année du jour et de la nuict, dés le lendemain, les uns ou les autres
(chascun à son tour) perdent le soleil de veuë pour demi an.
Cedit jour doncques quatriesme de
Febvrier, que nous passasmes le Centre, ou plustost la Ceinture du monde, les
matelots firent les ceremonies par eux accoustumées en ce tant fascheux et
dangereux passage. Assavoir pour faire ressouvenir ceux qui n'ont jamais passé
sous l'Equateur, les lier de cordes et plonger en mer, ou bien, avec un vieux
drappeau frotté au cul de la chaudiere, leur noircir et barbouiller le visage :
toutesfois on se peut racheter et exempter de cela, comme je fis, en leur
payant le vin.
Ainsi sans intervalle, nous singlasmes
de nostre bon vent de Nord-Nord'est, jusques à quatre degrez au-delà de la
ligne Equinoctiale. De là nous commençasmes de voir le Pole Antarctique, lequel
les mariniers de Normandie appellent l'Estoile du Su : à l'entour de laquelle,
comme je remarquay dés lors, il y a certaines autres estoiles en croix, qu'ils
appellent aussi la croisée du Su. Comme au semblable quelque autre a escrit,
que les premiers qui de nostre temps firent ce voyage, rapporterent qu'il se
voit tousjours pres d'iceluy Pole Antarctique, ou midi, une petite nuée blanche
et quatre estoiles en croix, avec trois autres qui ressemblent à nostre
Septentrion. Or il y avoit desja long temps que nous avions perdu de veuë le
Pole Arctique : et diray ici en passant, que non seulement, ainsi qu'aucuns
pensent (et semble aussi par la Sphere se pouvoir faire) on ne sauroit voir les
deux Poles, quand on est droit sous l'Equateur, mais mesmes n'en pouvans voir
ny l'un ny l'autre, il faut estre esloigné d'environ deux degrez du costé du
Nord ou du Su, pour voir l'Arctique ou l'Antarctique.
Le treziesme dudit mois de Febvrier que
le temps estoit beau et clair, apres que nos Pilotes et maistres de navires
eurent prins hauteur à l'Astrolabe, ils nous asseurerent que nous avions le soleil
droit pour Zeni, et en la Zone si droite et directe sur la teste, qu'il estoit
impossible de plus. Et de fait, quoy que pour l'experimenter nous plantissions
des dagues, cousteaux, poinssons et autres choses sur le Tillac, les rayons
donnoyent tellement à plomb, que ce jour-là principalement à midi, nous ne
vismes nul ombrage dans nostre vaisseau. Quand nous fusmes par les douze
degrez, nous eusmes tormente qui dura trois ou quatre jours. Et apres cela
(tombans en l'autre extremité) la mer fut si tranquille et calme, que durant ce
temps nos vaisseaux demeurans fix sur l'eau, si le vent ne se fust eslevé pour
nous faire passer outre, nous ne fussions jamais bougez de là.
Or en tout nostre voyage nous n'avions
point encore apperceu de Baleines, mais outre qu'en ces endroits-là nous en
vismes d'assez pres : pour les bien remarquer, il y en eut une, laquelle se
levant pres de nostre navire me fit si grand peur, que veritablement, jusques à
ce que je la vis mouvoir, je pensois que ce fust un rocher contre lequel nostre
vaisseau s'allast heurter et briser. J'observay que quand elle se voulut
plonger, levant la teste hors de la mer, elle jetta en l'air par la bouche plus
de deux pipes d'eau : puis en se cachant fit encores un tel et si horrible
bouillon, que je craignois derechef, qu'en nous attirans apres soy, nous ne
fussions engloutis dans ce gouffre. Et à la verité, comme il est dit au
Pseaume, et en Job, c'est une horreur de voir ces monstres marins s'esbatre et
jouer ainsi à leur aise parmi ces grandes eaux.
Nous vismes aussi des Dauphins,
lesquels suyvis de plusieurs especes de poissons, tous disposez et arrengez
comme une compagnie de soldats marchans apres leur Capitaine, paroissoyent dans
l'eau estre de couleur rougeastre : et y en eut un, lequel par six ou sept
fois, comme s'il nous eust voulu cherir et caresser, tournoya et environna
nostre navire. En recompense de quoy nous fismes tout ce que nous peusmes pour
le cuider prendre : mais luy avec sa trompe, faisant tousjours dextrement la
retraite, il ne nous fut pas possible de l'avoir.
CHAPITRE V.
Du descouvrement et premiere veuë que
nous eusmes, tant de l'Inde Occidentale ou terre du Bresil, que des Sauvages
habitans en icelle : avec tout ce qui nous advint sur mer, jusques sous le
Tropique de Capricorne.
Apres cela nous eusmes le vent d'Ouest
qui nous estoit propice, et tant nous dura que le vingtsixiesme jour du mois de
Febvrier, 1557. prins à la nativité environ huict heures du matin, nous eusmes
la veuë de l'Inde Occidentale, terre du Bresil, quarte partie du monde, et
incogneuë des anciens : autrement dite Amerique, du nom de celuy qui environ
l'an 1497, la descouvrit premierement. Or ne faut-il pas demander si nous
voyans si proche du lieu où nous pretendions, en esperance d'y mettre tost pied
à terre, nous en fusmes joyeux, et en rendismes graces à Dieu de bon courage.
Et de fait parce qu'il y avoit pres de quatre mois, que sans prendre port nous
branslions et flotions sur mer, nous estant souvent venu en l'entendement que
nous y estions comme exilez, il nous estoit advis que nous n'en deussions
jamais sortir. Apres donc que nous eusmes bien remarqué, et apperceu tout à
clair que ce que nous avions descouvert estoit terre ferme (car on se trompe
souvent sur mer aux nuées qui s'esvanouissent), ayans vent propice et mis le
cap droit dessus, dés le mesme jour, (nostre Admiral s'en estant allé devant)
nous vinsmes surgir et mouiller l'ancre à demie lieuë pres d'une terre et lieu
fort montueux appelé Huvassou par les Sauvages : auquel apres avoir mis
la barque hors le navire, et, selon la coustume quand on arrive en ce pays-là,
tiré quelques coups de canons pour advertir les habitans, nous vismes
incontinent grand nombre d'hommes et de femmes sauvages sur le rivage de la
mer. Cependant (comme aucuns de nos mariniers qui avoyent autrefois voyagé par
delà recogneurent bien) ils estoyent de la nation nommée Margaïas,
alliée des Portugais, et par consequent tellement ennemie des François, que
s'ils nous eussent tenus à leur advantage, nous n'eussions payé autre rançon,
sinon qu'apres nous avoir assommez et mis en pieces, nous leur eussions servi
de nourriture. Nous commençasmes aussi lors de voir premierement, voire en ce
mois de Febvrier (auquel à cause du froid et de la gelée toutes choses sont si
reserrées et cachées par deçà, et presque par toute l'Europe au ventre de la
terre), les forests, bois, et herbes de ceste contrée là aussi verdoyantes que
sont celles de nostre France és mois de May et de Juin : ce qui se voit tout le
long de l'année, et en toutes saisons en ceste terre du Bresil.
Or nonobstant ceste inimitié de nos Margajas
à l'encontre des François, laquelle eux et nous dissimulions tant que nous
pouvions, nostre Contremaistre, qui savoit un peu gergonner leur langage, avec
quelques autres Matelots s'estant mis dans la barque, s'en alla contre le
rivage, où en grosses troupes nous voyons tousjours ces sauvages assemblez.
Toutesfois nos gens ne se fians en eux que bien à point, à fin d'obvier au
danger où ils se fussent peu mettre d'estre prins et Boucanez, c'est à
dire rostis, n'approcherent pas plus pres de terre que la portée de leurs
flesches. Ainsi leur monstrans de loin des cousteaux, miroirs, peignes, et
autres baguenauderies, pour lesquelles, en les appellant, ils leur demanderent
des vivres : si tost que quelques uns, qui s'approcherent le plus pres qu'ils
peurent, l'eurent entendu, eux sans se faire autrement prier, avec d'autres en
allerent querir en grande diligence. Tellement que nostre Contremaistre à son
retour nous rapporta non seulement de la farine faite d'une racine, laquelle
les Sauvages mangent au lieu de pain, des jambons, et de la chair d'une
certaine espece de sangliers, avec d'autres victuailles et fruicts à suffisance
tels que le pays les porte : mais aussi pour nous les presenter, et pour
haranguer à nostre bien venue, six hommes et une femme ne firent point de
difficulté de s'embarquer pour nous venir voir au navire. Et parce que ce
furent les premiers sauvages que je vis de pres, vous laissant à penser si je
les regarday et contemplay attentivement, encore que je reserve à les descrire
et depeindre au long en autre lieu plus propre : si en veux-je dés maintenant
icy dire quelque chose en passant. Premierement tant les hommes que la femme
estoyent aussi entierement nuds, que quand ils sortirent du ventre de leurs
meres : toutesfois pour estre plus bragards, ils estoyent peints et noircis par
tout le corps. Au reste les hommes seulement, à la façon et comme la couronne
d'un moine, estans tondus fort pres sur le devant de la teste, avoyent sur le
derriere les cheveux longs : mais ainsi que ceux qui portent leurs perruques
par deçà, ils estoyent roignez à l'entour du col. Davantage, ayans tous les
levres de dessous trouëes et percées, chacun y avoit et portoit une pierre verte,
bien polie, proprement appliquée, et comme enchassée, laquelle estant de la
largeur et rondeur d'un teston, ils ostoyent et remettoyent quand bon leur
sembloit. Or ils portent telles choses en pensant estre mieux parez : mais pour
en dire le vray, quand ceste pierre est ostée, et que ceste grande fente en la
levre de dessous leur fait comme une seconde bouche, cela les deffigure bien
fort. Quant à la femme, outre qu'elle n'avoit pas la levre fendue, encores
comme celles de par deçà portoit-elle les cheveux longs : mais pour l'esgard
des oreilles, les ayant si despiteusement percées qu'on eust peu mettre le
doigt à travers des trous, elle y portoit de grans pendans d'os blancs,
lesquels luy battoyent jusques sur les espaules. Je reserve aussi à refuter cy
apres l'erreur de ceux qui nous ont voulu faire accroire que les sauvages
estoyent velus. Cependant avant que ceux dont je parle partissent d'avec nous,
les hommes, et principalement deux ou trois vieillards qui sembloyent estre des
plus apparens de leurs paroisses (comme on dit par deçà), allegans qu'il y
avoit en leur contrée du plus beau bois de Bresil qui se peust trouver en tout
le pays, lequel ils promettoyent de nous aider à couper et à porter : et au
reste nous assister de vivres, firent tout ce qu'ils peurent pour nous
persuader de charger là nostre navire. Mais parce que, comme nos ennemis que
j'ay dit qu'ils estoyent, cela estoit nous appeller, et faire finement mettre
pied en terre, pour puis apres, eux ayans l'avantage sur nous, nous mettre en
pieces et nous manger, outre que nous tendions ailleurs, nous n'avions garde de
nous arrester là.
Ainsi apres qu'avec grande admiration
nos Margajas eurent bien regardé nostre artillerie et tout ce qu'ils
voulurent dans nostre vaisseau, nous pour quelque consideration et dangereuse
consequence (nommément à fin que d'autres François qui sans y penser arrivans
là en eussent peu porter la peine) ne les voulans fascher ny retenir, eux
demandans de retourner en terre vers leurs gens qui les attendoyent tousjours
sur le bord de la mer, il fut question de les payer et contenter des vivres
qu'ils nous avoyent apportez. Et parce qu'ils n'ont entr'eux nul usage de
monnoye, le payement que nous leur fismes fut de chemises, cousteaux, haims à
pescher, miroirs, et autre marchandise et mercerie propre à trafiquer parmi ce
peuple. Mais pour la fin et bon du jeu, tout ainsi que ces bonnes gens, tous
nuds, à leur arrivée n'avoyent pas esté chiches de nous monstrer tout ce qu'ils
portoyent, aussi au despartir qu'ils avoyent vestu les chemises que nous leur
avions baillées, quand ce vint à s'asseoir en la barque (n'ayans pas accoustumé
d'avoir linges ny autres habillemens sur eux), à fin de ne les gaster en les
troussant jusques au nombril, et descouvrans ce que plustost il falloit cacher,
ils voulurent encores, en prenant congé de nous, que nous vissions leur
derriere et leurs fesses. Ne voila pas d'honnestes officiers, et une belle
civilité pour des ambassadeurs ? car nonobstant le proverbe si commun en la
bouche de nous tous de par deçà : assavoir que la chair nous est plus proche et
plus chere que la chemise, eux au contraire, pour nous monstrer qu'ils n'en
estoyent pas là logez, et possible pour une magnificence de leur pays en nostre
endroit, en nous monstrans le cul preferent leurs chemises à leur peau.
Or apres que nous nous fusmes un peu
rafraischis en ce lieu-là, et que quoy qu'à ce commencement les viandes qu'ils
nous avoyent apportées nous semblassent estranges, nous ne laississions pas
neantmoins à cause de la necessité, d'en bien manger : dés le lendemain qui
estoit un jour de dimanche, nous levasmes l'ancre et fismes voile. Ainsi
costoyans la terre, et tirans où nous pretendions d'aller, nous n'eusmes pas
navigé neuf ou dix lieuës que nous nous trouvasmes à l'endroit d'un fort des
Portugais, nommé par eux SPIRITUS SANCTUS (et par les sauvages Moab),
lesquels recognoissans, tant nostre equippage que celuy de la caravelle que
nous emmenions (qu'ils jugerent bien aussi que nous avions prinse sur ceux de
leur nation), tirerent trois coups de canon sur nous : et nous semblablement
pour leur respondre trois ou quatre contre eux : toutesfois, parce que nous
estions trop loin pour la portée des pieces, comme ils ne nous offenserent
point, aussi croy-je que ne fismes nous pas eux.
Poursuyvans doncques nostre route, en
costoyant tousjours la terre, nous passasmes aupres d'un lieu nommé Tapemiry
: où à l'entrée de la terre ferme, et à l'emboucheure de la mer, il y a des
petites isles : et croy que les sauvages qui demeurent là sont amis et alliez
des François.
Un peu plus avant, et par les vingt
degrez, habitent les Paraibes, autres sauvages, en la terre desquels,
comme je remarquay en passant, il se void de petites montagnes faites en pointe
et forme de cheminées.
Le premier jour de Mars nous estions à
la hauteur des petites Basses, c'est à dire escueils et pointes de terre
entremeslées de petits rochers qui s'avancent en mer, lesquels les mariniers,
de crainte que leurs vaisseaux n'y touchent, evitent et s'en eslongnent tant
qu'il leur est possible.
A l'endroit de ces Basses, nous
descouvrismes et vismes bien à clair une terre plaine, laquelle l'environ
quinze lieues de longueur, est possedée et habitée des Ouetacas,
sauvages si farouches et estranges, que comme ils ne peuvent demeurer en paix
l'un avec l'autre, aussi ont-ils guerre ouverte et continuelle, tant contre
tous leurs voisins, que generalement contre tous les estrangers. Que s'ils sont
pressez et poursuyvis de leurs ennemis (lesquels cependant ne les ont jamais sceu
veincre ni dompter), ils vont si bien du pied et courent si viste, que non
seulement ils evitent en ceste sorte le danger de mort, mais mesmes aussi quand
ils vont à la chasse, ils prennent à la course certaines bestes sauvages,
especes de cerfs et biches. Au surplus, combien que ainsi que tous les autres
Bresiliens ils aillent entierement nuds, si est-ce neantmoins que contre la
coustume plus ordinaire des hommes de ces pays-là (lesquels comme j'ay jà dit
et diray encores plus amplement, se tondent le devant de la teste, et rongnent
leur perruque sur le derriere) eux portent les cheveux longs et pendans
jusqu'aux fesses. Bref, ces diablotins d'Ouetacas demeurans invincibles
en ceste petite contrée, et au surplus comme chiens et loups, mangeans la chair
crue, mesme leur langage n'estant point entendu de leurs voisins, doyvent estre
tenus et mis au rang des nations les plus barbares, cruelles et redoutées qui
se puissent trouver en toute l'Inde Occidentale et terre du Bresil. Au reste,
tout ainsi qu'ils n'ont, ni ne veulent avoir nulle acointance ni traffique avec
les François, Espagnols, Portugallois, ni autres de ce pays d'outre mer de
pardeçà, aussi ne sçavent-ils que c'est de nos marchandises. Toutesfois, selon
que j'ay depuis entendu d'un truchement de Normandie, quand leurs voisins en
ont et qu'ils les en veulent accommoder, voici leur façon et maniere de
permuter. Le Margajat, Cara-ja, ou Tououpinambaoult, (qui
sont les noms des trois nations voisines d'eux) ou autres sauvages de ce
pays-là, sans se fier ni approcher de l'Ouetaca, luy monstrant de loin
ce qu'il aura, soit serpe, cousteau, peigne, miroir ou autre marchandise et
mercerie qu'on leur porte par-dela, luy fera entendre par signe s'il veut
changer cela à quelque autre chose. Que si l'autre de sa part s'y accorde, luy
monstrant au reciproque de la plumasserie, des pierres vertes qu'ils mettent
dans leurs levres, ou autres choses de ce qu'ils ont en leur pays, ils
conviendront d'un lieu à trois ou quatre cens pas delà, où le premier ayant
porté et mis sur une pierre ou busche de bois la chose qu'il voudra eschanger,
il se reculera à costé ou en arriere. Apres cela l'Ouetaca la venant
prendre et laissant semblablement au mesme lieu ce qu'il avoit monstré, en
s'eslongnant fera aussi place, et permettra que le Margajat, ou autre,
tel qu'il sera, la vienne querir : tellement que jusques là ils se tiennent
promesse l'un l'autre. Mais chacun ayant son change, si tost qu'il est
retourné, et a outrepassé les limites où il s'estoit venu presenter du commencement,
les treves estans rompues, c'est lors à qui pourra voir et rattaindre son
compagnon, à fin de luy oster ce qu'il emportoit : et je vous laisse à penser
si l'Ouetaca courant comme un levrier a l'avantage, et si poursuyvant de
pres son homme, il le haste bien d'aller. Parquoy, sinon que les boyteux,
gouteux, ou autrement mal enjambez de par-deça voulussent perdre leurs
marchandises, je ne suis pas d'avis qu'ils aillent negocier ni permuter avec
eux. Vray est que, comme on dit, que les Basques ont semblablement leur langage
à part, et qu'aussi, comme chacun sçait, estans gaillards et dispos, ils sont
tenus pour les meilleurs laquais du monde, ainsi qu'on les pourroit parangonner
en ces deux poincts avec nos Ouetacas, encores semble-il qu'ils seroyent
fort propres pour jouer és barres avec eux. Comme aussi on pourroit mettre en
ce rang, tant certains hommes qui habitent en une region de la Floride, pres la
riviere des Palmes, lesquels (comme quelqu'un escrit) sont si forts et legers
du pied qu'ils acconsuyvent un cerf, et courent tout un jour sans se reposer :
qu'autres grands Geans qui sont vers le fleuve de la Plate, lesquels aussi (dit
le mesme aucteur) sont si dispos, qu'à la course et avec les mains ils prennent
certains chevreux qui se trouvent là. Mais mettant la bride sur le col et
laschant la lesse à tous ces coursiers et chiens courans à deux pieds, pour les
laisser aller viste comme le vent, et quelquefois aussi (comme il est
vraysemblable en cullebutant prenant de belles nazardes) tomber dru comme la
pluye, les uns en trois endroits de l'Amerique (eslongnez neantmoins l'un de
l'autre, nommément ceux d'aupres de la Plate et de la Floride de plus de quinze
cens lieues) et les quatriemes parmi nostre Europe, je passeray outre au fil de
mon histoire.
Apres donc que nous eusmes costoyé et
laissé derriere nous la terre de ces Ouetacas, nous passasmes à la veuë
d'un autre pays prochain nommé Maq-Hé, habité d'autres sauvages,
desquels je ne diray autre chose : sinon que pour les causes susdites chacun
peut estimer qu'ils n'ont pas feste (comme on dit communément) ni n'ont garde
de s'endormir aupres de tels brusques et fretillans resveillematin de voisins
qu'ils ont. En leur terre et sur le bord de la mer on void une grosse roche
faite en forme de tour, laquelle quand le soleil frappe dessus, tresluit et
estincelle si tres-fort, qu'aucuns pensent que ce soit une sorte d'Esmeraude :
et de faict, les François et Portugallois qui voyagent là, l'appellent
l'Esmeraude de Maq-Hé. Toutesfois comme ils disent que le lieu où elle
est, pour estre environnée d'une infinité de pointes de rochers à fleur d'eau,
qui se jettent environ deux lieues en mer, ne peut estre abordée de ceste
part-là avec les vaisseaux, aussi tiennent-ils qu'il est du tout inaccessible
du costé de la terre.
Il y a semblablement trois petites
isles nommées les isles de Maq-Hé, aupres desquelles ayans mouillé
l'ancre, et couché une nuict, dés le lendemain faisans voile, nous pensions dés
ce mesme jour arriver au Cap de Frie : toutesfois au lieu d'avancer nous eusmes
vent tellement contraire, qu'il fallut relascher et retourner d'où nous estions
partis le matin, où nous fusmes à l'ancre jusques au jeudi au soir : et comme
vous orrez, peu s'en fallut que nous n'y demeurissions du tout. Car le mardi deuxiesme
de Mars, jour qu'on disoit Caresme-prenant, apres que nos matelots, selon leur
coustume, se furent resjouys, il advint qu'environ les onze heures du soir, sur
le poinct que nous commencions à reposer, la tempeste s'eslevant si soudaine,
que le cable qui tenoit l'ancre de nostre navire, ne pouvant soustenir
l'impetuosité des furieuses vagues, fut tout incontinent rompu : nostre
vaisseau ainsi tourmenté et agité des ondes, poussé qu'il estoit du costé du
rivage, estant venu à n'avoir que deux brasses et demie d'eau (qui estoit le
moins qu'il en pouvoit avoir pour flotter tout vuide), peu s'en fallut qu'il ne
touchast terre, et qu'il ne fust eschoué. Et de faict, le maistre, et le
pilote, lesquels faisoyent sonder à mesure que la navire derivoit, au lieu
d'estre les plus asseurez et donner courage aux autres, quand ils virent que
nous en estions venus jusques-là, crierent deux ou trois fois, Nous sommes
perdus, nous sommes perdus. Toutesfois nos matelots en grande diligence ayans
jetté une autre ancre, que Dieu voulut qui tint ferme, cela empescha que nous
ne fusmes pas portez sur certains rochers d'une de ces isles de Maq-Hé, lesquels sans nulle doute et
sans aucune esperance de nous pouvoir sauver (tant la mer estoit haute) eussent
brisé entierement nostre vaisseau. Cest effroy et estonnement dura environ
trois heures, durant lesquelles il servoit bien peu de crier, bas bort,
tiebort, haut la barre, vadulo, hale la boline, lasche l'escoute : car plustost
cela se fait en pleine mer où les mariniers ne craignent pas tant la tourmente
qu'ils sont pres de terre, comme nous estions lors. Or parce, comme j'ay dit ci
devant, que nos eaux douces s'estoyent toutes corrompues, le matin venu et la
tourmente cessée, quelques uns d'entre nous en estans allé querir de fresche en
l'une de ces isles inhabitables, non seulement nous trouvasmes la terre
d'icelle toute couverte d'oeufs et d'oyseaux de diverses especes, et cependant
tout dissemblables des nostres : mais aussi, pour n'avoir pas accoustumé de
voir des hommes, ils estoyent si privez, que se laissans prendre à la main, ou
tuer à coups de baston, nous en remplismes nostre barque, et en remportasmes au
navire autant qu'il nous pleust. Tellement qu'encores que ce fust le jour qu'on
appelloit les Cendres, nos matelots neantmoins, voire les plus catholiques
Romains, ayant prins bon appetit au travail qu'ils avoyent eu la nuict
precedente, ne firent point de difficulté d'en manger. Et certes aussi celuy
qui contre la doctrine de l'Evangile a defendu certains temps et jours l'usage
de la chair aux Chrestiens, n'ayant point encores empieté ce pays-là, où par
consequent il n'est nouvelle de pratiquer les loix de telle superstitieuse
abstinence, il semble que le lieu les dispensoit assez.
Le jeudi que nous departismes d'aupres
de ces trois isles, nous eusmes vent tellement à souhait, que dés le lendemain
environ les quatre heures du soir, nous arrivasmes au Cap de Frie : Port et
Havre des plus renommez en ce pays-là pour la navigation des François. Là apres
avoir mouillé l'ancre, et pour signal aux habitans, tiré quelques coups de
canons, le capitaine et le maistre du navire avec quelques uns de nous autres
ayans mis pied à terre, nous trouvasmes d'abordée sur le rivage grand nombre de
sauvages, nommez Tououpinambaoults, alliez et confederez de nostre
nation : lesquels outre la caresse et bon accueil qu'ils nous firent, nous
dirent nouvelle de Paycolas (ainsi nommoyent-ils Villegagnon), dequoy nous
fusmes fort joyeux. En ce mesme lieu (tant avec une rets que nous avions qu'autrement
avec des hameçons) nous peschasmes grande quantité de plusieurs especes de
poissons tous dissemblables à ceux de par-deça : mais entre les autres, il y en
avoit un, possible le plus bigerre, difforme et monstrueux qu'il est possible
d'en voir, lequel pour ceste cause j'ay bien voulu descrire ici. Il estoit
presques aussi gros qu'un bouveau d'un an, et avoit un nez long d'environ cinq
pieds, et large de pied et demi, garni de dents de costé et d'autre, aussi
piquantes et trenchantes qu'une scie : de façon que quand nous les vismes sur
terre remuer si soudain ce maistre nez, ce fut à nous, en nous en donnant
garde, et sur peine d'en estre marquez, de crier l'un à l'autre, Garde les
jambes : au reste la chair en estoit si dure, qu'encore que nous eussions tous
bon appetit, et qu'on le fist bouillir plus de vingtquatre heures, si n'en
sceusmes nous jamais manger.
Au surplus ce fut là aussi que nous
vismes premierement les perroquets voler, non seulement fort haut et en
troupes, comme vous diriez les pigeons et corneilles en nostre France, mais
aussi, ainsi que j'observay dés lors, estans en l'air ils sont tousjours par
couples et joints ensemble, presques à la façon de nos tourterelles.
Or estans ainsi parvenus à vingtcinq ou
trente lieues pres du lieu où nous pretendions, ne desirans rien plus que d'y
arriver au plus tost, à cause de cela nous ne fismes pas si long sejour au Cap
de Frie que nous eussions bien voulu. Parquoy dés le soir de ce mesme jour
ayans appareillé et fait voiles, nous singlasmes si bien que le Dimanche
septiesme de Mars 1557. laissans la haute mer à gauche, du costé de l'Est, nous
entrasmes au bras de mer, et riviere d'eau salée, nommée Ganabara par
les sauvages, et par les Portugais Genevre : parce que comme on dit, ils la
descouvrirent le premier jour de Janvier, qu'ils nomment ainsi. Suyvant donc ce
que j'ay touché au premier chapitre de ceste histoire, et que je descriray
encor cy apres plus au long, ayans trouvé Villegagnon habitué dés l'année
precedente en une petite isle située en ce bras de mer : apres que d'environ un
quart de lieuë loin nous l'eusmes salué à coups de canon, et que luy de sa part
nous eut respondu, nous vinsmes en fin surgir et ancrer tout aupres. Voila en
somme quelle fut nostre navigation, et ce qui nous advint et que nous vismes en
allant en la terre du Bresil.
CHAPITRE VI.
De nostre descente au fort de Coligny
en la terre du Bresil. Du recueil que nous y fit Villegagnon, et de ses
comportemens, tant au fait de la Religion, qu'autres parties de son
gouvernement en ce pays-là.
Apres doncques que nos navires furent
au Havre en ceste riviere de Ganabara,
assez pres de terre ferme, chacun de nous ayant troussé et mis son petit bagage
dans les barques, nous allasmes descendre en l'isle et fort appelé Coligni. Et
parce que nous voyans lors non seulement delivrez des perils et dangers dont
nous avions tant de fois esté environnez sur mer, mais aussi avoir esté si
heureusement conduits au port desiré : la premiere chose que nous fismes, apres
avoir mis pied à terre, fut de tous ensemble en rendre graces à Dieu. Cela fait
nous fusmes trouver Villegagnon, lequel, nous attendant en une place, nous
saluasmes tous l'un apres l'autre : comme aussi luy de sa part avec un visage
ouvert, ce sembloit, nous accolant et embrassant nous fit un fort bon accueil.
Apres cela le sieur du Pont nostre conducteur, avec Richier et Chartier
Ministres de l'Evangile, luy ayant briefvement declaré la cause principale qui
nous avoit meus de faire ce voyage, et de passer la mer avec tant de
difficultez pour l'aller trouver : assavoir, suyvant les lettres qu'il avoit
escrites à Geneve, que c'estoit pour dresser une Eglise reformée selon la
parole de Dieu en ce pays-là, luy leur respondant là dessus, usa de ces propres
paroles.
Quant à moy (dit-il), ayant voirement
dés long temps, et de tout mon coeur desiré telle chose, je vous reçois
tresvolontiers à ces conditions : mesmes parce que je veux que nostre Eglise
ait le renom d'estre la mieux reformée par dessus toutes les autres : dés maintenant
j'enten que les vices soyent reprimez, la somptuosité des accoustremens
reformée, et en somme, tout ce qui nous pourroit empescher de servir à Dieu
osté du milieu de nous. Puis levant les yeux au ciel et joignant les mains dit
: Seigneur Dieu, je te rends graces de ce que tu m'as envoyé ce que dés si long
temps je t'ay si ardemment demandé : et derechef s'adressant à nostre
compagnie, dit : Mes enfans (car je veux estre vostre pere), comme Jesus Christ
estant en ce monde n'a rien faict pour luy, ains tout ce qu'il a faict a esté
pour nous : aussi (ayant ceste esperance que Dieu me preservera en vie jusques
à ce que nous soyons fortifiez en ce pays, et que vous vous puissiez passer de
moy) tout ce que je pretens faire ici, est, tant pour vous que pour tous ceux
qui y viendront à mesme fin que vous y estes venus. Car je delibere d'y faire
une retraitte aux povres fideles qui seront persecutez en France, en Espagne et
ailleurs outre mer, à fin que sans crainte ni du Roy, ni de l'Empereur ou
d'autres potentats, ils y puissent purement servir à Dieu selon sa volonté.
Voila les premiers propos que Villegagnon nous tint à nostre arrivée, qui fut
un mercredi dixiesme de Mars 1557.
Apres cela ayant commandé que toutes
ses gens s'assemblassent promptement avec nous en une petite sale, qui estoit
au milieu de l'isle, apres que le Ministre Richier eut invoqué Dieu, et que le
Pseaume cinquiesme, Aux paroles que je veux dire, etc. fut chanté en
l'assemblée, ledit Richier prenant pour texte ces versets du Pseaume vingtseptiesme,
J'ay demandé une chose au Seigneur, laquelle je requerray encores, c'est, que
j'habite en la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, fit le premier
presche au fort de Coligni en l'Amerique. Mais durant iceluy, Villegagnon,
entendant exposer ceste matiere, ne cessant de joindre les mains, de lever les
yeux au ciel, de faire de grands souspirs, et autres semblables contenances,
faisoit esmerveiller un chacun de nous. A la fin apres que les prieres
solennelles, selon le formulaire accoustumé és Eglises reformées de France, un
jour ordonné en chacune semaine, furent faites, la compagnie se despartit.
Toutesfois, nous autres nouveaux venus demeurasmes et disnasmes ce jour-là en
la mesme salle, où pour toutes viandes, nous eusmes de la farine faite de
racines : du poisson boucané, c'est à dire rosti, à la mode des sauvages,
d'autres racines cuictes aux cendres (desquelles choses et de leurs proprietez,
à fin de n'interrompre ici mon propos, je reserve à parler ailleurs) et pour
bruvage, parce qu'il n'y a en ceste isle, fontaine, puits ni riviere d'eau
douce, de l'eau d'une cysterne, ou plustost d'un esgout de toute la pluye qui
tomboit en l'isle, laquelle estoit aussi verte, orde et sale qu'est un vieil
fossé couvert de grenouilles. Vray est qu'en comparaison de celle eau si puante
et corrompue que j'ay dit ci devant que nous avions beuë au navire, encore la
trouvions nous bonne. Finalement nostre dernier mets fut, que pour nous
rafraischir du travail de la mer, au partir de là, on nous mena tous porter des
pierres et de la terre en ce fort de Coligni qu'on continuoit de bastir. C'est
le bon traitement que Villegagnon nous fit dés le beau premier jour, à nostre
arrivée. Outreplus sur le soir qu'il fut question de trouver logis, le sieur du
Pont et les deux Ministres ayans esté accommodez en une chambre telle quelle,
au milieu de l'isle, à fin aussi de gratifier nous autres de la Religion, on
nous bailla une maisonnette, laquelle un sauvage esclave de Villegagnon
achevoit de couvrir d'herbe, et bastir à sa mode sur le bord de la mer : auquel
lieu à la façon des Ameriquains, nous pendismes des linceux et des licts de
Coton, pour nous coucher en l'air. Ainsi dés le lendemain et les jours suyvans,
sans que la necessité contraignist Villegagnon, qui n'eut nul esgard à ce que
nous estions fort affoiblis du passage de la mer, ni à la chaleur qu'il fait
ordinairement en ce pays-là : joint le peu de nourriture que nous avions, qui
estoit en somme chacun par jour deux gobelets de farine dure, faite des racines,
dont j'ay parlé (d'une partie de laquelle avec de ceste eau trouble de la
cysterne susdite, nous faisions de la boulie, et ainsi que les gens du pays,
mangions le reste sec), il nous fit porter la terre et les pierres en son fort
voire en telle diligence, qu'avec ces incommoditez et debilitez, estans
contraints de tenir coup à la besongne, depuis le poinct du jour jusques à la
nuict, il sembloit bien nous traiter un peu plus rudement que le devoir d'un
bon pere (tel qu'il avoit dit à nostre arrivée nous vouloir estre) ne portoit
envers ses enfans. Toutesfois tant pour le grand desir que nous avions que ce
bastiment et retraite, qu'il disoit vouloir faire aux fideles en ce payslà, se
parachevast, que parce que maistre Pierre Richier nostre plus ancien Ministre,
à fin de nous accourager davantage, disoit que nous avions trouvé un second
sainct Paul en Villegagnon (comme de faict, je n'ouy jamais homme mieux parler
de la Religion et reformation Chrestienne qu'il faisoit lors), il n'y eut celuy
de nous qui, par maniere de dire, outre ses forces ne s'employast allegrement
l'espace d'environ un mois, à faire ce mestier, lequel neantmoins nous n'avions
pas accoustumé. Sur quoy je puis dire que Villegagnon ne s'est peu justement
plaindre, que tant qu'il fit profession de l'Evangile en ce pays-là, il ne
tirast de nous tout le service qu'il voulut.
Or pour retourner au principal, dés la
premiere sepmaine que nous fusmes là arrivez, Villegagnon non seulement
consentit, mais luy mesme aussi establit cest ordre : assavoir, qu'outre les
prieres publiques, qui se faisoyent tous les soirs apres qu'on avoit laissé la
besongne, les Ministres prescheroyent deux fois le dimanche, et tous les jours
ouvriers une heure durant : declarant aussi par expres qu'il vouloit et
entendoit que sans aucune addition humaine les Sacremens fussent administrez
selon la pure parole de Dieu : et qu'au reste la discipline Ecclesiastique fust
pratiquée contre les defaillans. Suyvant donc ceste police Ecclesiastique, le
Dimanche vingt et uniesme de Mars que la saincte Cene de nostre Seigneur Jesus
Christ fut celebrée la premiere fois, au fort de Coligni en l'Amerique, les
Ministres ayans auparavant preparé et catechisé tous ceux qui y devoyent
communiquer, parce qu'ils n'avoyent pas bonne opinion d'un certain Jean Cointa,
qui se faisoit appeller monsieur Hector, autresfois docteur de Sorbonne, lequel
avoit passé la mer avec nous : il fut prié par eux qu'avant que se presenter il
fist confession publique de sa foy : ce qu'il fit : et par mesme moyen devant
tous, abjura le Papisme.
Semblablement quand le sermon fut
achevé, Villegagnon faisant tousjours du zelateur, se levant debout et allegant
que les capitaines, maistres de navires, matelots et autres qui y ayant
assistez n'avoyent encores fait profession de la Religion reformée, n'estoyent
pas capables d'un tel mystere, les faisant sortir dehors ne voulut pas qu'ils
vissent administrer le pain et le vin. Davantage luy mesme, tant comme il
disoit, pour dedier son fort à Dieu, que pour faire confession de sa foy en la
face de l'Eglise, s'estant mis à genoux sur un carreau de velours (lequel son
page portoit ordinairement apres luy) prononça à haute voix deux oraisons,
desquelles ayant eu copie, à fin que chacun entende mieux combien il estoit
mal-aisé de cognoistre le coeur et l'interieur de cest homme, je les ay ici
inserées de mot à mot, sans y changer une seule lettre.
Mon Dieu, ouvre les yeux et la bouche
de mon entendement, adresse-les à te faire confession, prieres, et actions de graces
des biens excellens que tu nous as faits ! Dieu tout puissant, vivant et
immortel, Pere Eternel de ton Fils Jesus Christ nostre Seigneur, qui par ta
providence avec ton Fils gouvernes toutes choses au ciel et en terre, ainsi que
par ta bonté infinie tu as fait entendre à tes esleus depuis la creation du
monde, specialement par ton Fils, que tu as envoyé en terre, par lequel tu te
manifestes : ayant dit à haute voix, Escoutez-le : et apres son ascension par
ton sainct Esprit espandu sur les Apostres : je recongnoy à ta saincte Majesté
(en presence de ton Eglise, plantée par ta grace en ce pays) de coeur, que je
n'ay jamais trouvé par la preuve que j'ay faite, et par l'essay de mes forces
et prudence, sinon que tout le mien qui en peut sortir sont pures oeuvres de
tenebres, sapience de chair, polue en zele de vanité, tendant au seul but et
utilité de mon corps. Au moyen de quoy je proteste et confesse franchement, que
sans la lumiere de ton sainct Esprit je ne suis idoine sinon à pecher : par
ainsi me despouillant de toute gloire, je veux qu'on sache de moy que s'il y a
lumiere ou scintille de vertu en l'oeuvre prinse que tu as fait par moy, je la
confesse à toy seul, source de tout bien. En ceste foy doncques, mon Dieu, je
te rend graces de tout mon coeur, qu'il t'a pleu m'avoquer des affaires du
monde, entre lesquels je vivois par appetit d'ambition, t'ayant pleu par
l'inspiration de ton sainct Esprit me mettre au lieu, où en toute liberté je
puisse te servir de toutes mes forces et augmentation de ton sainct regne. Et
ce faisant apprester lieu et demeurance paisible à ceux qui sont privez de
pouvoir invoquer publiquement ton nom, pour te sanctifier et adorer en Esprit
et verité, recognoistre ton Fils nostre Seigneur Jesus, estre l'unique
Mediateur, nostre vie et adresse, et le seul merite de nostre salut. Davantage,
je te remercie, ô Dieu de toute bonté, que m'ayant conduit en ce pays entre
ignorans de ton nom et de ta grandeur, mais possedez de Satan, comme son
heritage, tu m'ayes preservé de leur malice, combien que je fusse destitué de
forces humaines : mais leur as donné terreur de nous, tellement qu'à la seule
mention de nous ils tremblent de peur, et les as dispersez pour nous nourrir de
leurs labeurs. Et pour refrener leur brutale impetuosité, les as affligez de
tres-cruelles maladies, nous en preservant : tu as osté de la terre ceux qui
nous estoyent les plus dangereux, et reduit les autres en telle foiblesse
qu'ils n'osent rien entreprendre sur nous. Au moyen dequoy ayons loisir de
prendre racine en ce lieu, et pour la compagnie qu'il t'a pleu y amener sans
destourbier, tu y as establi le regime d'une Eglise pour nous entretenir en
unité et crainte de ton sainct nom, à fin de nous adresser à la vie eternelle.
Or Seigneur, puis qu'il t'a pleu establir
en nous ton Royaume, je te supplie par ton Fils Jesus Christ, lequel tu as
voulu qu'il fust hostie pour nous confirmer en ta dilection, augmenter tes
graces et nostre foy, nous sanctifiant et illuminant par ton sainct Esprit, et
nous dedier tellement à ton service, que toute nostre estude soit employé à ta
gloire : Plaise toy aussi nostre Seigneur et Pere, estendre ta benediction sur
ce lieu de Coligny, et pays de la France Antarctique, pour estre inexpugnable
retraite à ceux qui à bon escient, et sans hypocrisie y auront recours, pour se
dedier avec nous à l'exaltation de ta gloire, et que sans trouble des
heretiques, te puissions invoquer en verité : fay aussi que ton Evangile regne
en ce lieu, y fortifiant tes serviteurs, de peur qu'ils ne trebuschent en
l'erreur des Epicuriens, et autres apostats : mais soyent constans à perseverer
en la vraye adoration de ta Divinité selon ta saincte Parole.
Qu'il te plaise aussi ô Dieu de toute
bonté, estre protecteur du Roy nostre souverain seigneur selon la chair, de sa
femme, de sa lignée, et son Conseil : messire Gaspard de Coligny, sa femme et
sa lignée, les conservant en volonté de maintenir et favoriser ceste tienne
Eglise : et vueille à moy ton tres-humble esclave donner prudence de me
conduire, de sorte que je ne fourvoye point du droit chemin, et que je puisse
resister à tous les empeschemens que Satan me pourroit faire sans ton aide :
que te cognoissans perpetuellement pour nostre Dieu misericordieux, juste juge
et conservateur de toute chose avec ton Fils Jesus Christ, regnant avec toy et
ton sainct Esprit, espandu sur les Apostres. Crée donc un coeur droit en nous,
mortifie nous à peché : nous regenerant en homme interieur pour vivre à
justice, en assujetissant nostre chair pour la rendre idoine aux actions de
l'ame inspirée par toy, et que faisions ta volonté en terre, comme les Anges au
ciel. Mais de peur que l'indigence de cercher nos necessitez, ne nous face
trebuscher en peché par defiance de ta bonté, plaise toy pourvoir à nostre vie,
et nous entretenir en santé. Et ainsi que la viande terrestre par la chaleur de
l'estomach se convertit en sang et nourriture du corps : vueille nourrir et
sustanter nos ames de la chair et du sang de ton Fils, jusques à le former en
nous, et nous en luy : chassant toute malice (pasture de Satan) y subrogeant au
lieu d'icelle, charité et foy, à fin que soyons cogneus de toy pour tes enfans
: et quand nous t'aurons offensé, plaise toy Seigneur de misericorde, laver nos
pechez au sang de ton Fils, ayant souvenance que nous sommes conceus en
iniquité, et que naturelement par la desobeissance d'Adam peché est en nous. Au
surplus, cognoy que nostre ame ne peut executer le sainct desir de t'obeir par
l'organe du corps imparfait et rebelle. Par ainsi plaise toy par le merite de ton
Fils Jesus ne nous imputer point nos fautes, mais nous imputant le sacrifice de
sa mort et passion, que par foy avons souffert avec luy, ayans esté entez en
luy par la perception de son corps au mystere de l'Eucharistie. Semblablement
fay nous la grace qu'à l'exemple de ton Fils qui a prié pour ceux qui l'ont
persecuté, nous pardonnions à ceux qui nous ont offensez, et au lieu de
vengeance procurions leur bien comme s'ils estoyent nos amis. Et quand nous
serons solicitez de la memoire des biens, splendeurs, pompes et honneurs de ce
monde, estans au contraire abatus de pauvreté et de pesanteur de la croix de
ton Fils, esquels il te plaise nous exercer pour nous rendre obeissans : de
peur qu'engraissez en felicité mondaine, ne nous rebellions contre toy, soustien-nous
et nous adoucis l'aigreur des afflictions, à fin qu'elles ne suffoquent la
semence que tu as mise en nos coeurs. Nous te prions aussi Pere celeste, nous
garder des entreprinses de Satan, par lesquelles il cerche à nous desvoyer :
preserve nous de ses ministres et des sauvages insensez, au milieu desquels il
te plaist nous contenir et entretenir, et des apostats de la Religion
Chrestienne espars parmi eux : mais plaise toy les rappeler à ton obeissance, à
fin qu'ils se convertissent, et que ton Evangile soit publié par toute la
terre, et qu'en toute nation ton salut soit annoncé. Qui vis et regnes avec ton
Fils et le sainct Esprit és siecles des siecles. Amen.
AUTRE ORAISON à Nostre Seigneur Jesus
Christ,
que ledit Villegagnon profera tout
d'une suite.
JESUS CHRIST Fils de Dieu vivant
eternel, et consubstanciel, splendeur de la gloire de Dieu, sa vive image par
lequel toutes choses ont esté faites, qui ayant veu le genre humain condamné
par l'infaillible jugement de Dieu ton Pere par la transgression d'Adam, lequel
homme pour jouyr de la vie du Royaume eternel, ayant esté fait de Dieu d'une
terre non polue de semence virile, dont il peut tirer necessité de peché, doué
de toute vertu, en liberté de franc arbitre de se conserver en sa perfection : ce
neantmoins allesché par la sensualité de sa chair, solicité et esmeu par les
darts enflammez de Satan, se laissa veincre, au moyen dequoy encourut l'ire de
Dieu, dont ensuyvoit l'infaillible perdition des humains, sans toy nostre
Seigneur, qui meu de ton immense et indicible charité t'es presenté à Dieu ton
Pere, t'estant tant humilié de daigner te substituer au lieu d'Adam, pour
endurer tous les flots de la mer de l'indignation de Dieu ton Pere, pour nostre
purgation. Et ainsi qu'Adam avoit esté faict de terre non corrompuë, sans
semence virile, as esté conceu du sainct Esprit en une Vierge, pour estre fait
et formé en vraye chair comme celle d'Adam subjete à tentation, et
continuellement exercé par dessus tous humains, sans peché : et finalement
ayant voulu enter en ton corps par toy, celuy Adam et toute sa postérité,
nourrissant leurs ames de ta chair et de ton sang, tu as voulu souffrir mort, à
fin que comme membre[s] de ton corps ils se nourrissent en toy, et qu'ils
plaisent à Dieu ton Pere, offrant ta mort en satisfaction de leurs offenses,
comme si c'estoyent leur propre corps. Et ainsi que le peché d'Adam estoit
derivé en sa posterité, et par le peché la mort, tu as voulu et impetré de Dieu
ton Pere, que ta justice fust imputée aux croyans, lesquels par la manducation
de ta chair et de ton sang, tu as fait uns avec toy, et transformez en toy
comme nourris de ta chair et substance, leur vray pain pour vivre eternellement
comme enfans de justice et non plus d'ire. Or puis qu'il t'a pleu nous faire
tant de bien, et qu'estant assis à la dextre de Dieu ton Pere, là eternellement
és ordonné nostre intercesseur, et souverain Prestre, selon l'ordre de
Melchisedec, aye pitié de nous, conserve nous, fortifie et augmente nostre foy,
offre à Dieu ton Pere la confession que je fay de coeur et de bouche, en
presence de ton Eglise, me sanctifiant par ton Esprit, comme tu as promis,
disant : Je ne vous lairray point orphelins. Avance ton Eglise en ce lieu, de
sorte qu'en toute paix tu y sois adoré purement. Qui vis et regnes avec luy et
le sainct Esprit, és siecles des siecles eternellement. Amen.
Ces deux prieres finies, Villegagnon se
presenta le premier à la table du Seigneur, et receut à genoux le pain et le
vin de la main du Ministre. Cependant, et pour le faire court, verifiant bien
tost apres ce qu'a dit un Ancien : assavoir, qu'il est mal aisé de contrefaire
long temps le vertueux, tout ainsi qu'on appercevoit aisément qu'il n'y avoit
qu'ostentation en son fait, et que quoy que luy et Cointa eussent abjuré publiquement
la papauté, ils avoyent neantmoins plus d'envie de debatre et contester que
d'apprendre et profiter : aussi ne tarderent-ils pas beaucoup à esmouvoir des
disputes touchant la doctrine. Mais principalement sur le poinct de la Cene :
car combien qu'ils rejetassent la transubstantiation de l'Eglise Romaine, comme
une opinion laquelle ils disoyent ouvertement estre fort lourde et absurde, et
qu'ils n'approuvassent non plus la Consubstantiation, si ne consentoyent-ils
pas pourtant à ce que les Ministres enseignoyent, et prouvoyent par la parole
de Dieu, que le pain et le vin n'estoyent point reellement changez au corps et
au sang du Seigneur, lequel aussi n'estoit pas enclos dans iceux, ains que
Jesus Christ est au ciel, d'où, par la vertu de son sainct Esprit, il se
communique en nourriture spirituelle à ceux qui reçoivent les signes en foy. Or
quoy qu'il en soit, disoyent Villegagnon et Cointa, ces paroles : Ceci est mon
corps : Ceci est mon sang, ne se peuvent autrement prendre sinon que le corps
et le sang de Jesus Christ y soyent contenus. Que si vous demandez maintenant :
comment doncques, veu que tu as dit qu'ils rejettoyent les deux susdites
opinions de la Transubstantiation et Consubstantiation, l'entendoyentils ?
Certes comme je n'en scay rien, aussi croy-je fermement que ne faisoyent-ils
pas eux-mesmes : car quand on leur monstroit par d'autres passages, que ces
paroles et locutions sont figurées : c'est à dire, que l'Escriture a accoustumé
d'appeler et de nommer les signes des Sacremens du nom de la chose signifiée,
combien qu'ils ne peussent repliquer chose qui peust subsister pour prouver le
contraire : si ne laissoyent-ils pas pour cela de demeurer opiniastres :
tellement que sans savoir le moyen comment cela se faisoit, ils vouloyent
neantmoins non seulement grossierement, plustost que spirituellement, manger la
chair de Jesus Christ, mais qui pis estoit, à la maniere des sauvages nommez Ou-ëtacas,
dont j'ay parlé ci-devant, ils la vouloyent mascher et avaler toute crue.
Toutesfois Villegagnon faisant tousjours bonne mine, et protestant ne desirer
rien plus que d'estre droitement enseigné, renvoya en France Chartier ministre,
dans l'un des navires (lequel apres qu'il fut chargé de Bresil, et autres
marchandises du pays, partit le quatrieme de Juin pour s'en revenir) à fin que
sur ce different de la Cene il rapportast les opinions de nos docteurs : et
nommément celle de maistre Jean Calvin, à l'advis duquel il disoit se vouloir
du tout submettre. Et de fait je luy ay souventefois ouy dire et reiterer ce
propos : Monsieur Calvin est l'un des savans personnages qui ait esté depuis
les Apostres : et n'ay point leu de docteur qui à mon gré ait mieux ny plus
purement exposé et traitté l'escriture saincte qu'il a fait. Aussi pour
monstrer qu'il le reveroit, par la response qu'il fit aux lettres que nous luy
portasmes, desja il luy manda non seulement bien au long de tout son estat en
general, mais particulierement (ainsi que j'ay dit en la preface, et qui se
verra encores à la fin de l'original de sa lettre en date du dernier de Mars
mille cinq cens cinquante sept, laquelle est en bonne garde) il escrivit
d'ancre de Bresil de sa propre main ce qui s'ensuit,
J'adjousteray le conseil que vous
m'avez donné par vos lettres, m'efforçant de tout mon pouvoir de ne m'en
desvoyer tant peu que ce soit. Car de fait, je suis tout persuadé qu'il n'y en
peut avoir de plus sainct, droit, ny entier. Pourtant aussi nous avons fait
lire vos lettres en l'assemblée de nostre conseil, et puis apres enregistrer, à
fin que s'il advient que nous nous destournions du droit chemin, par la lecture
d'icelles nous soyons rappelez, et redressez d'un tel fourvoyement.
Mesme un nommé Nicolas Carmeau qui fut
porteur de ces lettres, et qui estoit parti le premier jour d'Apvril dans le
navire de Rosée, en prenant congé de nous me dit, que Villegagnon luy avoit
commandé de dire de bouche à monsieur Calvin, qu'il le prioit de croire qu'à
fin de perpetuer la memoire du conseil qu'il luy avoit baillé, il le feroit
engraver en cuyvre : comme aussi il avoit baillé charge audit Carmeau de luy
ramener de France quelque nombre de personnes, tant hommes, femmes, qu'enfans,
promettant qu'il defrayeroit et payeroit tous les despens que ceux de la
Religion feroyent à l'aller trouver.
Mais, avant que passer outre, je ne
veux pas omettre de faire icy mention de dix garçons sauvages, aagez de neuf à
dix ans et au-dessous : lesquels ayans esté prins en guerre par les sauvages
amis des François, et vendus pour esclaves à Villegagnon, apres que le Ministre
Richier, à la fin d'un presche eut imposé les mains sur eux, et que nous tous
ensemble eusmes prié Dieu qui leur fist la grace d'estre les premices de ce
pauvre peuple, pour estre attiré à la cognoissance de son salut, furent
embarquez dans les navires qui (comme j'ay dit) partirent dés le quatrieme de
Juin pour estre amenez en France : où estans arrivez et presentez au Roy Henry
Second lors regnant, il en fit present à plusieurs grands seigneurs : et entre
autres il en donna un à feu monsieur de Passy, lequel le fit baptizer, et l'ay
recognu chez luy depuis mon retour.
Au surplus le troisieme jour d'Avril,
deux jeunes hommes, domestiques de Villegagnon, espouserent au presche, à la
façon des Eglises reformées, deux de ces jeunes filles que nous avions menées
de France en ce pays-là. Dequoy je fais ici mention, d'autant que non seulement
ce furent les premieres nopces et mariages faits et solennisez à la façon des
Chrestiens en la terre de l'Amerique : mais aussi parce que beaucoup de
sauvages, qui nous estoyent venus voir, furent plus estonnez de voir des femmes
vestues (car au paravant ils n'en avoyent jamais veu) qu'ils ne furent esbahis
des ceremonies Ecclesiastiques 4, lesquelles cependant leur estoyent aussi du
tout incognues. Semblablement le dix-septiesme de May, Cointa espousa une autre
jeune fille, parente d'un nommé la Roquette de Rouen, laquelle avoit passé la
mer quand et nous : mais estant mort quelque temps apres que nous fusmes là
arrivez, il laissa heritiere sa dite parente de la marchandise qu'il avoit
portée, laquelle consistoit en grande quantité de cousteaux, peignes, miroirs,
frises de couleurs, haims à pescher, et autres petites besongnes propres à
traffiquer entre les sauvages : ce qui vint bien à point à Cointa, lequel se
sceut bien accommoder du tout. Les deux autres filles (car comme il a esté veu
en nostre embarquement, elles estoyent cinq) furent aussi incontinent apres
mariées à deux Truchemens de Normandie : tellement qu'il ne demeura plus entre
nous femmes ny filles Chrestiennes à marier.
Surquoy aussi à fin de ne taire non
plus ce qui estoit louable que vituperable en Villegagnon, je diray en passant,
qu'à cause de certains Normans, lesquels dés long temps au paravant qu'il fust
en ce pays-là, s'estoyent sauvez d'un navire qui avoit fait naufrage, et
estoyent demeurez parmi les sauvages, où vivans sans crainte de Dieu, ils
paillardoyent avec les femmes et filles (comme j'en ay veu qui en avoyent des
enfans ja aagez de quatre à cinq ans), tant, di-je, pour reprimer cela, que
pour obvier que nul de ceux qui faisoyent leur residance en nostre isle et en
nostre fort n'en abusast de ceste façon : Villegagnon, par l'advis du conseil
fit deffense à peine de la vie, que nul ayant titre de Chrestien n'habitast
avec les femmes des sauvages. Il est vray que l'ordonnance portoit, que si
quelques unes estoyent attirées et appelées à la cognoissance de Dieu, qu'apres
qu'elles seroyent baptizées, il seroit permis de les espouser. Mais tout ainsi
que, nonobstant les remontrances que nous avons par plusieurs fois faites à ce
peuple barbare, il n'y en eut pas une qui laissant sa vieille peau, voulust
advouër Jesus Christ pour son sauveur : aussi, tout le temps que je demeuray
là, n'y eut-il point de François qui en print à femme. Neantmoins comme ceste loy
avoit doublement son fondement sur la parole de Dieu, aussi fut-elle si bien
observée, que non seulement pas un seul des gens de Villegagnon ny de nostre
compagnie ne la transgressa, mais aussi quoy que depuis mon retour j'aye
entendu dire de luy : que quand il estoit en l'Amerique il se polluoit avec les
femmes sauvages, je luy rendray ce tesmoignage, qu'il n'en estoit point
soupçonné de nostre temps. Qui plus est, il avoit la pratique de son ordonnance
en telle recommandation, que, n'eust esté l'instante requeste que quelques uns
de ceux qu'il aymoit le plus, luy firent pour un Truchement, qui estant allé en
terre ferme, avoit esté conveincu d'avoir paillardé avec une de laquelle il
avoit jà autrefois abusé, au lieu qu'il ne fut puni que de la cadene au pied,
et mis au nombre des esclaves, Villegagnon vouloit qu'il fust pendu. Selon
doncques que j'en ay cogneu, tant pour son regard que pour les autres, il
estoit à louër en ce poinct : et pleust à Dieu que pour l'advancement de
l'Eglise, et pour le fruict que beaucoup de gens de bien en recevroyent
maintenant, il se fust aussi bien porté en tous les autres.
Mais mené qu'il estoit au reste d'un
esprit de contradiction, ne se pouvant contenter de la simplicité que
l'Escriture saincte monstre aux vrais Chrestiens devoir tenir touchant
l'administration des Sacremens : il advint le jour de Pentecoste suyvant, que
nous fismes la Cene pour la seconde fois, luy (contrevenant directement à ce
qu'il avoit dit, quand il dressa l'ordre de l'Eglise : assavoir, comme on a veu
cy dessus, qu'il vouloit que toutes inventions humaines fussent rejettées),
allegant que sainct Cyprian, et sainct Clement avoyent escrit, qu'en la
celebration d'icelle il falloit mettre de l'eau au vin, non seulement il
vouloit opiniastrement, et par necessité que cela se fist, mais aussi affermoit
et vouloit qu'on creust que le pain consacré profitoit autant au corps qu'à
l'ame. Davantage, qu'il falloit mesler du sel et de l'huile avec l'eau du
Baptesme. Qu'un Ministre ne se pouvoit remarier en secondes nopces : amenant le
passage de sainct Paul à Timothée, Que l'Evesque soit mari d'une seule femme.
Bref, ne voulant plus lors dependre d'autre conseil que du sien propre, sans
fondement de ce qu'il disoit en la parole de Dieu, il voulut absolument tout remuer
à son appetit. Mais à fin que chacun soit adverti comme il argumentoit
invinciblement : d'entre plusieurs sentences de l'Escriture qu'il alleguoit,
pretendant prouver son dire, j'en proposeray seulement icy une. Voici doncques
ce que je luy ouy un jour dire à l'un de ses gens, N'as tu pas leu en
l'Evangile du lepreux qui dit à Jesus Christ, Seigneur, si tu veux, tu me peux
nettoyer ? et qu'incontinent que Jesus luy eut dit, Je le veux, sois net, il
fut net. Ainsi (disoit ce bon expositeur) quand Jesus Christ a dit du pain,
Ceci est mon corps, il faut croire sans autre interpretation, qu'il y est
enclos : et laissons dire ces gens de Geneve. Ne voila pas bien interpreter un
passage par l'autre ? C'est certes aussi bien rencontré, que celuy qui en un Concile
allega, que puis qu'il est escrit, Dieu a creé l'homme à son image, qu'il faut
doncques avoir des images. Partant qu'on juge maintenant par cest eschantillon
de la feriale theologie de Villegagnon, qui a tant fait parler de luy, si
entendant si bien l'Escriture, il n'estoit pas suffisant (comme il s'est vanté
depuis son apostasie) tant pour clorre la bouche à Calvin, que pour faire teste
en dispute à tous ceux qui ne voudroyent tenir son parti. Je pourrois adjouster
beaucoup d'autres propos aussi ridicules que le precedent, que je luy ay ouy
tenir touchant ceste matiere de Sacremens. Mais parce que quand il fut de
retour en France, non seulement Petrus Richelius le depeignit de toutes ses
couleurs : mais aussi d'autres depuis l'estrillerent, et espousseterent si bien
qu'il n'y fallut plus retourner, craignant d'ennuyer les lecteurs, je n'en
diray icy davantage.
En ce mesme temps Cointa, voulant aussi
monstrer son savoir, se mit à faire leçons publiques : mais ayant commencé
l'Evangile selon sainct Jean (matiere telle et aussi haute que scavent ceux qui
font profession de Theologie), il rencontroit le plus souvent aussi à propos,
qu'on dit communément que Magnificat sont à matines : et toutesfois c'estoit le
seul suppost de Villegagnon en ce pays-là, pour impugner la vraye doctrine de
l'Evangile. Comment donc ? dira icy quelqu'un, le Cordelier frere André Thevet
qui se plaint si fort en sa Cosmographie : que les Ministres que Calvin
avoit envoyez en l Amerique, envieux de son bien, et entreprenans sur sa charge,
l'empescherent de gagner les ames esgarées du pauvre peuple sauvage, (car
voila ses propres mots) se taisoit-il lors ? estoit-il plus affectionné envers
les barbares, qu'à la deffense de l'Eglise Romaine, dont il se fait si bon
pillier ? La response à ceste bourde de Thevet en cest endroit sera, que tout
ainsi que j'ai jà dit ailleurs', qu'il estoit de retour en France avant que
nous arrivissions en ce pays-là, aussi prie-je derechef les lecteurs de noter
icy en passant, que comme je n'ay fait, ny ne feray aucune mention de luy en
tout le discours present, touchant les disputes que Villegagnon et Cointa
eurent contre nous au fort de Colligny en la terre du Bresil, qu'aussi n'y a-il
jamais veu les Ministres dont il parle, ny eux semblablement luy. Partant,
comme j'ay prouvé en la preface de ce livre, puis que ce bon Catholique Thevet
n'y estant pas de nostre temps, avoit lors un fossé de deux mil lieuës de mer
entre luy et nous, pour empescher que les sauvages à nostre occasion ne se
ruassent sur luy, et le missent à mort (ainsi que contre venté il a osé
escrire'), sans, di-je, repaistre le monde de telles ballivernes, qu'il allegue
d'autre exemple de son zele, que celuy qu'il dit avoir eu en la conversion des
sauvages, si les ministres ne l'eussent empesché, car je di derechef que cela
est faux.
Or pour retourner à mon propos,
incontinent apres ceste Cene de Pentecoste, Villegagnon declarant tout
ouvertement qu'il avoit changé l'opinion qu'il disoit autrefois avoir euë de Calvin
2 : sans attendre sa response, qu'il avoit envoyé querir en France par le
ministre Chartier, dit que c'estoit un meschant heretique desvoyé de la foy :
et de fait dés lors nous monstrant fort mauvais visage, disant qu'il vouloit
que le presche ne durast plus que demie heure, depuis la fin de May, il n'y
assista que bien peu. Conclusion, la dissimulation de Villegagnon nous fut si
bien descouverte, qu'ainsi qu'on dit communément, nous cognusmes lors de quel
bois il se chauffoit. Que si on demande maintenant quelle fut l'occasion de
ceste revolte' quelques uns des nostres tenoyent que le Cardinal de Lorraine et
autres qui luy avoyent escrit de France par le maistre d'un navire, qui vint en
ce temps là au Cap de Frie, trente lieuës au deçà de l'Isle où nous estions,
l'ayant reprins fort asprement par leurs lettres, de ce qu'il avoit quitté la
religion Catholique Romaine', de crainte qu'il en eut, il changea soudain
d'opinion. Toutesfois, j'ay entendu depuis mon retour, que Villegagnon devant
mesme qu'il partist de France, pour tant mieux se servir du nom et auctorité de
feu monsieur l'Admiral de Chastillon, et aussi pour abuser plus facilement tant
l'Eglise de Geneve en general que Calvin en particulier (ayant comme on a veu
au commencement de ceste histoire escrit aux uns et aux autres, à fin d'avoir
gens qui l'allassent trouver), avoit prins advis avec ledit Cardinal de
Lorraine, de se contrefaire de la Religion. Mais quoy qu'il en soit, je puis
asseurer, que lors de sa revolte, comme s'il eust eu un bourreau en sa
conscience', il devint si chagrin que jurant à tous coups le corps sainct
Jaques (qui estoit son serment ordinaire) qu'il romproit la teste, les bras et
les jambes au premier qui le fascheroit, nul ne s'osoit plus trouver devant
luy. Surquoy, puis qu'il vient à propos je reciteray la cruauté que je luy vis
en ce temps-là exercer sur un François nommé la Roche, lequel il tenoit à la
chaînez. L'ayant donc fait coucher tout à plat contre terre, et par un de ses
satellites à grands coups de baston tant fait battre sur le ventre, qu'il en
perdoit presque le vent et l'haleine, apres que le pauvre homme fut ainsi
meurtri d'un costé, cest inhumain disoit, Corps S. Jaques paillard, tourne
l'autre' tellement qu'encores qu'avec une pitié incroyable il laissast ainsi ce
pauvre corps tout estendu, brisé et à demi mort, si ne fallut il pas pour cela
qu'il laissast de travailler de son mestier, qui estoit menusier. Semblablement
d'autres François qu'il tenoit à la chaîne pour mesme occasion que le susdit la
Roche, assavoir, parce qu'à cause du mauvais traitement qu'il leur faisoit
avant que nous fussions en ce pays-là, ils avoyent conspiré entre eux de le
jetter en mer, estans plus travaillez que s'ils eussent esté aux galeres,
aucuns d'entre eux charpentiers de leur estat, l'abandonnant, aimerent mieux
s'aller rendre en terre ferme avec les sauvages (lesquels aussi les traittoyent
plus humainement) que de demeurer davantage avec luy. Comme aussi trente ou
quarante hommes et femmes sauvages Margajas,
lesquels les Toüoupinambaoults nos alliez avoyent prins en guerre, et
les luy avoyent vendus pour esclaves, estoyent traittez encores plus
cruellement'. Et de faict, je luy vis une fois faire embrasser une piece
d'artillerie à l'un d'entre eux nommé Mingant, auquel pour une chose qui
ne meritoit presque pas qu'il fust tancé, il fit neantmoins' degoutter et
fondre du lard fort chaut sur les fesses : tellement que ces pauvres gens
disoyent souvent en leur langage : Si nous eussions pensé que Paycolas
(ainsi appeloyent-ils Villegagnon) nous eust traité de ceste façon, nous nous
fussions plustost faits manger à nos ennemis que de venir vers luy.
Voila en passant un petit mot de son
inhumanité : et serois content, n'estoit, comme il a esté touché cy dessus, que
quand nous eusmes mis pied à terre en son isle, il dit nommément, qu'il vouloit
que la superfluité des habillemens fust reformée, de mettre ici fin à parler de
luy.
Il faut doncques encore que je dise le
bon exemple, et la pratique qu'il monstra en cest endroit. C'est qu'ayant non
seulement grande quantité de draps de soye et de laine, qu'il aimoit mieux
laisser pourrir dans ses coffres que d'en revestir ses gens (une partie
desquels neantmoins estoyent presques tous nuds), mais aussi des camelots de
toutes couleurs : il s'en fit faire six habillemens à rechange tous les jours
de la sepmaine z : assavoir, la casaque et les chausses tousjours de mesme, de
rouges, de jaunes, de tannez, de blancs, de bleux et de verts : tellement que
cela estant aussi bien seant à son aage et à la profession et degré qu'il
vouloit tenir, qu'un chacun peut juger, aussi cognoissions nous à peu pres à la
couleur de l'habit qu'il avoit vestu de quelle humeur il seroit meu ceste
journéelà : de façon que quand nous voyons le vert et le jaune en pays, nous
pouvions bien dire qu'il n'y faisoit pas beau. Mais sur tout quand il estoit
paré d'une longue robbe de camelot jaune, bendée de velour noir, le faisant
mout beau voir en tel equippage, les plus joyeux de ses gens disoyent qu'il
sembloit lors son vray enfant sans souci'. Partant si celuy ou ceux qui comme
un sauvage, apres qu'il fut de retour par-deça, le firent peindre tout nud, au
dessus du renversement de la grande marmite, eussent esté advertis de ceste
belle robbe, il ne faut point douter que pour joyaux et ornemens, ils ne luy
eussent aussi bien laissée qu'ils firent sa croix et son flageolet pendus à son
col.
Que si quelqu'un dit maintenant qu'il
n'y a point d'ordre que j'aye recerché ces choses de si pres (comme à la verité
je confesse que principalement ce dernier poinct ne valoit pas l'escrire), je
respon à cela, puis que Villegagnon a tant fait le Roland le furieux' contre
ceux de la Religion reformée, nommément depuis son retour en France : leur
ayant, di-je, tourné le dos de ceste façon, il me semble qu'il meritoit que
chacun sceust comme il s'est porté en toutes les religions qu'il a suyvies :
joint que pour la raison que j'ay jà touchée en la preface, il s'en faut
beaucoup que je dise tout ce que j'en sçay.
Or finalement apres que par le sieur du
Pont nous luy eusmes fait dire, que, puisqu'il avoit rejetté l'Evangile, nous
n'estans point autrement ses sujets, n'entendions plus d'estre à son service,
moins voulions nous continuer à porter la terre et les pierres en son fort :
luy là dessus nous pensant bien fort estonner, voire faire mourir de faim s'il
eust peu, defendit qu'on ne nous baillast plus les deux gobelets de farine de
racine, lesquels comme j'ay dit ci-devant, chacun de nous avoit accoustumé
d'avoir par jour. Mais tant s'en fallut que nous en fussions faschez, qu'au
contraire, outre que nous en avions plus pour une serpe, ou pour deux ou trois
cousteaux que nous baillions aux sauvages (lesquels nous venoyent souvent voir
en l'isle dans leurs petites barques, ou bien l'allions querir vers eux en
leurs villages) qu'il ne nous en eust sceu bailler en demi an, nous fusmes bien
aises par tel refus d'estre entierement hors de sa sujettion. Cependant s'il
eust esté le plus fort, et qu'une partie de ses gens et des principaux n'eussent
tenu nostre parti, il ne faut point douter qu'il ne nous eust lors mal fait nos
besongnes, c'est à dire qu'il eust essayé de nous dompter par force'. Et de
faict, pour tenter s'il en pourroit venir à bout, ainsi qu'un nommé Jean
Gardien et moy fusmes un jour de retour de terre ferme (où nous demeurasmes
ceste fois-là environ quinze jours parmi les sauvages), luy feignant ne rien
savoir du congé, qu'avant que partir nous avions demandé à monsieur Barré son
lieutenant : pretendant par là que nous eussions transgressé l'ordonnance qu'il
avoit faite, portant defense que nul n'eust à sortir de l'isle sans licence,
non seulement à cause de cela il nous voulut faire apprehender, mais qui pis
estoit, il commandoit que, comme à ses esclaves, on nous mist à chacun une
chaîne au pied'. Et en fusmes en tant plus grand danger, que le sieur du Pont
nostre conducteur (lequel, comme aucuns disoyent, veu sa qualité s'abbaissoit
trop sous luy), au lieu de nous supporter et de l'empescher, nous prioit que
pour un jour ou deux nous souffrissions cela, et que quand la colere de
Villegagnon seroit passée il nous feroit delivrer. Mais, tant à cause que nous
n'avions point enfreint l'ordonnance, que parce principalement (ainsi que j'ay
dit) que nous luy avions declaré, puis qu'il avoit rompu la promesse qu'il
avoit faite de nous maintenir en l'exercice de la Religion Evangelique', nous
n'entendions plus rien tenir de luy, joint les exemples de tant d'autres qu'il
tenoit à la Cadene, que nous voyons journellement devant nos yeux estre si
cruellement traitez de luy, nous declarasmes tout à plat que nous ne
l'endurerions pas. Partant luy oyant ceste response, et sachant bien aussi que
s'il vouloit passer outre, nous estions quinze ou seize de nostre compagnie, si
bien unis et liez d'amitié, que qui poussoit l'un frapperoit l'autre, comme on
dit, il ne nous auroit pas par force, il fila doux et se deporta. Et certes
outre cela, ainsi que j'ay tantost touché, les principaux de ses gens estans de
nostre Religion, et par consequent mal contens de lui à cause de sa revolte :
si nous n'eussions craint que monsieur l'Amiral, lequel sous l'auctorité du Roy
(comme j'ay dit du commencement) l'avoit envoyé, et qui ne le cognoissoit pas
encores tel qu'il estoit devenu, en eust esté marry, avec quelques autres
respects que nous eusmes, il y en avoit qui empoignans ceste occasion pour se
ruer sur luy, avoyent grande envie, de le jetter en mer, Afin, disoyent-ils,
que sa :hair et ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons'.
Toutesfois la pluspart trouvant plus expedient que nous nous comportissions
doucement, encores que nous fissions tousjours publiquement le presche (qu'il
n'osoit ou ne pouvoit empescher), si est-ce, pour obvier qu'il ne nous
troublast et brouillast plus quand nous :elebrerions la Cene, du depuis nous la
fismes de nuict, et a son desceu.
Et parce qu'apres la derniere Cene que
nous fismes en :e pays-là, il ne nous resta qu'environ un verre de tout le ,in
que nous avions porté de France, n'ayans moyen d'en :eeouvrer d'ailleurs, la
question fut esmeue entre nous assavoir, si à faute de vin nous la pourrions
celebrer avec J'autres bruvages 2. Quelques uns allegans entre autres passages,
que Jesus Christ en l'institution de la Cene apres .'action de graces, ayant
expressément dit à ses Apostres Je ne boiray plus du fruict de la vigne, etc.',
estoyent l'opinion que le vin defaillant il vaudroit mieux s'abstenir lu signe
que de le changer. Les autres au contraire Jisoyent, que lors que Jesus Christ
institua sa Cene, estant au pays de Judée, il avoit parlé du bruvage qui y
estoit ordinaire, et que s'il eust esté en la terre des sauvages il est
vraysemblable qu'il eust non seulement fait mention du bruvage dont ils usent
au lieu de vin, mais aussi de leur farine de racine qu'ils mangent au lieu de
pain concluoyent que tout ainsi qu'ils ne voudroyent nullement changer les
signes du pain et du vin, tant qu'ils se pourroyent trouver, qu'aussi à defaut
d'iceux ne feroyent ils point de difficulté de celebrer la Cene avec les choses
plus communes (tenant lieu de pain et de vin) pour la nourriture des hommes du
pays où ils seroyent. Mais encores que la pluspart enclinast à ceste derniere
opinion, parce que nous n'en vinsmes pas jusques à ceste extremité, ceste
matiere demeura indecise. Toutesfois tant s'en faut que cela engendrast aucune
division entre nous, que plustost par la grace de Dieu, demeurasmes nous
tousjours en telle union et concorde, que je desirois que tous ceux qui font
aujourd'huy profession de la Religion reformée marchassent de tel pied que nous
faisions lors.
Or, pour parachever ce que j'avois à
dire touchant Villegagnon, il advint sur la fin du mois d'Octobre', que luy,
suyvant le proverbe qui dit, que celuy qui se veut distraire de quelqu'un en
cerche l'occasion', detestant de plus en plus et nous et la doctrine laquelle
nous suivions, disant qu'il ne nous vouloit plus souffrir ni endurer en son
fort, ni en son isle, commanda que nous en sortissions. Vray est (ainsi que
j'ay touché ci dessus) que nous avions bien moyen de l'en chasser luy-mesme si
nous eussions voulu : mais, tant à fin de luy oster toute occasion de se
plaindre de nous, que parce que outre les raisons susdites, la France et autres
pays estans abruvez que nous estions allez par-dela pour y vivre selon la reformation
de l'Evangile, craignans de mettre quelque tache sur iceluy, nous aimasmes
mieux en obtemperant à Villegagnon et sans contester davantage, luy quitter la
place. Ainsi, apres que nous eusmes demeuré environ huict mois en ceste isle et
fort de Coligny, lequel nous avions aidé à bastir, nous nous retirasmes et
passasmes en terre ferme, en laquelle, en attendant qu'un navire du Havre de
Grace qui estoit là venu pour charger du Bresil (au maistre duquel nous
marchandasmes de nous repasser en France) fust prest à partir, nous demeurasmes
deux mois. Nous nous accommodasmes sur le rivage de la mer à costé gauche, en
entrant dans ceste riviere de Ganabara,
au lieu dit par les François la Briqueterie', lequel n'est qu'à demie lieuë du
fort. Et comme de là nous allions, venions, frequentions, mangions et beuvions
parmi les sauvages (lesquels sans comparaison nous furent plus humains que
celuy lequel, sans luy avoir meffait, ne nous peut souffrir avec luy), aussi
eux, de leur part, nous apportans des vivres et autres choses dont nous avions
affaire, nous y venoyent souvent visiter. Or, ayant sommairement descrit en ce
chapitre l'inconstance et variation que j'ay cognue en Villegagnon en matiere
de Religion : le traitement qu'il nous fit sous pretexte d'icelle ses disputes
et l'occasion qu'il print pour se destourner de l'Evangile : ses gestes et
propos ordinaires en ce pays-là, l'inhumanité dont il usoit envers ses gens, et
comme il estoit magistralement equippé : reservant à dire, quand je seray en
nostre embarquement pour le retour, tant le congé qu'il nous bailla, que la
trahison' dont il usa envers nous à nostre departement de la terre des
sauvages, à fin de traiter d'autres points, je le lairray pour maintenant
battre et tourmenter ses gens dans son fort, lequel avec le bras de mer où il
est situé, je vay en premier lieu descrire.
CHAPITRE VII.
Description de la riviere de Ganabara,
autrement dite Genevre en l'Amerique : de l'isle et fort de Coligny qui fut
basti en icelle : ensemble des autres isles qui sont és environs.
Comme ainsi soit que ce bras de mer et
riviere de Ganabara, ainsi appellée
par les sauvages, et par les Portugallois Genevre (parce que comme on dit, ils
la descouvrirent le premier jour de Janvier, qu'ils nomment ainsi), laquelle
demeure par les vingt et trois degrez au-dela de l'Equinoctial, et droit sous
le Tropique de Capricorne, ait esté l'un des ports de mer en la terre du
Bresil, plus frequenté de nostre temps par les François : j'ay estimé n'estre
hors de propos, d'en faire ici une particuliere et sommaire description. Sans
doncques m'arrester à ce que d'autres en ont voulu escrire, je di en premier
lieu (ayant demeuré et navigé sur icelle environ un an) qu'en s'avançant sur
les terres, elle a environ douze lieues de long, et en quelques endroits sept
ou huict de large : et quant au reste, combien que les montagnes qui
l'environnent de toutes parts ne soyent pas si hautes que celles qui bornent le
grand et spacieux lac d'eau douce de Geneve, neantmoins la terre ferme
l'avoisinant ainsi de tous costez, elle est assez semblable à iceluy quant à sa
situation.
Au reste, d'autant qu'en laissant la
grand mer, il faut costoyer trois petites isles inhabitables, contre lesquelles
les navires, si elles ne sont bien conduites sont en grand danger de heurter et
se briser, l'emboucheure en est assez fascheuse. Apres cela, il faut passer par
un destroit lequel n'ayant pas demi quart de lieuë de large, est limité du
costé gauche en y entrant d'une montagne et roche pyramidale, laquelle n'est
pas seulement d'esmerveillable et excessive hauteur, mais aussi à la voir de
loin, on diroit qu'elle est artificielle : et de faict, parce qu'elle est ronde
et semblable à une grosse tour, entre nous François, par une maniere de parler
hyperbolique, l'avions nommée le pot de beurre. Un peu plus avant dans la
riviere il y a un rocher, assez plat, qui peut avoir cent ou six vingts pas de
tour, que nous appellions aussi le Ratier, sur lequel Villegagnon à son
arrivée, ayant premierement posé ses meubles et son artillerie, s'y pensa
fortifier : mais le flus et reflus de la mer l'en chassa. Une lieue plus outre,
est l'isle où nous demeurions, laquelle, ainsi que j'ay jà touché ailleurs,
estoit inhabitable auparavant que Villegagnon fust arrivé en ce pays-là : mais
au reste n'ayant qu'environ demi lieue Françoise de circuit, et estant six fois
plus longue que large, environnée qu'elle est de petits rochers à fleur d'eau,
qui empeschent que les vaisseaux n'en peuvent approcher plus pres que la portée
du canon, elle est merveilleusement et naturellement forte. Et de faict n'y
pouvant aborder, mesmes avec les petites barques, sinon du costé du port,
lequel est encore à l'opposite de l'avenue de la grand mer, si elle eust esté
bien gardée, il n'eust pas esté possible de la forcer ni de la surprendre,
comme les Portugais, par la faute de ceux que nous y laissasmes, ont fait
depuis nostre retour. Au surplus y ayant deux montagnes aux deux bouts,
Villegagnon sur chacune d'icelle fit faire une maisonnette : comme aussi sur un
rocher de cinquante ou soixante pieds de haut, qui est au milieu de l'isle, il
avoit fait bastir sa maison. De costé et d'autre de ce rocher, nous avions
applani et fait quelques petites places, esquelles estoyent basties, tant la
salle où on s'assembloit pour faire le presche et pour manger, qu'autres logis,
esquels (comprenant tous les gens de Villegagnon) environ quatre vingts
personnes que nous estions, residents en ce lieu, logions et nous accommodions.
Mais notez, qu'excepté la maison qui est sur la roche, où il y a un peu de
charpenterie, et quelques boullevards sur lesquels l'artillerie estoit placée,
lesquels sont revestus de telle quelle massonnerie, que ce sont tous logis, ou
plustost loges : desquels comme les sauvages en ont esté les architectes, aussi
les ont-ils bastis à leur mode, assavoir de bois ronds, et couverts d'herbes.
Voila en peu de mots quel estoit l'artifice du fort, lequel Villegagnon,
pensant faire chose agreable à messire Gaspard de Coligny Admiral de France
(sans la faveur aussi et assistance duquel, comme j'ay dit du commencement, il
n'eust jamais eu ni le moyen de faire le voyage, ni de bastir aucune forteresse
en la terre du Bresil) nomma Coligny en la France Antarctique. Mais faisant
semblant de perpetuer le nom de cest excellent seigneur, duquel voirement la
memoire sera à jamais honnorable entre toutes gens de bien, je laisse à penser,
outre ce que Villegagnon (contre la promesse qu'il luy avoit faite avant que
partir de France d'establir le pur service de Dieu en ce pays-là) se revolta de
la Religion, combien encore en quittant ceste place aux Portugais, qui en sont
maintenant possesseurs, il leur donna occasion de faire leurs trophées et du
nom de Coligny et du nom de France Antarctique qu'on avoit imposé à ce pays-là.
Sur lequel propos, je diray que je ne
me puis aussi assez esmerveiller de ce que Thevet en l'an 1558. et environ deux
ans apres son retour de l'Amerique, voulant semblablement complaire au Roy
Henry second, lors regnant, non seulement en une carte qu'il fit faire de ceste
riviere de Ganabara et fort de
Coligny, fit pourtraire à costé gauche d'icelle en terre ferme, une ville qu'il
nomma VILLE-HENRY : mais aussi, quoy qu'il ait eu assez de temps depuis pour
penser que c'estoit pure moquerie, l'a neantmoins derechef fait mettre en sa
Cosmographie. Car quand nous partismes de ceste terre du Bresil, qui fut plus
de dixhuict mois apres Thevet, je maintien qu'il n'y avoit aucune forme de
bastimens, moins village ni ville à l'endroit où il nous en a forgé et marqué
une vrayement fantastique. Aussi luy-mesme estant en incertitude de ce qui
devoit proceder au nom de ceste ville imaginaire, à la maniere de ceux qui
disputent s'il faut dire bonnet rouge, ou rouge bonnet, l'ayant nommée
VILLE-HENRY en sa premiere Carte, et HENRY-VILLE en la seconde, donne assez à
conjecturer que tout ce qu'il en dit n'est qu'imagination et chose supposée par
luy : tellement que sans crainte de l'equivoque, le lecteur choisissant lequel
qu'il voudra de ces deux noms, trouvera que c'est tousjours tout un, assavoir
rien que de la peinture. De quoy je conclu neantmoins, que Thevet dés lors, non
seulement se joua plus du nom du Roy Henry, que ne fit Villegagnon de celuy de
Coligny qu'il imposa à son fort, mais qu'aussi, par ceste reiteration en tant qu'en
luy est, il a pour la seconde fois prophané la memoire de son Prince. Et à fin
de prevenir tout ce qu'il pourroit mettre en avant là dessus (luy niant tout à
plat que le lieu qu'il pretend soit celuy que nous appellions la Briqueterie,
auquel nos manouvriers bastirent quelques maisonnettes), je luy confesse bien
qu'il y a une montagne en ce pays-là, laquelle les François qui s'y habituerent
les premiers, en souvenance de leur souverain seigneur, nommerent le mont Henry
: comme aussi de nostre temps, nous en nommasmes un autre Corguilleray, du
surnom de Philippe de Corguilleray, sieur du Pont, qui nous avoit conduits
par-dela : mais s'il y a autant de difference d'une montagne à une ville, comme
on peut dire veritablement qu'un clocher n'est pas une vache, il s'ensuit, ou
que Thevet en marquant ceste ville-henry, ou henry-ville, en ses cartes, a eu
la berlue, ou qu'il en a voulu faire accroire plus qu'il n'en est. De quoy
derechef, à fin que nul ne pense que j'en parle autrement qu'il ne faut, je me
rapporte à tous ceux qui ont fait ce voyage : et mesme aux gens de Villegagnon,
dont plusieurs sont encores en vie : assavoir s'il y avoit apparence de ville
où on a voulu situer celle que je renvoye avec les fictions des Poetes.
Partant, comme j'ay dit en la Preface, puis que Thevet sans occasion a voulu
attaquer l'escarmouche contre mes compagnons et moy, si nommément il trouve
ceste refutation en ses oeuvres de l'Amerique de dure digestion, d'autant qu'en
me defendant contre ses calomnies je luy ay ici rasé une ville, qu'il sache que
ce ne sont pas tous les erreurs que j'y ay remarquez : lesquels, comme j'en
suis bien records, s'il ne se contente de ce peu que j'en touche en ceste
histoire, je luy monstreray par le menu. Je suis marry toutesfois, qu'en interrompant
mon propos j'aye esté contraint de faire encore ceste digression en cest
endroit : mais pour les raisons susdites, assavoir pour monstrer à la verité
comme toutes choses ont passé, je fais juge les lecteurs si j'ay tort ou non.
Pour doncques poursuyvre ce qui reste à
descrire, tant de nostre riviere de Ganabara,
que de ce qui est situé en icelle, quatre ou cinq lieuës plus avant que le fort
sus mentionné, il y a une autre belle et fertile isle, laquelle contenant
environ six lieuës de tour nous appellions la grande isle. Et parce qu'en
icelle il y a plusieurs villages habituez des sauvages nommez
Toüoupinambaoults, alliez des François, nous y allions ordinairement dans nos
barques querir des farines et autres choses necessaires.
Davantage il y a beaucoup d'autres
petites islettes inhabitées en ce bras de mer, esquelles entre autres choses il
se trouve de grosses et fort bonnes huitres : comme aussi les sauvages se
plongeans és rivages de la mer, rapportent de grosses pierres, à l'entour
desquelles il y a une infinité d'autres petites huitres, qu'ils nomment
Leripés, si bien attachées, voire comme collées, qu'il les en faut arracher par
force. Nous faisions ordinairement bouillir de grandes potées de ces Leripés,
dans aucuns desquels en les ouvrans et mangeans nous y trouvions des petites
perles.
Au reste, ceste riviere est remplie de
diverses especes de poissons, comme en premier lieu (ainsi que je diray plus au
long ci apres) de force bons mulets, de requiens, rayes, marsouins et autres
moyens et petits, aucuns desquels je descriray aussi plus amplement au chapitre
des poissons. Mais principalement je ne veux pas oublier de faire ici mention
des horribles et espouvantables baleines, lesquelles les nous monstrans
journellement leurs grandes nageoires hors de l'eau, en s'esgayans dans ceste
large et profonde riviere s'approchoyent souvent si pres de nostre isle, qu'à
coups d'arquebuses nous les pouvions tirer et attaindre. Toutesfois parce
qu'elles ont la peau assez dure, et mesme le lard tant espais, que je ne croy
pas que la balle peust penetrer si avant qu'elles en fussent gueres offensées,
elles ne laissoyent pas de passer outre, moins mouroyent elles pour cela.
Pendant que nous estions par-dela, il y en eut une, laquelle à dix ou douze
lieues de nostre fort, tirant au Cap de Frie, s'estant approchée trop pres du
bord, et n'ayant pas assez d'eau pour retourner en pleine mer, demeura eschoüée
et à sec sur le rivage. Mais neantmoins nul n'en osant approcher, avant qu'elle
fust morte d'elle mesme : non seulement en se debattant elle faisoit trembler
la terre bien loin autour d'elle, mais aussi on oyoit le bruit et estonnement
le long du rivage de plus de deux lieues. Davantage combien que plusieurs tant
des sauvages, que de ceux des nostres qui y voulurent aller, en rapportassent
autant qu'il leur pleust, si est-ce qu'il en demeura plus des deux tiers qui
fut perdue et empuantie sur le lieu. Mesmes la chair fresche n'en estant pas
fort bonne, et nous n'en mangeans que bien peu de celle qui fut apportée en
nostre Isle (horsmis quelques pieces du gras, que nous faisions fondre, pour
nous servir et esclairer la nuict de l'huile qui en sortoit) la laissant dehors
par monceaux à la pluye et au vent, nous n'en tenions non plus de conte que de
fumiers. Toutesfois la langue, qui estoit le meilleur, fut sallée dans des
barils, et envoyée en France à monsieur l'Admiral.
Finalement (comme j'ay jà touché) la
terre ferme environnant de toutes parts ce bras de mer, il y a encores à
l'extremité et au cul du sac, deux autres beaux fleuves d'eau douce qui y
entrent, sur lesquels avec d'autres François ayant aussi navigé dans des
barques pres de vingt lieuës avant sur les terres, j'ay esté en beaucoup de
villages parmi les sauvages qui habitent de costé et d'autre. Voilà en brief ce
que j'ay remarqué en ceste riviere de Genevre ou Ganabara : de la perte de laquelle, et du fort que nous y avions
basti, je suis tant plus marri, que si le tout eust esté bien gardé, comme on
pouvoit, c'eust esté, non seulement une bonne et belle retraite, mais aussi une
grande commodité de naviger en ce pays-là pour tous ceux de nostre nation
Françoise. A vingthuict ou trente lieuës plus outre, tirant à la riviere de
Plate, et au destroit de Magellan, il y a un autre grand bras de mer appelé par
les François la riviere des Vases, en laquelle semblablement en voyageans en ce
pays-là, ils prennent port : ce qu'ils font aussi au Havre du Cap de Frie,
auquel, comme j'ay dit cy devant, nous abordasmes et descendismes premierement
en la terre du Bresil.
CHAPITRE VIII.
Du naturel, force, stature, nudité,
disposition et ornemens du corps, tant des hommes que des femmes sauvages
Bresilliens, habitans en l'Amerique : entre lesquels j'ay frequenté environ un
an.
Ayant jusques icy recité, tant ce que
nous vismes sur mer en allant en la terre du Bresil, que comme toutes choses
passerent en l'Isle et fort de Colligny, où se tenoit Villegagnon, pendant que
nous y estions : ensemble quelle est la riviere nommée Ganabara en l'Amerique : puis que je suis entré si avant en
matiere, avant que je me rembarque pour retourner en France, je veux aussi
discourir, tant sur ce que j'ay observé touchant la façon de vivre des
sauvages, que des autres choses singulieres et incognues par deçà, que j'ay veuës
en leur pays.
En premier lieu doncques (à fin que
commençant par le principal, je poursuive par ordre) les sauvages de
l'Amerique, habitans en la terre du Bresil, nommez Toüoupinambaoults, avec
lesquels j'ay demeuré et frequenté familierement environ un an, n'estans point
plus grans, plus gros, ou plus petits de stature que nous sommes en l'Europe,
n'ont le corps ny monstrueux ny prodigieux à nostre esgard : bien sont-ils plus
forts, plus robustes et replets, plus disposts, moins sujets à maladie : et mesme
il n'y a presque point de boiteux, de borgnes, contrefaits, ny maleficiez entre
eux. Davantage, combien que plusieurs parviennent jusques à l'aage de cent ou
six vingt ans (car ils scavent bien ainsi retenir et conter leurs aages par
lunes), peu y en a qui en leur vieillesse ayent les cheveux ny blancs ny gris.
Choses qui pour certain monstrent non seulement le bon air et bonne temperature
de leur pays, auquel, comme j'ay dit ailleurs, sans gelées ny grandes
froidures, les bois, herbes et champs sont tousjours verdoyans, mais aussi (eux
tous beuvans vrayement à la fontaine de Jovence) le peu de soin et de souci
qu'ils ont des choses de ce monde. Et de fait, comme je le monstreray encore
plus amplement cy apres, tout ainsi qu'ils ne puisent, en façon que ce soit en
ces sources fangeuses, ou plustost pestilentiales, dont decoulent tant de
ruisseaux qui nous rongent les os, succent la moëlle, attenuent le corps, et
consument l'esprit : brief nous empoisonnent et font mourir par deçà devant nos
jours : assavoir, en la desfiance, en l'avarice qui en procede, aux procez et
brouilleries, en l'envie et ambition, aussi rien de tout cela ne les tourmente,
moins les domine et passionne.
Quant à leur couleur naturelle, attendu
la region chaude où ils habitent, n'estans pas autrement noirs, ils sont
seulement basanez, comme vous diriez les Espagnols ou Provençaux.
Au reste, chose non moins estrange que
difficile à croire à ceux qui ne l'ont veu, tant hommes, femmes qu'enfans, non
seulement sans cacher aucunes parties de leurs corps, mais aussi sans monstrer
aucun signe d'en avoir honte ny vergongne, demeurent et vont coustumierement
aussi nuds qu'ils sortent du ventre de leurs meres. Et cependant tant s'en
faut, comme aucuns pensent, et d'autres le veulent faire accroire, qu'ils
soyent velus ny couvers de leurs poils, qu'au contraire, n'estans point
naturellement plus pelus que nous sommes en ce pays par deçà, encor si tost que
le poil qui croist sur eux, commence à poindre et à sortir de quelque partie
que ce soit, voire jusques à la barbe et aux paupieres et sourcils des yeux (ce
qui leur rend la veuë louche, bicle, esgarée et farouche), ou il est arraché
avec les ongles, ou depuis que les Chrestiens y frequentent, avec des pincettes
qu'ils leur donnent : ce qu'on a aussi escrit que font les habitans de l'Isle
de Cumana au Peru. J'excepte seulement quant à nos Toüoupinambaoults, les
cheveux, lesquels encore à tous les masles, dés leurs jeunes aages, depuis le
sommet et tout le devant de la teste sont tondus fort pres, tout ainsi que la
couronne d'un moine, et sur le derriere, à la façon de nos majeurs, et de ceux
qui laissent croistre leur perruque on leur rongne sur le col. A quoy aussi,
pour (s'il m'est possible) ne rien omettre de ce qui fait à ce propos,
j'adjousteray en cest endroit, qu'ayant en ce pays-là certaines herbes, larges
d'environ deux doigts, lesquelles croissent un peu courbées en rond et en long,
comme vous diriez le tuyau qui couvre l'espy de ce gros mil que nous appellons
en France bled Sarrazin : j'ay veu des vieillards (mais non pas tous, ny mesmes
nullement les jeunes hommes, moins les enfans), lesquels prenans deux fueilles
de ces herbes, les mettoyent et lioyent avec du fil de coton à l'entour de leur
membre viril : comme aussi ils l'enveloppoyent quelques fois avec les mouchoirs
et autres petits linges que nous leur baillions. En quoy, de prime face, il
sembleroit qu'il restast encor en eux quelque scintile de honte naturelle :
voire toutesfois s'ils faisoyent telles choses ayant esgard à cela : car,
combien que je ne m'en sois point autrement enquis, j'ay plustost opinion que
c'est pour cacher quelque infirmité qu'ils peuvent avoir en leur vieillesse en
ceste partie-là.
Outreplus, ils ont ceste coustume, que
dés l'enfance de tous les garçons, la levre de dessous au dessus du menton,
leur estant percée, chascun y porte ordinairement dans le trou un certain os
bien poli, aussi blanc qu'yvoire, fait presque de la façon d'une de ces petites
quilles de quoy on jouë par deçà sur la table avec la pirouette : tellement que
le bout pointu sortant un pouce ou deux doigts en dehors, cela est retenu par
un arrest entre les gencives et la levre, et l'ostent et remettent quand bon
leur semble. Mais ne portans ce poinçon d'os blanc qu'en leur adolescence,
quand ils sont grans, et qu'on les appelle Conomioüassou (c'est à dire gros ou
grand garçon), au lieu d'iceluy ils appliquent et enchassent au pertuis de
leurs levres une pierre verte (espece de fausse esmeraude), laquelle aussi
retenue d'un arrest par le dedans, paroist par le dehors, de la rondeur et
largeur et deux fois plus espesse qu'un teston : voire il y en a qui en portent
d'aussi longue et ronde que le doigt : de laquelle derniere façon j'en avois
apporté une en France. Que si au reste quelques fois quand ces pierres sont
ostées, nos Toüoupinambaoults pour leur plaisir font passer leurs langues par
ceste fente de la levre, estans lors advis à ceux qui les regardent qu'ils
ayent deux bouches : je vous laisse à penser, s'il les fait bon voir de ceste
façon, et si cela les difforme ou non. Joint, qu'outre cela j'ay veu des
hommes, lesquels ne se contentans pas seulement de porter de ces pierres vertes
à leurs levres, en avoyent aussi aux deux joues, lesquelles semblablement ils
s'estoyent fait percer pour cest effect.
Quant au nez, au lieu que les sages
femmes de par deçà, dés la naissance des enfans, à fin de leur faire plus beaux
et plus grans, leur tirent avec les doigts : tout au rebours, nos Ameriquains
faisans consister la beauté de leurs enfans d'estre fort camus, si tost qu'ils
sont sortis du ventre de la mere (tout ainsi que voyez qu'on fait en France es
barbets et petits chiens) ils ont le nez escrasé et enfoncé avec le pouce : ou
au contraire quelque autre dit, qu'il y a une certaine contrée au Peru, où les
Indiens ont le nez si outrageusement grand, qu'ils y mettent des Emeraudes,
Turquoises, et autres pierres blanches et rouges avec filets d'or.
Au surplus, nos Bresiliens se bigarrent
souvent le corps de diverses peintures et couleurs : mais surtout ils se
noircissent ordinairement si bien les cuisses et les jambes, du jus d'un
certain fruict qu'ils nomment Genipat, que vous jugeriez à les voir un peu de
loin de ceste façon, qu'ils ont chaussez des chausses de prestre : et s'imprime
si fort sur leur chair ceste tainture noire faite de ce fruict Genipat, que,
quoy qu'ils se mettent dans l'eau, voire qu'ils se lavent tant qu'ils voudront,
ils ne la peuvent effacer de dix ou douze jours.
Ils ont aussi des croissans, plus longs
que demi pied, faits d'os bien unis, aussi blancs qu'albastre, lesquels ils
nomment Y-aci, du nom de la lune, qu'ils appellent ainsi : et les portent quand
il leur plaist pendus à leur col, avec un petit cordon, fait de fil de cotton,
cela battant à plat sur la poictrine.
Semblablement apres qu'avec une grande
longueur de temps ils ont poli sur une piece de grez, une infinité de petites
pieces, d'une grosse coquille de mer appelée Vignol, lesquelles ils
arrondissent et font aussi primes, rondes et desliées qu'un denier tournois :
percées qu'elles sont par le milieu, et enfilées avec du fil de cotton, ils en
font des colliers qu'ils nomment Boü-re, lesquels quand bon leur semble, ils
tortillent à l'entour de leur col, comme on fait en ces pays les chaines d'or.
C'est à mon advis ce qu'aucuns appellent porcelaine, dequoy nous voyons
beaucoup de femmes porter des ceintures par-deça : et en avois plus de trois
brasses, d'aussi belles qu'il s'en puisse voir, quand j'arrivay en France. Les
sauvages font encore de ces coliers qu'ils appellent Boüre, d'une certaine
espece de bois noir, lequel, pour estre presques aussi pesant et luysant que
Jayet, est fort propre à cela.
Davantage nos Ameriquains ayant
quantité de poules communes, dont les Portugais leur ont baillé l'engeance,
plumans souvent les blanches et avec quelques ferremens, depuis qu'ils en ont,
et auparavant avec des pieces trenchantes decoupans plus menu que chair de
pasté les duvetz et petites plumes, apres qu'ils les ont fait bouillir et
teindre en rouge avec du Bresil, s'estans frottez d'une certaine gomme, qu'ils
ont propre à cela, ils s'en couvrent, emplumassent, et chamarrent le corps, les
bras et les jambes : tellement qu'en cest estat ils semblent avoir du poil
folet, comme les pigeons, et autres oyseaux nouvellement esclos. Et est
vraysemblable que quelques uns de ces pays par deçà, les ayant veu du
commencement qu'ils arriverent en leur terre accoustrez de ceste façon, s'en
estans revenus sans avoir plus grande cognoissance d'eux, divulguerent et
firent courir le bruit que les sauvages estoyent velus : mais comme j'ay dit cy
dessus, ils ne sont pas tels de leur naturel, et partant ç'a esté une
ignorance, et chose trop legerement receuë. Quelqu'un au semblable a escrit,
que les Cumanois s'oignent d'une certaine gomme ou onguent gluant, puis se
couvrent de plumes de diverses couleurs, n'ayans point mauvaise grace en tel
equippage.
Quant à l'ornement de teste de nos
Tououpinamkuins, outre la couronne sur le devant, et cheveux pendans sur le
derriere, dont j'ay fait mention, ils lient et arrengent des plumes d'aisles
d'oiseaux incarnates, rouges, et d'autres couleurs, desquelles ils font des
fronteaux, assez ressemblans quant à la façon, aux cheveux vrais ou faux, qu'on
appelle raquettes ou ratepenades : dont les dames et damoiselles de France, et
d'autres pays de deçà depuis quelque temps se sont si bien accommodées : et
diroit-on qu'elles ont eu ceste invention de nos sauvages, lesquels appellent
cest engin Yempenambi.
Ils ont aussi des pendans à leurs
oreilles, faits d'os blanc, presque de la mesme sorte que la pointe que j'ay
dit cy dessus, que les jeunes garçons portent en leurs levres trouées. Et au
surplus, ayans en leur pays un oyseau qu'ils nomment Toucan, lequel (comme je
le descriray plus amplement en son lieu) a entierement le plumage aussi noir
qu'un corbeau, excepté sous le col, qu'il a environ quatre doigts de long et
trois de large, tout couvert de petites et subtiles plumes jaunes, bordé de
rouge par le bas, escorchans ses poitrals (lesquels ils appellent aussi Toucan
du nom de l'oyseau qui les porte) dont ils ont grande quantité, apres qu'ils
sont secs, ils en attachent avec de la cire qu'ils nomment Yra-yetic, un de
chacun costé de leurs visages au dessus des oreilles : tellement qu'ayans ainsi
ces placards jaunes sur les jouës, il semble presques advis que ce soyent deux
bossettes de cuivre doré aux deux bouts du mord ou frain de la bride d'un
cheval.
Que si outre tout ce que dessus, nos
Bresiliens vont en guerre, ou qu'à la façon que je diray ailleurs, ils tuent
solennellement un prisonnier pour le manger : se voulans lors mieux parer et
faire plus braves, ils se vestent de robes, bonnets, bracelets, et autres
paremens de plumes vertes, rouges, bleues, et d'autres diverses couleurs,
naturelles, naives et d'excellente beauté. Tellement qu'apres qu'elles sont par
eux ainsi diversifiées, entremeslées, et fort proprement liées l'une à l'autre,
avec de tres-petites pieces de bois de cannes, et de fil de cotton, n'y ayant
plumassier en France qui les sceust gueres mieux manier, ny plus dextrement
accoustrer, vous jugeriez que les habits qui en sont faits sont de velours à
long poil. Ils font de mesme artifice, les garnitures de leurs espées et
massues de bois, lesquelles aussi ainsi decorées et enrichies de ces plumes si
bien appropriées et appliquées à cest usage, il fait merveilleusement bon voir.
Pour la fin de leurs equippages,
recouvrans de leurs voisins de grandes plumes d'Austruches (qui monstre y avoir
en quelques endroits de ces pays-là de ces gros et lourds oyseaux, où
neantmoins, pour n'en rien dissimuler, je n'en ay point veu) de couleurs
grises, accommodans tous les tuyaux serrez d'un costé, et le reste qui
s'esparpille en rond en façon d'un petit pavillon, ou d'une rose, ils en font
un grand pennache, qu'ils appellent Araroye : lequel estant lié sur leurs reins
avec une corde de cotton, l'estroit devers la chair, et le large en dehors,
quand ils en sont enharnachez (comme il ne leur sert à autre chose), vous
diriez qu'ils portent une mue à tenir les poulets dessous, attachée sur leurs
fesses. Je diray plus amplement en autre endroit, comme les plus grans
guerriers d'entre eux, à fin de monstrer leur vaillance, et sur tout combien
ils ont tué de leurs ennemis, et massacrez de prisonniers pour manger, s'incisent
la poitrine, les bras et les cuisses : puis frottent ces deschiquetures d'une
certaine poudre noire, qui les fait paroistre toute leur vie : de maniere qu'il
semble, à les voir de ceste façon, que ce soyent chausses et pourpoints
decoupez à la Suisse et à grand balaffres, qu'ils ayent vestus.
Que s'il est question de sauter, boire
et Caouiner, qui est presque leur mestier ordinaire, à fin qu'outre le chant et
la voix, dont ils usent coustumierement en leurs danses, ils ayent encor
quelques choses pour leur resveiller l'esprit, apres qu'ils ont cueilli un
certain fruict qui est de la grosseur, et aucunement approchant de la forme
d'une chastagne d'eau, lequel a la peau assez ferme : bien sec qu'il est, le
noyau osté, et au lieu d'iceluy mettans de petites pierres dedans, en enfilant
plusieurs ensemble, ils en font des jambieres, lesquelles liées à leurs jambes,
font autant de bruit que feroyent des coquilles d'escargots ainsi disposées,
voire presque que les sonnettes de par deçà, desquelles aussi ils sont fort
convoiteux quand on leur en porte.
Outreplus, y ayant en ce pays-la une
sorte d'arbres qui porte son fruict aussi gros qu'un oeuf d'Austruche, et de
mesme figure, les sauvages l'ayant percé par le milieu (ainsi que vous voyez en
France les enfans percer de grosses noix pour faire des molinets) puis creusé
et mis dans iceluy de petites pierres rondes, ou bien des grains de leur gros
mil, duquel il sera parlé ailleurs, passant puis apres un baston d'environ un
pied et demi de long à travers, ils en font un instrument qu'ils nomment Maraca
: lequel bruyant plus fort qu'une vessie de pourceau pleine de pois, nos
Bresiliens ont ordinairement en la main. Quand je traiteray de leur religion,
je diray l'opinion qu'ils ont tant de ce Maraca, que de sa sonnerie, apres que
par eux il a esté enrichi de belles plumes, et dedié à l'usage que nous verrons
là. Voila en somme quant au naturel, accoustremens et paremens dont nos
Toüoupinambaoults ont accoustumé de s'equipper en leur pays. Vray est qu'outre
tout cela, nous autres ayans porté dans nos navires grand quantité de frises
rouges, vertes, jaunes, et d'autres couleurs, nous leur en faisions faire des
robbes et des chausses bigarrées, lesquelles nous leur changions à des vivres,
Guenons, Perroquets, Bresil, Cotton, Poivre long, et autres choses de leur
pays, de quoy les mariniers chargent ordinairement leurs vaisseaux. Mais les
uns, sans rien avoir sur leurs corps, chaussans aucunefois de ces chausses
larges à la Mattelote : les autres au contraire sans chausses vestans des
sayes, qui ne leur venoyent que jusques aux fesses, apres qu'ils s'estoyent un
peu regardez et pourmenez en tel equippage (qui n'estoit pas sans nous faire
rire tout nostre saoul), eux despouillans ces habits, les laissoyent en leurs
maisons jusques à ce que l'envie leur vinst de les reprendre : autant en
faisoyent-ils des chapeaux et chemises que nous leur baillions.
Ainsi ayant deduit bien amplement tout
ce qui se peut dire touchant l'exterieur du corps, tant des hommes que des
enfants masles Ameriquains, si maintenant en premier lieu, suyvant ceste
description, vous vous voulez representer un Sauvage, imaginez en vostre
entendement un homme nud, bien formé et proportionné de ses membres, ayant tout
le poil qui croist sur luy arraché, les cheveux tondus, de la façon que j'ay
dit, les levres et joues fendues, et des os pointus, ou des pierres vertes
comme enchassées en icelles, les oreilles percées avec des pendans dans les
trous, le corps peinturé, les cuisses et jambes noircies de ceste teinture
qu'ils font du fruict Genipat sus mentionné : des colliers composez d'une
infinité de petites pieces de ceste grosse Coquille de mer, qu'ils appellent
Vignol, tels que je vous les ay deschiffrez, pendus au col : vous le verrez
comme il est ordinairement en son pays, et tel, quant au naturel, que vous le
voyez pourtrait cy apres, avec seulement son croissant d'os bien poli sur sa
poictrine, sa pierre au pertuy de la levre : et pour contenance son arc
desbandé, et ses flesches aux mains. Vray est que pour remplir ceste planche,
nous avons mis aupres de ce Toüoupinambaoults l'une de ses femmes, laquelle
suyvant leur coustume, tenant son enfant dans une escharpe de cotton, l'enfant
au reciproque, selon la façon aussi qu'elles les portent, tient le costé de la
mere embrassé avec les deux jambes : et aupres des trois un lict de cotton,
fait comme une rets à pescher, pendu en l'air, ainsi qu'ils couchent en leur
pays. Semblablement la figure du fruict qu'ils nomment Ananas, lequel ainsi que
je le descriray cy apres, est des meilleurs que produise ceste terre du Bresil.
Pour la seconde contemplation d'un
sauvage, luy ayant osté toutes les susdites fanfares de dessus, apres l'avoir
frotté de gomme glutineuse, couvrez luy tout le corps, les bras et les jambes
de petites plumes hachées menues, comme de la bourre teinte en rouge, et lors
estant ainsi artificiellement velu de ce poil folet, vous pouvez penser s'il
sera beau fils.
En troisieme lieu, soit qu'il demeure
en sa couleur naturelle, qu'il soit peinturé, ou emplumassé, revestez-le de ses
habillemens, bonnets, et bracelets si industrieusement faits de ces belles et
naifves plumes de diverses couleurs, dont je vous ay fay mention, et ainsi
accoustré, vous pourrez dire qu'il est en son grand pontificat.
Que si pour le quatrieme, à la façon
que je vous ay tantost dit qu'ils font, le laissant moitié nud et moitié vestu,
vous le chaussez et habillez de nos frises de couleurs, ayant l'une des manches
verte, et l'autre jaune, considerez là dessus qu'il ne luy faudra plus qu'une
marote.
Finalement adjoustant aux choses
susdites l'instrument nommé Maraca en sa main, et pennache de plume qu'ils
appellent Arraroye sur les reins, et ses sonnettes composées de fruicts à
l'entour de ses jambes, vous le verrez lors, ainsi que je le representeray
encor en autre lieu, equippé en la façon qu'il est, quand il danse, saute, boit
et gambade.
Quant au reste de l'artifice dont les
sauvages usent pour orner et parer leurs corps, selon la description entiere
que j'en ay fait cy dessus, outre qu'il faudroit plusieurs figures pour les
bien representer, encores ne les scauroit-on bien faire paroir sans y adjouster
la peinture, ce qui requerroit un livre à part. Toutesfois au parsus de ce que
j'en ay jà dit, quand je parleray de leurs guerres et de leurs armes, leur
deschiquetant le corps, et mettant l'espée ou massue de bois, et l'arc et les
flesches au poing, je le descriray plus furieux. Mais laissant pour maintenant
un peu à part nos Toüoupinambaoults en leur magnificence, gaudir et jouir du
bon temps qu'ils se scavent bien donner, il faut voir si leurs femmes et
filles, lesquelles ils nomment Quoniam (et depuis que les Portugais on
frequenté par delà en quelques endroits Maria) sont mieux parées et attifées.
Premierement outre ce que j'ay dit au
commencement de ce chapitre qu'elles vont ordinairement toutes nues aussi bien
que les hommes, encor ont-elles cela de commun avec eux de s'arracher tant tout
le poil qui croist sur elles, que les paupieres et sourcils des yeux. Vray est
que pour l'esgard des cheveux, elles ne les ensuyvent pas : car au lieu qu'eux,
ainsi que j'ay dit ci-dessus, les tondent sur le devant et rongnent sur le
derriere, elles au contraire non seulement les laissent croistre et devenir
longs, mais aussi (comme les femmes de par-deça) les peignent et lavent fort
soigneusement : voire les troussent quelquesfois avec un cordon de cotton teint
en rouge : toutesfois les laissans plus communément pendre sur leurs espaules,
elles vont presques tousjours deschevelées.
Au surplus, elles different aussi en
cela des hommes, qu'elles ne se font point fendre les levres ni les joues, et
par consequent ne portent aucunes pierreries au visage : mais quant aux
oreilles, à fin de s'y appliquer des pendans, elles se les font si outrageusement
percer, qu'outre que quand ils en sont ostez, on passeroit aisement le doigt à
travers des trous, encores ces pendans faits de ceste grosse coquille de mer
nommée Vignol, dont j'ay parlé, estans blancs, ronds et aussi longs qu'une
moyenne chandelle de suif : quand elles en sont coiffées, cela leur battant sur
les espaules, voire jusques sur la poictrine, il semble à les voir un peu de
loin, que ce soyent oreilles de limiers qui leur pendent de costé et d'autre.
Touchant le visage, voici la façon
comme elles se l'accoustrent. La voisine, ou compagne avec le petit pinceau en
la main ayant commencé un petit rond droit au milieu de la jouë de celle qui se
fait peinturer, tournoyant tout à l'entour en rouleau et forme de limaçon, non
seulement continuera jusques à ce qu'avec des couleurs, bleuë, jaune et rouge,
elle luy ait bigarré et chamarré toute la face, mais aussi (ainsi qu'on dit que
font semblablement en France quelques impudiques) au lieu des paupieres et
sourcils arrachez, elle n'oubliera pas de bailler le coup de pinceau.
Au reste elles font de grands
bracelets, composez de plusieurs pieces d'os blancs, coupez et taillez en
maniere de grosses escailles de poissons, lesquelles elles sçavent si bien
rapporter, et si proprement joindre l'une à l'autre, avec de la cire et autre
gomme meslée parmi en façon de colle, qu'il n'est pas possible de mieux. Cela
ainsi fabriqué, long qu'il est d'environ un pied et demi, ne se peut mieux
comparer qu'aux brassars dequoy on jouë au ballon pardeça. Semblablement elles
portent de ces colliers blancs (nommez Boüre en leur langage) lesquels j'ay
descrit ci dessus : non pas toutesfois qu'elles les pendent à leur col, comme
vous avez entendu que font les hommes, car seulement elles les tortillent à
l'entour de leur bras. Et voila pourquoy, et pour se servir à mesme usage,
elles trouvoyent si jolis les petits boutons de verre, jaunes, bleux, verts, et
d'autres couleurs enfilez en façon de patenostres, qu'elles appellent Mauroubi,
desquels nous avions porté grand nombre pour traffiquer par-dela. Et de faict,
soit que nous allissions en leurs villages, ou qu'elles vinssent en nostre
fort, à fin de les avoir de nous, en nous presentant des fruicts, ou quelque
autre chose de leur pays, avec la façon de parler pleine de flaterie dont elles
usent ordinairement, nous rompant la teste, elles estoyent incessamment apres
nous, disant : Mair, deagatorem, amabé mauroubi : c'est à dire, François tu es
bon, donne moy de tes bracelets de boutons de verre. Elles faisoyent le semblable
pour tirer de nous des peignes qu'elles nomment Guap ou Kuap, des miroirs
qu'elles appellent Aroua, et toutes autres merceries et marchandises que nous
avions dont elles avoyent envie.
Mais entre les choses doublement
estranges et vrayement esmerveillables, que j'ay observées en ces femmes
Bresiliennes, c'est qu'encores qu'elles ne se peinturent pas si souvent le
corps, les bras, les cuisses et les jambes que font les hommes, mesmes qu'elles
ne se couvrent ni de plumasseries ni d'autres choses qui croissent en leur
terre : tant y a neantmoins que quoy que nous leur ayons plusieurs fois voulu
bailler des robbes de frise et des chemises (comme j'ay dit que nous faisions
aux hommes qui s'en habilloyent quelques fois), il n'a jamais esté en nostre
puissance de les faire vestir : tellement qu'elles en estoyent là resolues (et
croy qu'elles n'ont pas encor changé d'avis) de ne souffrir ni avoir sur elles
chose quelle qu'elle soit. Vray est que pour pretexte de s'en exempter et
demeurer tousjours nues, nous allegant leur coustume, qui est qu'à toutes les
fontaines et rivieres claires qu'elles rencontrent, s'accroupissans sur le
bord, ou se mettans dedans, elles jettent avec les deux nains de l'eau sur leur
teste, et se lavent et plongent ainsi tout le corps comme cannes, tel jour sera
plus de douze fois, elles disoyent que ce leur seroit trop de peine de se
despouiller si souvent. Ne voila pas une belle et bien pertinente raison ? mais
telle qu'elle est, si la faut-il recevoir, car d'en contester davantage contre
elles, ce seroit en vain et n'en auriez autre chose. Et de faict, cest animal
se delecte si fort en ceste nudité, que non seulement, comme j'ay jà dit, les
femmes de nos Toüoupinambaoults demeurantes en terre ferme en toute
liberté, avec leurs maris, peres et parens, estoyent là du tout obstinées de ne
vouloir s'habiller en façon que ce fust : mais aussi quoy que nous fissions
couvrir par force les prisonnieres de guerre que nous avions achetées, et que
nous tenions esclaves pour travailler en nostre fort, tant y a toutesfois
qu'aussitost que la nuict estoit close, elles despouillans secretement leurs
chemises et les autres haillons qu'on leur bailloit, il falloit que pour leur
plaisir et avant que se coucher elles se pourmenassent toutes nues parmi nostre
isle. Brief, si c'eust esté au chois de ces pauvres miserables, et qu’à grands
coups de foeuts on ne les eust contraintes de s'habiller, elles eussent mieux
aimé endurer le halle et la chaleur du Soleil, voire s'escorcher les bras et
les espaules à porter continuellement la terre et les pierres, que de rien
endurer sur elles.
Voila aussi sommairement quels sont les
ornemens, bagues et joyaux ordinaires des femmes et des filles Ameriquaines.
Partant sans en faire ici autre epilogue, que le lecteur, par ceste narration
les contemple comme il luy plaira.
Traitant du mariage des sauvages, je
diray comme leurs enfans sont accoustrez dés leur naissance : mais pour
l'esgard des grandets au dessus de trois ou quatre ans, je prenois sur tout
grand plaisir de voir les petits garçons qu'ils nomment Conomi-miri, lesquels
fessus, grassets et refaits qu'ils sont, beaucoup plus que ceux de par-deça,
avec leurs poinçons d'os blanc dans leurs levres fendues, les cheveux tondus à
leur mode, et quelque fois le corps peinturé, ne failloyent jamais de venir en
troupe dansans au devant de nous quand ils nous voyoyent arriver en leurs
villages. Aussi pour en estre recompensez, en nous amadouans et suyvans de
pres, ils n'oublioyent pas de dire, et repeter souvent en leur petit gergon,
Contoüassat, amabé pinda, c'est à dire, Mon amy et mon allié, donne moy des
haims à pescher. Que si là dessus leur ottroyant leur requeste (ce que j'ay
souvent fait) nous leur en meslions dix ou douze des plus petits parmi le sable
et la poussiere, eux se baissans soudainement, c'estoit un passetemps de voir
ceste petite marmaille toute nue, laquelle pour trouver et amasser ces hameçons
trepilloit et grattoit la terre comme connils de garenne.
Finalement combien que durant environ
un an, que j'ay demeuré en ce pays-là, je aye esté si curieux de contempler les
grands et les petits, que m'estant advis que je les voye tousjours devant mes
yeux, j'en auray à jamais l'idée et l'image en mon entendement : si est-ce
neantmoins, qu'à cause de leurs gestes et contenances du tout dissemblables des
nostres, je confesse qu'il est malaisé de les bien representer, ni par escrit,
ni mesme par peinture. Par quoy pour en avoir le plaisir, il les faut voir et
visiter en leur pays. Voire mais, direz-vous, la planche est bien longue : il
est vray, et partant si vous n'avez bon pied, bon oeil, craignans que ne
trebuschiez, ne vous jouez pas de vous mettre en chemin. Nous verrons encore
plus amplement ci apres, selon que les matieres que je traiteray se
presenteront, quelles sont leurs maisons, utensiles de mesnage, façon de
coucher, et autres manieres de faire.
Toutesfois avant que clorre ce
chapitre, ce lieu-ci requiert que je responde, tant à ceux qui ont escrit, qu'à
ceux qui pensent que la frequentation entre ces sauvages tous nuds, et
principalement parmi les femmes, incite à lubricité et paillardise. Sur quoy je
diray en un mot, qu'encores voirement qu'en apparence il n'y ait que trop
d'occasion d'estimer qu'outre la deshonnesteté de voir ces femmes nues, cela ne
semble aussi servir comme d'un appast ordinaire à convoitise : toutesfois, pour
en parler selon ce qui s'en est communement apperceu pour lors, ceste nudité
ainsi grossiere en telle femme est beaucoup moins attrayante qu'on ne
cuideroit. Et partant, je maintien que les attifets, fards, fausses perruques,
cheveux tortillez, grands collets fraisez, vertugales, robbes sur robbes, et
autres infinies bagatelles dont les femmes et filles de par-deça se contrefont
et n'ont jamais assez, sont sans comparaison, cause de plus de maux que n'est
la nudité ordinaire des femmes sauvages : lesquelles cependant, quant au
naturel, ne doivent rien aux autres en beauté. Tellement que si l'honnesteté me
permettoit d'en dire davantage, me vantant bien de soudre toutes les objections
qu'on pourroit amener au contraire, j'en donnerois des raisons si evidentes que
nul ne les pourroit nier. Sans doncques poursuivre ce propos plus avant, je me
rapporte de ce peu que j'en ay dit à ceux qui ont fait le voyage en la terre du
Bresil, et qui comme moy ont veu les unes et les autres.
Ce n'est pas cependant que contre ce
que dit la saincte Escriture d'Adam et Eve, lesquels apres le peché,
recognoissans qu'ils estoyent nuds furent honteux, je vueille en façon que ce
soit approuver ceste nudité : plustost detesteray-je les heretiques qui contre
la Loy de nature (laquelle toutesfois quant à ce poinct n'est nullement
observée entre nos pauvres Ameriquains) l'ont autresfois voulu introduire
par-deça.
Mais ce que j'ay dit de ces sauvages
est, pour monstrer qu'en les condamnans si austerement, de ce que sans nulle
vergongne ils vont ainsi le corps entierement descouvert, nous excedans en
l'autre extremité, c'est à dire en nos boubances, superfluitez et exces en
habits, ne sommes gueres plus louables. Et pleust à Dieu, pour mettre fin à ce
poinct, qu'un chacun de nous, plus pour l'honnesteté et necessité, que pour la
gloire et mondanité, s'habillast modestement.
CHAPITRE IX.
Des grosses racines et gros mil dont
les sauvages font farines qu'ils mangent au lieu de pain : et de leur bruvage
qu'ils nomment Caou-in.
Puisque nous avons entendu, au
precedent chapitre, comme nos sauvages sont parez et equippez par le dehors, il
me semble, en deduisant les choses par ordre, qu'il ne conviendra pas mal de
traitter maintenant tout d'un fil des vivres qui leur sont communs et
ordinaires. Sur quoy faut noter en premier lieu, qu'encores qu'ils n'ayent, et
par consequent ne sement ni ne plantent bleds ni vignes en leur pays, que
neantmoins, ainsi que je l'ay veu et experimenté, on ne laisse pas pour cela de
s'y bien traiter et d'y faire bonne chere sans pain ni vin.
Ayans doncques nos Ameriquains en leur
pays, deux especes de racines qu'ils nomment Aypi et Maniot, lesquelles en trois
ou quatre mois, croissent dans terre aussi grosses que la cuisse d'un homme, et
longues de pied et demi, plus ou moins : quand elles sont arrachées, les femmes
(car les hommes ne s'y occupent point) apres les avoir faits secher au feu sur
le Boucan, tel que je le descriray ailleurs, ou bien quelques fois les prenans
toutes vertes, à force de les raper sur certaines petites pierres pointues,
fichées et arrengées sur une piece de bois plate (tout ainsi que nous raclons
et ratissons les fromages et noix muscades), elles les reduisent en farine
laquelle est aussi blanche que neige. Et lors ceste farine ainsi crue, comme
aussi le suc blanc qui en sort, dont je parleray tantost : a la vraye senteur
de l'amidon, fait de pur froment long temps trempé en l'eau quand il est encore
frais et liquide, tellement que depuis mon retour par-deça m'estant trouvé en
un lieu où on en faisoit, ce flair me fit ressouvenir de l'odeur qu'on sent
ordinairement és maisons des sauvages, quand on y fait de la farine de racine.
Apres cela et pour l'apprester ces
femmes Bresiliennes ayans de grandes et fort larges poesles de terre, contenans
chacune plus d'un boisseau, qu'elles font elles mesmes assez proprement pour
cest usage, les mettans sur le feu, et quantité de ceste farine dedans :
pendant que elle cuict elles ne cessent de la remuer avec des courges
miparties, desquelles elles se servent ainsi que nous faisons d'escuelles.
Ceste farine cuisant de ceste façon, se forme comme petite grelace ou dragée
d'apoticaire.
Or elles en font de deux sortes :
assavoir de fort cuicte et dure, que les sauvages appellent Ouy-entan, de
laquelle parce qu'elle se garde mieux, ils portent quand ils vont en guerre :
et d'autre moins cuicte et plus tendre qu'ils nomment Ouy-pou, laquelle est
d'autant meilleure que la premiere, que quand elle est fraische vous diriez en
la mettant en la bouche et en la mangeant, que c'est du molet de pain blanc
tout chaut : l'une et l'autre en cuisant changent aussi ce premier goust que
j'ay dit, en un plus plaisant et souef.
Au surplus, combien que ces farines,
nommément quand elles sont fraisches, soyent de fort bon goust, de bonne
nourriture et de facile digestion : tant y a neantmoins que comme je l'ay
experimenté, elles ne sont nullement propres à faire pain. Vray est qu'on en
fait bien de la paste, laquelle s'enflant comme celle de bled avec le levain,
est aussi belle et blanche que si c'estoit fleur de froment : mais en cuisant,
la crouste et tout le dessus se seichant et bruslant, quand ce vient à couper
ou rompre le pain, vous trouvez que le dedans est tout sec et retourné en
farine. Partant je croy que celuy qui rapporta premierement que les Indiens qui
habitent à vingt deux ou vingt trois degrez par-dela l'Equinoctial, qui sont
pour certain nos Toüoupinambaoults, vivoyent de pain fait de bois gratté :
entendant parler des racines dont est question, faute d'avoir bien observé ce
que j'ay dit, s'estoit equivoqué.
Neantmoins l'une et l'autre farine est
bonne à faire de la boulie, laquelle les sauvages appellent Mingant, et
principalement quand on la destrempe avec quelque bouillon gras : car devenant
lors grumeleuse comme du ris, ainsi apprestée elle est de fort bonne saveur.
Mais quoy que c'en soit, nos
Toüoupinambaoults, tant hommes, femmes qu'enfans, estans dés leur jeunesse
accoustumez de la manger toute seiche au lieu de pain, sont tellement duits et
façonnez à cela, que la prenant avec les quatre doigts dans la vaisselle de
terre, ou autre vaisseau où ils la tiennent, encores qu'ils la jettent d'assez
loin, ils rencontrent neantmoins si droit dans leurs bouches qu'ils n'en
espanchent pas un seul brin. Que si entre nous François, les voulans imiter la
pensions manger de ceste façon, n'estans pas comme eux stilez à cela, au lieu
de la jetter dans la bouche nous l'espanchions sur les joues et nous
enfarinions tout le visage : partant, sinon que ceux principalement qui
portoyent barbe eussent voulu estre accoustrez en joueurs de farces, nous
estions contraints de la prendre avec des cuilliers.
Davantage il adviendra quelque fois
qu'apres que ces racines d'Aypi et de Maniot (à la façon que je vous ay dit)
seront rapées toutes vertes, les femmes faisant de grosses pelotes de la farine
fraische et humide qui en sort, les pressurant et pressant bien fort entre leurs
mains, elles en feront sortir du jus presques aussi blanc et clair que laict :
lequel elles retenans dans des plats et vaisselle de terre, apres qu'elles
l'ont mis au soleil, la chaleur duquel le fait prendre et figer comme caillée
de formage, quand on le veut manger, le renversant dans d'autres poesles de
terre, et en icelles le faisant cuire sur le feu comme nous faisons les
aumelettes d'oeufs, il est fort bon ainsi appresté.
Au surplus la racine d'Aypi non
seulement est bonne en farine, mais aussi quand toute entiere on la fait cuire
aux cendres ou devant le feu, s'attendrissant, fendant et rendant lors
farineuse comme une chastagne rostie à la braise (de laquelle aussi elle a
presques le goust) on la peut manger de ceste façon. Cependant il n'en prend pas
de mesme de la racine de Maniot, car n'estant bonne qu'en farine bien cuicte,
ce seroit poison de la manger autrement.
Au reste les plantes ou tiges de toutes
les deux, differentes bien peu l'une de l'autre quant à la forme, croissent de
la hauteur des petits genevriers : et ont les fueilles assez semblables à
l'herbe de Peonia, ou Pivoine en François. Mais ce qui est admirable et digne
de grande consideration, en ces racines d'Aypi et de Maniot de nostre terre du
Bresil, gist en la multiplication d'icelles. Car comme ainsi soit que les
branches soyent presque aussi tendres et aisées à rompre que chenevotes, si
est-ce neantmoins qu'autant qu'on en peut rompre et ficher le plus avant qu'on
peut dans terre, sans autrement les cultiver, autant a-on de grosses racines au
bout de deux ou trois mois.
Outre plus, les femmes de ce pays-là
fichant aussi en terre un baston pointu, plantent encor en ceste sorte de ces
deux especes de gros mil, assavoir blanc et rouge, que vulgairement on appelle
en France bled Sarrazin (les sauvages le nomment Avati), duquel semblablement
elles font de la farine, laquelle se cuict et mange à la maniere que j'ay dit
ci dessus que fait celle de racines. Et croy (contre toutesfois ce que j'avois
dit en la premiere edition de ceste histoire, où je distingois deux choses,
lesquelles neantmoins quand j'y ay bien pensé ne sont qu'une) que cest Avati de
nos Ameriquains est ce que l'historien Indois appelle Maiz, lequel selon qu'il
recite sert aussi de bled aux Indiens du Peru : car voici la description qu'il
en fait.
La canne de Maiz, dit-il, croist de la
hauteur d'un homme et plus : est assez grosse, et jette ses fueilles comme
celles des cannes de marets, l'espic est comme une pomme de pin sauvage, le
grain gros et n'est ni rond ni quarré, ni si long que nostre grain : il se
meurit en trois ou quatre mois, voire aux pays arrousez de ruisseaux en un mois
et demi. Pour un grain il en rend 100. 200. 300. 400. 500. et s'en est trouvé
qui a multiplié jusques à 600 : qui demonstre aussi la fertilité de ceste terre
possedée maintenant des Espagnols.
Comme aussi un autre a escrit qu'en
quelques endroits de l'Inde Orientale le terroir est si bon, qu'au rapport de
ceux qui l'ont veu, le froment, l'orge et le millet y passent quinze coudées de
hauteur. Ce que dessus est en somme tout ce de quoy j'ay veu user
ordinairement, pour toutes sortes de pains au pays des sauvages en la terre du
Bresil dite Amerique.
Cependant les Espagnols et Portugais, à
present habituez en plusieurs endroits de ces Indes Occidentales, ayans
maintenant force bleds et force vins que ceste terre du Bresil leur produit,
ont fait preuve que ce n'est pas pour le defaut du terroir que les sauvages
n'en ont point. Comme aussi nous autres François, à nostre voyage y ayant porté
des bleds en grain, et des seps de vignes, j'ay veu par l'experience, si les
champs estoyent cultivez et labourez comme ils sont par-deça, que l'un et
l'autre y viendroit bien. Et de faict, la vigne que nous plantasmes ayant
tresbien reprins, et jetté de fort beau bois et de belles fueilles, faisoit
grande demonstration de la bonté et fertilité du pays. Vray est que pour
l'esgard du fruict, durant environ un an que nous fusmes là, elle ne produisit
que des aigrets, lesquels encore au lieu de meurir s'endurcirent et demeurerent
secs : mais comme j'ay sceu de n'agueres de certains bons vignerons, cela
estant ordinaire que les nouveaux plants, és premieres et secondes années ne
rapportent sinon des lambrusces et verins, dont on ne fait pas grand cas : j'ay
opinion que si les François et autres qui demeurerent en ce pays-là apres nous,
continuerent à façonner ceste vigne, qu'és ans suyvans ils en eurent de beaux
et bons raisins.
Quant au froment et au seigle que nous
y semasmes, voici le defaut qui y fut : c'est que combien qu'ils vinssent beaux
en herbes, et mesme parvinssent jusques à l'espi, neantmoins le grain ne s'y
forma point. Mais d'autant que l'orge y grena et vint à juste maturité, voire
multiplia grandement, il est vray-semblable que ceste terre estant trop grasse
pressoit et avançoit tellement le froment et le seigle (lesquels comme nous
voyons par-deça avant que produire leurs fruicts, veulent demeurer plus long
temps en terre que l'orge) qu'estans trop tost montez (comme ils furent
incontinent), ils n'eurent pas le temps pour fleurir et former leurs grains.
Partant au lieu que pour rendre les champs plus fertilles et meilleurs, en
nostre France on les fume et engraisse : au contraire, j'ay opinion, pour faire
que ceste terre neuve rapportast mieux le froment et semblables semences, qu'en
la labourant souvent il la faudroit lasser et desgraisser par quelques années.
Et certes comme le pays de nos
Toüoupinambaoults est capable de nourrir dix fois plus de peuple qu'il n'y en a,
tellement que moy y estant me pouvois vanter d'avoir à mon commandement plus de
mille arpens de terre, meilleurs qu'il n'y en ait en toute la Beausse : qui
doute si les François y fussent demeurez (ce qu'ils eussent fait, et y en
auroit maintenant plus de dix mille si Villegagnon ne se fust revolté de la
Religion reformée), qu'ils n'en eussent receu et tiré le mesme proffit que font
maintenant les Portugais qui y sont si bien accommodez ? Cela soit dit en
passant, pour satisfaire à ceux qui voudroyent demander si le bled et le vin
estans semez, cultivez et plantez en la terre du Bresil, n'y pourroyent pas
bien venir.
Or en reprenant mon propos, à fin que
je distingue mieux les matieres que j'ay entrepris de traiter, avant encores
que je parle des chairs, poissons, fruicts et autres viandes du tout
dissemblables de celles de nostre Europe, dequoy nos sauvages se nourrissent,
il faut que je dise quel est leur bruvage, et la façon comme il se fait.
Sur quoy faut aussi noter en premier
lieu, que comme vous avez entendu ci-dessus, que les hommes d'entre eux ne se
meslent nullement de faire la farine, ains en laissent toute la charge à leurs
femmes, qu'aussi font-ils le semblable, voire sont encor beaucoup plus
scrupuleux, pour ne s'entremettre de faire leur bruvage. Partant outre que ces
racines d'Aypi et de Maniot, accommodées de la façon que j'ay tantost dit, leur
servent de principale nourriture : Voici encor comme elles en usent pour faire
leur bruvage ordinaire.
Apres donc qu'elles les ont decoupées
aussi menues qu'on fait par-deça les raves à mettre au pot, les faisans ainsi
bouillir par morceaux, avec de l'eau dans de grands vaisseaux de terre, quand
elles les voyent tendres et amollies, les ostans de dessus le feu, elles les
laissent un peu refroidir. Cela fait, plusieurs d'entre elles estans accroupies
à l'entour de ces grands vaisseaux, prenans dans iceux ces rouelles de racines
ainsi mollifiées, apres que sans les avaller elles les auront bien machées et
tortillées parmi leurs bouches : reprenans chacun morceau l'un apres l'autre,
avec la main, elles les remettent dans d'autres vaisseaux de terre qui sont
tous prests sur le feu, esquels elles les font bouillir derechef. Ainsi remuant
tousjours ce tripotage avec un baston jusques à ce qu'elles cognoissent qu'il
soit assez cuict, l'ostans pour la seconde fois de dessus le feu, sans le
couler ni passer, ains le tout ensemble le versant dans d'autres plus grandes
cannes de terre, contenantes chacune environ une fueillette de vin de
Bourgongne : apres qu'il a un peu escumé et cuvé, couvrans ces vaisseaux elles
y laissent ce bruvage, jusques à ce qu'on le vueille boire, en la maniere que
je diray tantost. Et à fin de mieux exprimer le tout, ces derniers grans vases
dont je vien de faire mention, sont faits presque de la façon des grans cuviers
de terre, esquels, comme j'ay veu, on fait la lescive en quelques endroits de
Bourbonnois et d'Auvergne : excepté toutesfois qu'ils sont plus estroits par la
bouche et par le haut.
Or nos Ameriquaines, faisans semblablement
bouillir, et maschans aussi puis apres dans leur bouche de ce gros mil, nommé
Avati en leur langage, en font encor du bruvage de la mesme sorte que vous avez
entendu qu'elles font celuy des racines sus mentionnées. Je repete nommément
que ce sont les femmes qui font ce mestier : car combien que je n'aye point veu
faire de distinction des filles d'avec celles qui sont mariées (comme quelqu'un
a escrit), tant y a neantmoins qu'outre que les hommes ont ceste ferme opinion,
que s'ils maschoyent tant les racines que le mil pour faire ce bruvage, qu'il
ne seroit pas bon : encor reputeroyent-ils aussi indecent à leur sexe de s'en
mesler, qu'à bon droit, ce me semble, on trouve estrange de voir ces grans
debraillez paysans de Bresse et d'autres lieux par deçà, prendre des quenoilles
pour filer. Les sauvages appellent ce bruvage Caou-in, lequel estant trouble et
espais comme lie, a presque goust de laict aigre : et en ont de rouge et de
blanc comme nous avons du vin.
Au surplus tout ainsi que ces racines
et ce gros mil, dont j'ay parlé, croissent en tout temps en leur pays, aussi,
quand il leur plaist, font-ils en toutes saisons faire de ce bruvage : voire
quelque fois en telle quantité que j'en ay veu pour un coup plus de trente de
ces grans vaisseaux (lesquels je vous ay dit tenir chacun plus de soixante
pintes de Paris) pleins et arrengez en long au milieu de leurs maisons, où ils
sont tousjours couverts jusques à ce qu'il faille Caouiner.
Mais avant que d'en venir là, je prie
(sans toutesfois que j'approuve le vice) que, par maniere de preface, il me
soit permis de dire : Arriere Alemans, Flamans, Lansquenets, Suisses, et tous
qui faites carhous et profession de boire par-deçà : car comme vous mesmes,
apres avoir entendu comment nos Ameriquains s'en acquittent, confesserez que
vous n'y entendez rien au pris d'eux, aussi faut-il que vous leur cediez en
cest endroit.
Quand doncques ils se mettent apres, et
principalement quant avec les ceremonies que nous verrons ailleurs, ils tuent
solennellement un prisonnier de guerre pour le manger : leur coustume (du tout
contraire à la nostre en matiere de vin, lequel nous aymons frais et clair)
estant de boire ce Caou-in un peu chaut, la premiere chose que les femmes font
est un petit feu à l'entour des cannes de terre, où il est pour le tieder. Cela
fait, commençant à l'un des bouts à descouvrir le premier vaisseau, et à remuer
et troubler ce bruvage, puisans puis apres dedans avec de grandes courges
parties en deux, dont les unes tiennent environ trois chopines de Paris, ainsi
que les hommes en dansant passent les uns apres les autres aupres d'elles, leur
presentans et baillans à chacun en la main une de ces grandes gobelles toutes
pleines, et elles mesmes en servant de sommeliers, n'oubliant pas de chopiner
d'autant : tant les uns que les autres ne faillent point de boire et trousser
cela tout d'une traite. Mais scavez vous combien de fois ? ce sera jusques à
tant que les vaisseaux, et y en eust-il une centeine, seront tous vuydes, et
qu'il n'y restera plus une seule goutte de Caou-in dedans. Et de fait je les ay
veu, non seulement trois jours et trois nuicts sans cesser de boire : mais
aussi apres qu'ils estoyent si saouls et si yvres qu'ils n'en pouvoyent plus
(d'autant que quitter le jeu eust esté pour estre reputé effeminé, et plus que
schelm entre les Alemans) quand ils avoyent rendus leur gorge, c'estoit à
recommencer plus belle que devant.
Et, ce qui est encor plus estrange et à
remarquer entre nos Toüoupinambaoults est, que comme ils ne mangent nullement
durant leurs beuveries, aussi quand ils mangent ils ne boyvent point parmi leur
repas : tellement que nous voyans entremesler l'un parmi l'autre, ils
trouvoyent nostre façon fort estrange. Que si on dit là dessus, Ils font
doncques comme les chevaux ? la response à cela d'un quidam joyeux de nostre
compagnie estoit, que pour le moins, outre qu'il ne les faut point brider ny
mener à la riviere pour boire, encor sont-ils hors des dangers de rompre leurs
croupieres.
Cependant il faut noter qu'encores
qu'ils n'observent pas les heures pour disner, souper, ou collationner, comme
on fait en ces pays par deçà, mesmes qu'ils ne facent point de difficulté,
s'ils ont faim, de manger aussi tost à minuict qu'à midi : neantmoins ne
mangeans jamais qu'ils n'ayent appetit, on peut dire qu'ils sont aussi sobres
en leur manger, qu'excessifs en leur boire. Comme aussi quelques uns ont ceste
honneste coustume, de se laver les mains et la bouche avant et apres le repas :
ce que toutesfois je croy qu'ils font pour l'esgard de la bouche, parce
qu'autrement ils l'auroyent tousjours pasteuse de ces farines faites de racines
et de mil, desquelles j'ay dit qu'ils usent ordinairement au lieu de pain.
Davantage parce que quand ils mangent ils font un merveilleux silence,
tellement que s'ils ont quelque chose à dire, ils le reservent jusques à ce
qu'ils ayent achevé, quand, suyvant la coustume des François, ils nous oyoyent
jaser et caqueter en prenant nos repas, ils s'en savoyent bien moquer.
Ainsi, pour continuer mon propos, tant
que ce Caoüinage dure, nos friponniers et galebontemps d'Ameriquains, pour
s'eschauffer tant plus la cervelle, chantans, siflans, s'accourageans et
exhortans l'un l'autre de se porter vaillamment, et de prendre force
prisonniers quand ils iront en guerre, estans arrengez comme grues, ne cessent
en ceste sorte de danser et aller et venir parmi la maison où ils sont
assemblez, jusques à ce que ce soit fait : c'est à dire, ainsi que j'ay ja
touché, qu'ils ne sortiront jamais de là, tant qu'ils sentiront qu'il y aura
quelque chose és vaisseaux. Et certainement pour mieux verifier ce que j'ay
dit, qu'ils sont les premiers et superlatifs en matiere d'yvrongnerie, je croy
qu'il y en a tel, qui à sa part, en une seule assemblée avale plus de vingt
pots de Caou-in. Mais sur tout, quant à la maniere que je les ay depeints au
chapitre precedent, ils sont emplumassez, et qu'en cest equippage ils tuent et
mangent un prisonnier de guerre, faisans ainsi les Bacchanales à la façon des
anciens Payens, saouls semblablement qu'ils sont comme prestres : c'est lors
qu'il les fait bon voir rouiller les yeux en la teste. Il advient bien
neantmoins, que quelquesfois voisins avec voisins, estans assis dans leurs
licts de cotton pendus en l'air, boiront d'une façon plus modeste : mais leur
coustume estant telle, que tous les hommes d'un village ou de plusieurs
s'assemblent ordinairement pour boire (ce qu'ils ne font pas pour manger) ces
buvettes particulieres se font peu souvent entr'eux.
Semblablement aussi, soit qu'ils
boivent peu ou prou, outre ce que j'ay dit, qu'eux n'engendrans jamais
melancolie, ont ceste coustume de s'assembler tous les jours pour danser et
s'esjouir en leurs villages, encor les jeunes hommes à marier ont cela de
particulier, qu'avec chacun un de ces grans pennaches qu'ils nomment Araroye,
lié sur leurs reins, et quelques fois le Maraca en la main, et les fruicts secs
(desquels j'ay parlé cy dessus) sonnans comme coquilles d'escargots, liez et
arrengez à l'entour de leurs jambes, ils ne font presque autre chose toutes les
nuicts qu'en tel equippage aller et venir, sautans et dansans de maison en
maison : tellement que les voyant et oyant si souvent faire ce mestier, il me
resouvenoit de ceux qu'en certains lieux par deçà on appelle valets de la
feste, lesquels és temps de leurs vogues et festes qu'ils font des saincts et
patrons de chacune parroisse, s'en vont aussi en habits de fols, avec des
marottes au poing, et des sonnettes aux jambes, bagnenaudans et dansant la
Morisque parmi les maisons et les places.
Mais il faut noter en cest endroit,
qu'en toutes les danses de nos sauvages, soit qu'ils se suyvent l'un l'autre,
ou, comme je diray, parlant de leur religion, qu'ils soyent disposez en rond,
que les femmes ny les filles, n'estant jamais meslées parmi les hommes, si
elles veulent danser, cela se fera à part elles.
Au reste, avant que finir ce propos de
la façon de boire de nos Ameriquains, sur lequel je suis à present, à fin que
chacun sache comme s'ils avoyent du vin à souhait, ils hausseroyent
gaillardement le gobelet : je raconteray icy une plaisante histoire, et
toutesfois tragique, laquelle un Moussacat, c'est à dire, bon pere de famille
qui donne à manger aux passans, me recita un jour en son village.
Nous surprismes une fois, dit-il en son
langage, une caravelle de Peros, c'est à dire, Portugais (lesquels comme j'ay
touché ailleurs, sont ennemis mortels et irreconciliables de nos
Toüoupinambaoults), de laquelle apres que nous eusmes assommez et mangez tous
les hommes qui estoyent dedans, ainsi que nous prenions leurs marchandises,
trouvans parmi icelle de grans Caramemos de bois (ainsi nomment-ils les
tonneaux et autres vaisseaux) pleins de bruvage, les dressans et deffonçans par
le bout, nous voulusmes taster quel il estoit. Toutesfois, me disoit ce
Vieillard sauvage, je ne scay de quelle sorte de Caou-in ils estoyent remplis,
et si vous en avez de tel en ton pays : mais bien te diray-je, qu'apres que
nous en eusmes beus tout nostre saoul, nous fusmes deux ou trois jours
tellement assommez et endormis, qu'il n'estoit pas en nostre puissance de nous
pouvoir resveiller. Ainsi estant vray-semblable que c'estoyent tonneaux pleins
de quelques bons vins d'Espagne, desquels ces sauvages, sans y penser, avoyent
fait la feste de Bacchus, il ne se faut pas esbahir, si apres que cela leur eut
à bon escient donné sur la corne, nostre homme disoit, qu'ils s'estoyent aussi
soudainement trouvez prins.
Pour nostre esgard, du commencement que
nous fusmes en ce pays-là, pensans eviter la morsilleure, laquelle, comme j'ay nagueres
touché, ces femmes sauvages font en la composition de leur Caou-in, nous
pilasmes des racines d'Aypi et de Maniot avec du Mil, lesquelles (cuidant faire
ce bruvage d'une plus honneste façon) nous fismes bouillir ensemble : mais,
pour en dire la verité, l'experience nous monstra, qu'ainsi fait il n'estoit
pas bon : partant petit à petit, nous nous accoutumasmes d'en boire de l'autre
tel qu'il estoit. Non pas cependant que nous en bussions ordinairement, car
ayans les cannes de sucre à commandement, les faisans et laissans quelques
jours infuser dans de l'eau, apres qu'à cause des chaleurs ordinaires qui sont
là, nous l'avions un peu fait rafrechir : ainsi succrée nous la buvions avec
grand contentement. Mesmes d'autant que les fontaines et rivieres, belles et
claires d'eau douce, sont à cause de la temperature de ce pays-là si bonnes
(voire diray sans comparaison plus saines que celles de par deçà) que quoyqu'on
en boive à souhait, elles ne font point de mal : sans y rien mistionner, nous
en buvions coustumierement l'eau toute pure. Et à ce propos les sauvages
appellent l'eau douce Uh-ete, et la salée Uh-een : qui est une diction laquelle
eux prononçans du gosier comme les Hebrieux font leurs lettres qu'ils nomment
gutturales, nous estoit la plus fascheuse à proferer entre tous les mots de
leur langage.
Finalement parce que je ne doute point
que quelques uns de ceux qui auront ouy ce que j'ay dit cy dessus, touchant la
mascheure et tortilleure, tant des racines que du mil, parmi la bouche des
femmes sauvages quand elles composent leur bruvage dit Caou-in, n'ayent eu mal
au coeur, et en ayent craché : à fin que je leur oste aucunement ce desgoust,
je les prie de se resouvenir de la façon qu'on tient quand on fait le vin par
deçà. Car s'ils considerent seulement cecy : qu'és lieux mesmes où croissent
les bons vins, les vignerons, en temps de vendanges, se mettent dans les tinnes
et dans les cuves esquelles à beaux pieds, et quelques fois avec leurs
soulliers, ils foulent les raisins, voire comme j'ay veu, les patrouillent
encor ainsi sur les pressoirs, ils trouveront qui s'y passe beaucoup de choses,
lesquelles n'ont guere meilleure grace que ceste maniere de machiller,
accoustumée aux femmes Ameriquaines. Que si on dit là dessus, Voire mais, le
vin en cuvant et bouillant jette toute ceste ordure : je respons que nostre
Caou-in se purge aussi, et partant, quant à ce poinct, qu'il y a mesme raison
de l'un à l'autre.
CHAPITRE X.
Des animaux, venaisons, gros lezards,
serpens, et autres bestes monstrueuses de l'Amerique.
J'advertiray en un mot, au commencement
de ce chapitre, que pour l'esgard des animaux à quatre pieds, non seulement en
general, et sans exception, il ne s'en trouve pas un seul en ceste terre du
Bresil en l'Amerique, qui en tout et par tout soit semblable aux nostres : mais
qu'aussi nos Toüoupinambaoults n'en nourrissent que bien rarement de
domestiques. Pour doncques descrire les bestes sauvages de leur pays,
lesquelles quant au genre sont nommées par eux Soó, je commenceray par celles
qui sont bonnes à manger. La premiere et plus commune est une qu'ils appellent
Tapiroussou, laquelle ayant le poil rougeastre, et assez long, est presque de
la grandeur, grosseur et forme d'une vache : toutesfois ne portant point de
cornes, ayant le col plus court, les aureilles plus longues et pendantes, les
jambes plus seiches et deliées, le pied non fendu, ains de la propre forme de
celuy d'un asne, on peut dire que participant de l'un et de l'autre elle est
demie vache et demie asne. Neantmoins elle differe encore entierement de tous
les deux, tant de la queue qu'elle a fort courte (et notez en cest endroit
qu'il se trouve beaucoup de bestes en l'Amerique qui n'en ont point du tout)
que des dents, lesquelles elle a beaucoup plus trenchantes et aigues : cependant
pour cela, n'ayant aucune resistance que la fuite, elle n'est nullement
dangereuse. Les sauvages la tuent, comme plusieurs autres, à coups de flesches
; ou la prennent à des chausses-trapes et autres engins qu'ils font assez
industrieusement.
Au reste, cest animal, à cause de sa
peau est merveilleusement estimé d'eux : car, quand ils l'escorchent, coupans
en rond tout le cuir du dos, apres qu'il est bien sec, ils en font des
rondelles aussi grandes que le fond d'un moyen tonneau, lesquelles leur servent
à soustenir les coups de flesches de leurs ennemis quand ils vont en guerre. Et
de faict, ceste peau ainsi seichée et accoustrée est si dure, que je ne crois
pas qu'il y ait flesche, tant rudement descochée fust-elle, qui la sceut
percer. Je rapportois en France par singularité deux de ces Targes, mais quand
à nostre retour, la famine nous print sur mer, apres que tous nos vivres furent
faillis, et que les Guenons, Perroquets, et autres animaux que nous apportions
de ce pays-là, nous eurent servi de nourriture, encor nous fallut-il manger nos
rondelles grillées sur les charbons, voire, comme je diray en son lieu, tous
les autres cuirs et toutes les peaux que nous avions dans nostre vaisseau.
Touchant la chair de ce Tapiroussou,
elle a presque le mesme goust que celle de boeuf : mais quant à la façon de la
cuire et apprester, nos sauvages, à leur mode, la font ordinairement Boucaner.
Et parce que j'ay ja touché cy devant, et faudra encore que je reitere souvent
cy apres ceste façon de parler Boucaner : à fin de ne tenir plus le lecteur en
suspens, joint aussi que l'occasion se presente icy maintenant bien à propos,
je veux declarer quelle en est la maniere.
Nos Ameriquains doncques, fichans assez
avant dans terre quatre fourches de bois, aussi grosses que le bras, distantes
en quarré d'environ trois pieds, et esgalement hautes eslevées de deux et demi,
mettans sur icelles des bastons à travers, à un pouce ou deux doigts pres l'un
de l'autre, font de ceste façon une grande grille de bois, laquelle en leur langage
ils appellent Boucan. Tellement qu'en ayant plusieurs plantez en leurs maisons,
ceux d'entr'eux qui ont de la chair, la mettans dessus par pieces, et avec du
bois bien sec, qui ne rend pas beaucoup de fumée, faisant un petit feu lent
dessous, en la tournant et retournant de demi quart en demi quart d'heure, la
laissent ainsi cuire autant de temps qu'il leur plaist. Et mesmes parce que ne
sallans pas leurs viandes pour les garder, comme nous faisons par deçà, ils
n'ont autre moyen de les conserver sinon les faire cuire, s'ils avoyent prins
en un jour trente bestes fauves, ou autres telles que nous les descrirons en ce
chapitre, à fin d'eviter qu'elles ne s'empuantissent, elles seront incontinent
toutes mises par pieces sur le Boucan : de maniere qu'ainsi que j'ay dit, les
virans et revirans souvent sur iceluy, ils les y laisseront quelques fois plus
de vingtquatre heures, et jusques à ce que le milieu et tout aupres des os soit
aussi cuit que le dehors. Ainsi font-ils des poissons, desquels mesmes quand ils
ont grande quantité (et nommément de ceux qu'ils appellent Piraparati, qui sont
francs mulets, dont je parleray encor ailleurs) apres qu'ils sont bien secs,
ils en font de la farine. Brief, ces Boucans leur servans de salloirs, de
crochets et de garde-manger, vous n'iriez guere en leurs villages que vous ne
les vissiez garnis, non seulement de venaisons ou de poissons, mais aussi le
plus souvent (comme nous verrons cy apres) vous les trouveriez couverts tant de
cuisses, bras, jambes que autres grosses pieces de chair humaine des
prisonniers de guerre qu'ils tuent et mangent ordinairement. Voila quant au
Boucan et Boucannerie, c'est à dire rostisserie de nos Ameriquains : lesquels
au reste (sauf la reverence de celuy qui a autrement escrit) ne laissent pas
quand il leur plaist de faire bouillir leurs viandes.
Or, à fin de poursuyvre la description
de leurs animaux, les plus gros qu'ils ayent apres l'Asne-vasche, dont nous
venons de parler, sont certaines especes, voirement de cerfs et biches qu'ils
appellent Seouassous : mais outre qu'il s'en faut beaucoup qu'ils soyent si
grans que les nostres, et que leurs cornes aussi soyent sans comparaison plus
petites, encore different-ils en cela qu'ils ont le poil aussi grand que celuy
des chevres de par deça.
Quant au sanglier de ce pays-là, lequel
les sauvages nomment Taiassou, combien qu'il soit de forme semblable à ceux de
nos forests, et qu'il ait ainsi le corps, la teste, les oreilles, jambes et
pieds : mesmes aussi les dents fort longues, crochues, pointues, et par
consequent tres dangereuses, tant y a qu'outre qu'il est beaucoup plus maigre
et descharné, et qu'il a son grongnement et cri effroyable, encor a-il une
autre difformité estrange : assavoir naturellement un pertuis sur le dos par où
(ainsi que j'ay dit que le Marsouin a sur la teste) il souffle, respire et
prent vent quand il veut. Et à fin qu'on ne trouve cela si estrange, celuy qui
a escrit l'Histoire generale des Indes dit qu'il y a aussi au pays de
Nicaragua, pres du Royaume de la nouvelle Espagne, des porcs qui ont le nombril
sur l'eschine : qui sont pour certain de la mesme espece que ceux que je viens
de descrire. Les trois susdits animaux, assavoir le Tapiroussou, le Seouassou,
et Taiassou sont les plus gros de ceste terre du Bresil.
Passant donc outre aux autres
sauvagines de nos Ameriquains, ils ont une beste rousse qu'ils nomment Agouti,
de la grandeur d'un cochon d'un mois, laquelle a le pied fourchu, la queuë fort
courte, le museau et les oreilles presques comme celles d'un lievre, et est
fort bonne à manger.
D'autres de deux ou trois especes, que
ils appellent Tapitis, tous assez semblables à nos lievres, et quasi de mesme
goust : mais quant au poil, ils l'ont plus rougeastre.
Ils prennent semblablement par les bois
certains Rats, gros comme escurieux et presque de mesme poil roux, lesquels ont
la chair aussi delicate que celle des connils de garenne.
Pag, ou Pague (car on ne peut pas bien
discerner lequel des deux ils proferent) est un animal de la grandeur d'un moyen
chien braque, a la teste bigerre et fort mal faite, la chair presque de mesme
goust que celle de veau : et quant à sa peau, estant fort belle et tachetée de
blanc, gris, et noir, si on en avoit par deçà, elle seroit fort riche et bien
estimée en fourreure.
Il s'en voit un autre de la forme d'un
putoy, et de poil ainsi grisastre, lequel les sauvages nomment Sarigoy : mais
parce qu'il put aussi, eux n'en mangent pas volontiers. Toutesfois nous autres
en ayant escorchez quelques-uns, et cognus que c'estoit seulement la graisse
qu'ils ont sur les rongnons qui leur rend ceste mauvaise odeur, apres leur
avoir ostée, nous ne laissions pas d'en manger : et de fait la chair en est
tendre et bonne.
Quant au Tatou de ceste terre du
Bresil, cest animal (comme les herissons par deçà) sans pouvoir courir si viste
que plusieurs autres, se traisne ordinairement par les buissons : mais en
recompense il est tellement armé, et tout couvert d'escailles si fortes et si
dures, que je ne croy pas qu'un coup d'espée luy fist rien : et mesmes quand il
est escorché, les escailles jouans et se manians avec la peau (de laquelle les
sauvages font de petits cofins qu'ils appellent Caramemo), vous diriez, la
voyant pliée, que c'est un gantelet d'armes : la chair en est blanche et d'assez
bonne saveur. Mais quant à sa forme, qu'il soit si haut monté sur ses quatre
jambes que celuy que Belon a representé par portrait à la fin du troisiesme
livre de ses observations (lequel toutesfois il nomme Tatou du Bresil), je n'en
ay point veu de semblable en ce pays-là.
Or outre tous les susdits animaux qui
sont les plus communs pour le vivre de nos Ameriquains : encores mangent-ils
des Crocodiles, qu'ils nomment Jacaré, gros comme la cuisse de l'homme, et
longs à l'avenant : mais tant s'en faut qu'ils soyent dangereux, qu'au
contraire j'ay veu plusieurs fois les sauvages en rapporter tous en vie en
leurs maisons, à l'entour desquels leurs petits enfans se jouoyent sans qu'ils
leur fissent nul mal. Neantmoins j'ay ouy dire aux vieillards, qu'allans par
pays ils sont quelquefois assaillis, et ont fort affaire de se deffendre à
grans coups de flesches contre une sorte de Jacaré, grans et monstrueux :
lesquels les appercevans, et sentans venir de loin, sortent d'entre les roseaux
des lieux aquatiques où ils font leurs repaires.
Et à ce propos, outre ce que Pline et
autres recitent de ceux du Nil en Egypte, celuy qui a escrit l'Histoire
generale des Indes, dit qu'on a tué des Crocodiles, en ces pays-là, pres la
ville de Panama, qui avoyent plus de cent pieds de long : qui est une chose
presque incroyable. J'ay remarqué en ces moyens que j'ay veu, qu'ils ont la
gueule fort fendue, les cuisses hautes, la queue non ronde ny pointue, ains
plate et desliée par le bout. Mais il faut que je confesse que je n'ay point
bien prins garde si, ainsi qu'on tient communément, ils remuent la maschoire de
dessus.
Nos Ameriquains, au surplus, prennent
des lezards qu'ils appellent Touous Z, non pas verds, ainsi que sont les
nostres, ains gris et ayans la peau licée, comme nos petites lezardes : mais
quoy qu'ils soyent longs de quatre à cinq pieds, gros de mesme, et de forme
hideuse à voir, tant y a neantmoins que se tenans ordinairement sur les rivages
des fleuves et lieux marescageux comme les grenouilles, aussi ne sont-ils non
plus dangereux. Et diray plus, qu'estant escorchez, estripez, nettoyez, et bien
cuicts (la chair en estant aussi blanche, delicate, tendre, et savoureuse que
le blanc d'un chappon), c'est l'une des bonnes viandes que j'ay mangé en
l'Amerique'. Vray est que du commencement j'avois cela en horreur, mais apres
que j'en eus tasté, en matiere de viandes, je ne chantois que de lezards.
Semblablement nos Toüoupinambaoults ont
certains gros crapaux, lesquels Boucanez avec la peau, les tripes et les boyaux
leur servent de nourriture. Partant attendu que nos medecins enseignent, et que
chacun tient aussi par deçà, que la chair, sang et generalement le tout du
crapau est mortel, sans que je dise autre chose de ceux de ceste terre du
Bresil, que ce que j'en vien de toucher, le lecteur pourra de là aisément
recueillir, qu'à cause de la temperature du pays (ou peut-estre pour autre
raison que j'ignore) ils ne sont vilains, venimeux ni dangereux comme les
nostres.
Ils mangent au semblable des serpens
gros comme le bras, et longs d'une aune de Paris' : et mesmes j'ay veu les
sauvages en traîner et apporter (comme j'ay dit qu'ils font des Crocodiles),
d'une sorte de riollée de noir et de rouge, lesquels encor tous en vie ils
jettoyent au milieu de leurs maisons parmi leurs femmes et enfans, qui au lieu
d'en avoir peur les manioyent à pleines mains. Ils apprestent et font cuire par
tronçons ces grosses anguilles terrestres' mais pour en dire ce que j'en sçay,
c'est une viande fort fade et douçastre.
Ce n'est pas qu'ils n'ayent d'autres
sortes de serpens, et principalement dans les rivieres où il s'en trouve de
longs et desliez, aussi verts que porrées', la piqueure desquels est fort
venimeuse : mais aussi par le recit suyvant vous pourrez entendre qu'outre ces
Toüous dont j'ay tantost parlé, il se trouve par les bois une espece d'autres
gros lezards qui sont tres-dangereux.
Comme donc deux autres François et moy
fismes un jour ceste faute de nous mettre en chemin pour visiter le pays, sans
(selon la coustume) avoir des sauvages pour guides, nous estans esgarez par les
bois, ainsi que nous allions le long d'une profonde vallée, entendans le bruit
et le trac d'une beste qui venoit à nous, pensans que ce fust quelque sauvage,
sans nous en soucier ni laisser d'aller, nous n'en fismes pas autre cas. Mais
tout incontinent à dextre °, et à environ trente pas de nous, voyant sur le
costau un lezard beaucoup plus gros que le corps d'un homme, et long de six à
sept pieds, lequel paroissant couvert d'escailles blanchastres, aspres et
raboteuses comme coquilles d'huitres, l'un des pieds devant levé, la teste
haussée et les yeux estincelans, s'arresta tout court pour nous regarder. Quoy
voyans et n'ayant lors pas un seul de nous harquebuzes ni pistoles, ains
seulement nos espées, et à la maniere des sauvages chacun l'arc et les flesches
en la main (armes qui ne nous pouvoyent pas beaucoup servir contre ce furieux
animal si bien armé), craignans neantmoins si nous nous enfuiyons qu'il ne
courust plus fort que nous, et que nous ayant attrappez il ne nous engloutist
et devorast : fort estonnez que nous fusmes en nous regardans l'un l'autre,
nous demeurasmes ainsi tous cois en une place. Ainsi apres que ce monstrueux et
espouvantable lezard en ouvrant la gueule, et à cause de la grande chaleur
qu'il faisoit (car le soleil luisoit et estoit lors environ midi), soufflant si
fort que nous l'entendions bien aisément, nous eut contemplé pres d'un quart
d'heure, se retournant tout à coup, et faisant plus grand bruit et fracassement
de fueilles et de branches par où il passoit, que ne feroit un cerf courant
dans une forest, il s'enfuit contre mont. Partant nous, qui ayans eu l'une de
nos peurs, n'avions garde de courir apres, en louant Dieu qui nous avoit
delivrez de ce danger, nous passasmes outre. J'ay pensé depuis, suyvant
l'opinion de ceux qui disent que le lezard se delecte à la face de l'homme',
que cestuylà avoit prins aussi grand plaisir de nous regarder que nous avions
eu peur à le contempler.
Outre plus, il y a en ce pays-là une
beste ravissante que les sauvages appellent Jan-ou-are', laquelle est presque
aussi haute enjambée et legere à courir qu'un levrier : mais comme elle a de
grands poils à l'entour du menton, et la peau fort belle et bigarrée comme
celle d'une Once, aussi en tout le reste luy ressemble-elle bien fort. Les
sauvages, non sans cause, craignent merveilleusement ceste beste car vivant de
proye, comme le Lion, si elle les peut attrapper, elle ne faut point de les
tuer, puis les deschirer par pieces et les manger. Et de leur costé aussi comme
ils sont cruels et vindicatifs contre toute chose qui leur nuit, quand ils en
peuvent prendre quelques-unes aux chaussestrapes (ce qu'ils font souvent) ne
leur pouvans pis faire ils les dardent et meurtrissent à coups de flesches, et
les font ainsi longuement languir dans les fosses où elles sont tombées, avant
que les achever de tuer. Et à fin qu'on entende mieux comment ceste beste les
accoustre : un jour que cinq ou six autres François et moy nous passions par la
grande isle, les sauvages du lieu nous advertissans que nous nous dormissions
garde du Jan-ou-are, nous dirent qu'il avoit ceste semaine-là mangé trois
personnes en l'un de leurs villages.
Au surplus il y a grande abondance de
ces peti guenons noires, que les sauvages nomment Cay', en ce terre du Bresil :
mais parce qu'il s'en voit assez par deç je n'en feray icy autre description.
Bien diray-je toutesfi qu'estant par les bois en ce pays-là, leur naturel
estant de ne bouger gueres de dessus certains arbres, qui porte un fruict ayant
gousses presques comme nos grosses febN de quoy elles se nourrissent, s'y
assemblans ordinaireme par troupes, et principalement en temps de pluye (aie
que font quelques fois les chats sur les toits par deçi c'est un plaisir de les
ouyr crier et mener leurs sabbats s ces arbres.
Au reste cest animal n'en portant qu'un
d-'une ventré, le petit a ceste industrie de nature, que sitost qu'il est hors
du ventre, embrassant et tenant ferme le col du pere ou de la mere : s'ils se
voyent pourchassez des chasseurs, sautans et l'emportans ainsi de branche en
branche ils le sauvent en ceste façon'. Tellement qu'à cause de cela les
sauvages n'en pouvans aysément prendre ni jeunes ni vieilles, ils n'ont autre
moyen de les avoir sinon qu'à coups de flesches ou de matterats les abbatre de
dessus les arbres' : d'où tombans estourdies et quelques fois bien blecées,
apres qu'ils les ont gueries et un peu apprivoisées en leurs maisons, ils les
changent à quelques marchandises avec les estrangers qui voyagent par-delà. Je
di nommément apprivoisées, car du commencement que ces Guenons sont prises,
elles sont si farouches' que mordans les doigts, voire transperçans de part en
part avec les dents les mains de ceux qui les tiennent, de la douleur qu'on
sent on est contraint à tous coups de les assommer pour leur faire lascher
prinse.
Il se trouve aussi en ceste terre du
Bresil, un marmot, que les sauvages appellent Sagouin, non plus gros qu'un
escurieu, et de semblable poil roux : mais quant à sa figure, ayant le muffle,
le col, et le devant, et presque tout le reste ainsi que le Lion : fier qu'il
est de mesme, c'est le plus joli petit animal que j'aye veu par-delà. Et de
fait, s'il estoit aussi aisé à repasser la mer qu'est la Guenon, il seroit
beaucoup plus estimé : mais outre qu'il est si delicat qu'il ne peut endurer le
branlement du navire sur mer, encor est-il si glorieux que pour peu de
fascherie qu'on luy face, il se laisse mourir de despit. Cependant il s'en voit
quelques uns par-deça, et croy que c'est de ceste beste, de quoy Marot fait
mention, quand introduisant son serviteur Fripelipes parlant à un nommé Sagon
qui l'avoit blasmé, il dit ainsi,
Combien que Sagon soit un mot
Et le nom d'un petit Marmot.
Or combien que je confesse (nonobstant ma
curiosité) n'avoir point si bien remarqué tous les animaux de ceste terre
d'Amerique que je desirerois, si est-ce neantmoins que pour y mettre fin j'en
veux encor descrire deux, lesquels sur tous les autres sont de forme estrange
et bigerre.
Le plus gros que les sauvages appellent
Hay, est de la grandeur d'un gros chien barbet, et a la face ainsi que la
Guenon, approchante de celle de l'homme, le ventre pendant comme celuy d'une
truye pleine de cochons, le poil gris enfumé ainsi que laine de mouton noir, la
queuë fort courte, les jambes velues comme celle d'un Ours, et les griffes fort
longues'. Et quoy que quand il est par les bois il soit fort farouche, tant y a
qu'estans prins il n'est pas mal aisé à apprivoiser. Vray est qu'à cause de ses
griffes si aiguës nos Toüoupinambaoults, tousjours nuds qu'ils sont, ne
prennent pas grand plaisir de se jouer avec luy. Mais au demeurant (chose qui
semblera possible fabuleuse) j'ay entendu non seulement des sauvages, mais
aussi des truchemens qui avoyent demeuré long temps en ce pays-là, que jamais
homme, ni par les champs, ni à la maison ne vid manger cest animal : tellement
qu'aucuns estiment qu'il vit du vent.
L'autre, dont je veux aussi parler,
lequel les sauvages nomment Coati, est de la hauteur d'un grand lievre, a le
poil court, poli et tacheté, les oreilles petites, droites et pointues : mais
quant à la teste, outre qu'elle n'est gueres grosse, ayant depuis les yeux un
groin long de plus d'un pied, rond comme un baston, et s'estressissant tout à
coup, sans qu'il soit plus gros par le haut qu'aupres de la bouche (laquelle
aussi il a si petite qu'a peine y mettroit-on le bout du petit doigt) ce
museau, di-je, ressemblant le bourdon ou le chalumeau d'une cornemuse, il n'est
pas possible d'en voir un plus bigerre, ni de plus monstrueuse façon. Davantage
parce que quand ceste beste est prinse, elle se tient les quatre pieds serrez
ensemble, et par ce moyen panche tousjours d'un costé ou d'autre, ou se laisse
tomber tout à plat, on ne la sçauroit ni faire tenir debout, ni manger, si ce
n'est quelques fourmis, de quoy aussi elle vit ordinairement par les bois.
Environ huict jours apres que nous fusmes arrivez en l'isle où se tenoit
Villegagnon, les sauvages nous apporterent un de ces Coati, lequel à cause de
la nouvelleté fut autant admiré d'un chacun de nous que vous pouvez penser. Et
de faict (comme j'ay dit) estant estrangement defectueux, eu esgard à ceux de
nostre Europe, j'ay souvent prié un nommé Jean Gardien, de nostre compagnie,
expert en l'art de pourtraiture de contrefaire tant cestuy-là que beaucoup
d'autres, non seulement rares, mais aussi du tout incognus par deçà, à quoy
neantmoins à mon bien grand regret, il ne se voulut jamais adonner.
CHAPITRE XI.
De la varieté des oyseaux de
l'Amerique, tous differens des nostres : ensemble des grosses chauve-souris,
abeilles, mousches, mouschillons, et autres vermines estranges de ce pays-là.
Je commenceray aussi ce chapitre des
oiseaux (lesquels en general nos Toüoupinambaoults appellent Oura) par ceux qui
sont bons à manger. Et premierement diray, qu'ils ont grande quantité de ces
grosses poules que nous appellons d'Indes, lesquelles eux nomment
Arigna-noussou : comme aussi depuis que les Portugais ont frequenté ce pays-là,
ils leur ont donné l'engeance des petites poules communes, qu'ils nomment
Arignan-miri, desquelles ils n'avoyent point auparavant. Toutesfois, comme j'ay
dit quelque part, encor qu'ils facent cas des blanches pour avoir les plumes, à
fin de les teindre en rouge et de s'en parer le corps, tant y a qu'ils ne
mangent gueres ni des unes ni des autres. Et mesmes estimans entr'eux que les
oeufs qu'ils nomment Arignan-ropia, soyent poisons : quand ils nous en voyoient
humer, ils en estoyent non seulement bien esbahis, mais aussi, disoyentils, ne
pouvans avoir la patience de les laisser couver, C'est trop grande gourmandise
à vous, qu'en mangeant un oeuf, il faille que vous mangiez une poule. Partant
ne tenant gueres plus de conte de leurs poules que d'oiseaux sauvages, les
laissans pondre où bon leur semble, elles amenent le plus souvent leurs
poussins des bois et buissons où elles ont couvé : tellement que les femmes
sauvages n'ont pas tant de peine d'eslever les petits d'Indets avec des moyeufs
d'oeufs qu'on a par-deçà. Et de faict, les poules multiplient de telle façon en
ce pays-là, qu'il y a tels endroits et tels villages, des moins frequentez par
les estrangers, où pour un cousteau de la valeur d'un carolus, on aura une
poule d'Inde, et pour un de deux liards, ou pour cinq ou six haims à pescher,
trois ou quatre des petites communes.
Or avec ces deux sortes de poulailles
nos sauvages nourrissent domestiquement des cannes d'Indes, qu'ils appellent
Upec : mais parce que nos pauvres Toüoupinambaoults ont ceste folle opinion
enracinée en la cervelle, que s'ils mangeoyent de cest animal qui marche si
pesamment, cela les empescheroit de courir quand ils seroyent chassez et
poursuyvis de leurs ennemis, il sera bien habile qui leur en fera taster :
s'abstenans, pour mesme cause, de toutes bestes qui vont lentement, et mesmes
des poissons, comme les Rayes et autres qui ne nagent pas viste.
Quant aux oyseaux sauvages, il s'en
prend par les bois de gros comme chappons, et de trois sortes, que les
Bresiliens nomment Jacoutin, Jacoupen et Jacou-ouassou, lesquels ont tous le
plumage noir et gris : mais quant à leur goust comme je croy que ce sont
especes de faisans, aussi puis-je asseurer qu'il n'est pas possible de manger
de meilleures viandes que ces Jacous.
Ils en ont encores de deux sortes
d'excellens qu'ils appellent Mouton, lesquels sont aussi gros que Paons, et de
mesme plumage que les susdits : toutesfois ceux-ci sont rares et s'en trouve
peu.
Mocacoüa et Ynambou-ouassou sont deux
especes de Perdrix, aussi grosses que nos Oyes, et ont mesme goust que les
precedens.
Comme aussi les trois suivans sont :
assavoir Ynamboumiri, de mesme grandeur que nos Perdrix : Pegassou de la
grosseur d'un Ramier, et Paicacu comme une Tourterelle.
Ainsi pour abreger, laissant à parler du
gibier qui se trouve en grande abondance, tant par les bois que sur les rivages
de la mer, marets et fleuves d'eau douce, je viendray aux oyseaux lesquels ne
sont pas si communs à manger en ceste terre du Bresil. Entre autres, il y en a
deux de mesme grandeur, ou peu s'en faut, assavoir plus gros qu'un corbeau,
lesquels ainsi presque que tous les oyseaux de l'Amerique, ont les pieds et
becs crochus comme les Perroquets, au nombre desquels on les pourroit mettre.
Mais quant au plumage (comme vous mesmes jugerez apres l'avoir entendu) ne
croyans pas qu'en tout le monde universel il se puisse trouver oyseaux de plus
esmerveillable beauté, aussi en les considerant y a-il bien de quoy, non pas
magnifier nature comme font les prophanes, mais l'excellent et admirable
Createur d'iceux.
Pour donc en faire la preuve, le
premier que les sauvages appellent Arat, ayant les plumes des aisles et celles
de la queüe, qu'il a longues de pied et demi, moitié aussi rouges que fine
escarlate, et l'autre moitié (la tige au milieu de chasque plume separant
tousjours les couleurs opposites des deux costez) de couleur celeste aussi
estincelante que le plus fin escarlatin qui se puisse voir, et au surplus tout
le reste du corps azuré : quand cest oyseau est au soleil, où il se tient
ordinairement, il n'y a oeil qui se puisse lasser de le regarder.
L'autre nommé Canidé, ayant tout le
plumage sous le ventre et à l'entour du col aussi jaune que fin or : le dessus
du dos, les aisles et la queuë, d'un bleu si naif qu'il n'est pas possible de
plus, estant advis qu'il soit vestu d'une toile d'or par dessous, et emmantelé
de damas violet figuré par dessus, on est ravi de telle beauté.
Les sauvages en leurs chansons, font
communément mention de ce dernier, disans et repetans souvent en ceste façon :
Canidé-iouve, canidé-iouve heuraouech : c'est à dire, un oyseau jaune, un
oyseau jaune, etc., car iouve ou ioup veut dire jaune en leur langage. Et au
surplus, combien que ces deux oyseaux ne soyent pas domestiques, estans
neantmoins plus coustumierement sur les grands arbres au milieu des villages
que parmi les bois, nos Toüoupinambaoults les plumans soigneusement trois ou
quatre fois l'année, font (comme j'ay dit ailleurs) fort proprement des robbes,
bonnets, bracelets, garnitures d'espées de bois et autres choses de ces belles
plumes, dont ils se parent le corps. J'avois apporté en France beaucoup de tels
pennaches : et sur tout de ces grandes queuës que j'ay dit estre si bien
naturellement diversifiées de rouge et de couleur celeste : mais à mon retour
passant à Paris, un quidam de chez le Roy, auquel je les monstray, ne cessa
jamais que par importunité il ne les eust de moy.
Quant aux Perroquets il s'en trouve de
trois ou quatre sortes en ceste terre du Bresil : mais quant aux plus gros et
plus beaux, que les sauvages appellent Ajourous, lesquels ont la teste riolée
de jaune, rouge et violet, le bout des aisles incarnat, la queuë longue et
jaune, et tout le reste du corps vert, il ne s'en repasse pas beaucoup pardeçà
: et toutesfois outre la beauté du plumage, quand ils sont apprins, ce sont
ceux qui parlent le mieux, et par consequent où il y auroit plus de plaisir. Et
de faict, un truchement me fit present d'un de ceste sorte, qu'il avoit gardé
trois ans, lequel proferoit si bien tant le sauvage que le François, qu'en ne
le voyant pas, vous n'eussiez sceu discerner sa voix de celle d'un homme.
Mais c'estoit bien encor plus grand
merveille d'un Perroquet de ceste espece, lequel une femme sauvage avoit
apprins en un village à deux lieues de nostre isle : car comme si cest oiseau
eust eu entendement pour comprendre et distinguer ce que celle qui l'avoit
nourri luy disoit : quand nous passions par là, elle nous disoit en son
langage, Me voulez-vous donner un peigne ou un miroir, et je feray tout maintenant
en vostre presence chanter et danser mon Perroquet ? si là dessus, pour en
avoir le passetemps, nous luy baillions ce qu'elle demandoit, incontinent
qu'elle avoit parlé à cest oyseau, non seulement il se prenoit à sauteler sur
la perche où il estoit, mais aussi à causer, siffler et à contrefaire les
sauvages quand ils vont en guerre, d'une façon incroyable : bref, quand bon
sembloit à sa maistresse de luy dire, Chante, il chantoit, et Danse, il
dansoit. Que si au contraire il ne luy plaisoit pas, et qu'on ne luy eust rien
voulu donner, si tost qu'elle avoit dit un peu rudement à cest oyseau, Augé,
c'est à dire cesse, se tenant tout coy sans sonner mot, quelque chose que nous
luy eussions peu dire, il n'estoit pas lors en nostre puissance de luy faire
remuer pieds ni langue. Partant pensez que si les anciens Romains, lesquels,
comme dit Pline, furent si sages que de faire non seulement des funerailles
somptueuses au Corbeau qui les saluoit nom par nom dans leur Palais, mais aussi
firent perdre la vie à celuy qui l'avoit tué, eussent eu un Perroquet si bien
appris, comment ils en eussent fait cas. Aussi ceste femme sauvage l'appellant
son Cherimbavé, c'est à dire, chose que j'aime bien, le tenoit si cher que
quand nous le luy demandions à vendre, et que c'est qu'elle en vouloit, elle
respondoit par moquerie, Moca-ouassou, c'est à dire, une artillerie : tellement
que nous ne le sceusmes jamais avoir d'elle.
La seconde espece de Perroquets appelez
Marganaz par les sauvages, qui sont de ceux qu'on apporte et qu'on voit plus
communément en France, n'est pas en grande estime entre eux : et de faict les
ayans par-delà en aussi grande abondance que nous avons ici les Pigeons, quoy
que la chair en soit un peu dure, neantmoins parce qu'elle a le goust de la Perdrix,
nous en mangions souvent, et tant qu'il nous plaisoit.
La troisieme sorte de Perroquets,
nommez Toüis par les sauvages, et par les mariniers de Normandie Moissons, ne
sont pas plus gros qu'estourneaux : mais quant au plumage, excepté la queuë
qu'ils ont fort longue et entremeslée de jaune, ils ont le corps aussi
entierement vert que porrée.
Au reste, avant que finir ce propos des Perroquets, me ressouvenant de ce que quelqu'un dit en sa Cosmograph