Família tupinambá com abacaxi, capítulo VIII da Histoire d'un Voyage Faict en la Terre du Brésil, de Jean de Léry, 2ª edição, Genebra, 1580.
LITERATURA BRASILEIRA

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Histoire d'un Voyage Faict en la Terre du Brésil, de Jean de Léry
[versão provisória]

 


Texto de referência:

Histoire d'un Voyage Faict en la Terre du Brésil, 2ª edição, Genebra: Antoine Chuppin, 1580.

 

 

 

 

 

Título

 

Nota do Editor

 

Dedicatória

 

Poemas

 

Prefácio

 

Índice

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HISTOIRE D'UN VOYAGE FAICT EN LA TERRE DU BRESIL, AUTREMENT DITE AMERIQUE.

 

 

Contenant la navigation, et choses remarquables, veuës sur mer par l'aucteur. Le comportement de Villegagnon en ce pays-là. Les moeurs et façons de vivre estranges des Sauvages Ameriquains : avec un colloque de leur langage. Ensemble la description de plusieurs Animaux, Arbres, Herbes, et autres choses singulieres, et du tout inconnues par deçà : dont on verra les sommaires des chapitres au commencement du livre.

 

Revue, corrigée, et bien augmentée en ceste seconde Edition, tant de figures, qu'autres choses notables sur le sujet de l'auteur.

 

Le tout recueilli sur les lieux par Jean De Lery, natif de la Margelle, terre de sainct Sene, au Duché de Bourgongne.

 

 

Pseaume CVIII.

 

Seigneur, je te celebreray entre les peuples,

et te diray Pseaumes entre les nations.

 

 

A Geneve.

 

Pour Antoine Chuppin.

 

M.D. LXXX.

 

 

 

 

 

 

L'IMPRIMEUR AUX Lecteurs, S.

 

 

D'autant que l'auteur de ceste Histoire ne l'a pas seulement augmentée en plusieurs lieux, et enrichie de choses bien remarquables et dignes de memoire, et mesmes, suyvant la promesse qu'il avoit faite en sa preface, l'a ornée et embellie de figures en ceste seconde impression : mais aussi, comme l'experience le monstrera clairement, il l'a outre cela si diligemment reveuë, corrigée et dressée, voire si bien esclairci les matieres qu'il traitte en toutes les pages, que le tout joint ensemble, et ainsi beaucoup mieux agencé qu'il n'estoit, semblera comme une nouvelle Histoire : c'est pourquoy j'ay bien voulu dés le commencement advertir tant ceux qui ont desja veu la premiere que ceux qui ne sçavent encores que c'est qu'elle contient, que s'il leur plaist d'employer quelque temps à lire et considerer de pres ceste-cy, ils y trouveront beaucoup plus de contentement qu'en la precedente. Et quant à moy, je me suis efforcé de l'imprimer le mieux et le plus correctement qu'il m'a esté possible, sans y espargner nullement ma peine ne mon travail. Aussi jouissez avec plaisir du labeur tant de l'auteur que du mien, recevans le tout d'aussi bon coeur et affection qu'il vous est presenté de nostre part.

 

 

 

 

 

A ILLUSTRE ET PUISSANT SEIGNEUR, FRANCOIS, Comte de Colligny, Seigneur de Chastillon, Gouverneur pour le Roy en la ville de Mompellier, etc.

 

MONSIEUR, parce que l'heureuse memoire de celuy par le moyen duquel Dieu m'a fait voir les choses dont j'ai basti la presente Histoire, me convie d'en faire recognoissance, puisque luy avez succedé, ce n'est pas sans cause que je pren maintenant la hardiesse de vous la presenter. Comme doncques mon intention est de perpetuer icy la souvenance d'un voyage fait expressément en l'Amerique pour establir le pur service de Dieu, tant entre les François qui s'y estoyent retirez que parmi les Sauvages habitans en ce pays-la, aussi ay-je estimé estre mon devoir de faire entendre à la posterité combien la louange de celuy qui en fut la cause et le motif doit estre à jamais recommandable. Et de fait, osant asseurer, que par toute l'antiquité il ne se trouvera, qu'il y ait jamais eu Capitaine François et Chrestien, qui tout à une fois ait estendu le regne de Jesus Christ, Roy des Roys et Seigneur des Seigneurs, et les limites de son Prince Souverain en pays si lointain, le tout consideré comme il appartient, qui pourra assez exalter une si saincte et vrayement heroïque entreprinse ? Car quoy qu'aucuns disent, veu le peu de temps que ces choses ont duré et que n'y estant à present non plus nouvelle de vraye Religion que du nom de François pour y habiter, on n'en doit faire estime, nonobstant, di-je, telles allegations, ce que j'ay dit ne laisse pas de demeurer tousjours tellement vray que, tout ainsi que l'Evangile du Fils de Dieu a esté de nos jours annoncé en ceste quarte partie du monde, dite Amerique, aussi est-il tres-certain, que si l'affaire eust esté aussi bien poursuivy, qu'il avoit esté heureusement commencé, que l'un et l'autre regne, spirituel et temporel, y avoyent si bien prins pied de nostre temps, que plus de dix mille personnes de la nation Françoise y seroyent maintenant en aussi pleine et seure possession pour nostre Roy, que les Espagnols et Portugais y sont au nom des leurs.

 

Parquoy sinon qu'on voulust imputer aux Apostres la destruction des Eglises qu'ils avoyent premierement dressées, et la ruine de l'Empire Romain aux braves guerriers qui y avoyent joint tant de belles Provinces, aussi, par le semblable, ceux estans louables qui avoyent posé les premiers fondemens des choses que j'ay dites en l'Amerique, il faut attribuer la faute et la discontinuation, tant à Villegagnon qu'à ceux qui avec luy, au lieu (ainsi qu'ils en avoyent le commencement, et avoyent faict promesse) d'avancer l'oeuvre, ont quitté la forteresse que nous avions bastie, et le pays qu'on avoit nommé France Antarctique, aux Portugais, lesquels s'y sont tres-bien accommodez. Tellement que pour cela il ne lairra pas d'apparoir à jamais, que feu de tres-heureuse memoire messire Gaspard de Coligny Admiral de France, vostre tres-vertueux pere, ayant executé son entreprise par ceux qu'il envoya en l'Amerique, outre ce qu'il en avoit assujetti une partie à la couronne de France, fit encore ample preuve du zele qu'il avoit que l'Evangile fust non seulement annoncé par tout ce Royaume, mais aussi par tout le monde universel.

 

Voila, Monsieur, comme, en premier lieu, vous considerant representer la personne de cest excellent Seigneur, auquel pour tant d'actes genereux la patrie sera perpetuellement redevable, j'ay publié ce mien petit labeur sous vostre auctorité. Joint que par ce moyen ce sera à vous auquel Thevet aura non seulement à respondre, de ce qu'en general, et autant qu'il a peu, il a condamné et calomnié la cause pour laquelle nous fismes ce voyage en l'Amerique, mais aussi de ce qu'en particulier, parlant de l'Admirauté de France en sa Cosmographie, il a osé abbayer contre la renommée, souëfve et de bonne odeur à tous gens de bien, de celuy qui en fut la cause.

 

Davantage, Monsieur, vostre constance et magnanimité en la defense des Eglises reformées de ce Royaume faisant journellement remarquer combien heureusement vous suyvez les traces de celuy, qui, vous ayant substitué en son lieu, soustenant ceste mesme cause, y a espandu jusques à son propre sang, cela, di-je, en second lieu m'ayant occasionné : ensemble pour recognoistre aucunement le bon et honneste accueil que vous me fistes en la ville de Berne, en laquelle, apres ma delivrance du siege famelique de Sancerre, je vous fus trouver, j'ay esté du tout induit de m'adresser droit à vous. Je sçay bien cependant qu'encores que le sujet de ceste Histoire soit tel, que s'il vous venoit quelques fois envie d'en ouir la lecture, il y a choses, où pourriez prendre plaisir, neantmoins pour l'esgard du langage, rude et mal poli, ce n'estoit pas aux oreilles d'un Seigneur si bien instruit dés son bas aage aux bonnes lettres que je le devois faire sonner. Mais m'asseurant que par vostre naturelle debonnaireté, recevant ma bonne affection, vous supporterez ce deffaut, je n'ay point fait difficulté d'offrir et dedier ce que j'ay peu, tant à la saincte memoire du pere, que pour tesmoignage du tres humble service que je desire continuer aux enfans. Sur quoy,

 

MONSIEUR, je prieray l'Eternel qu'avec Messieurs vos freres et Madame de Teligny vostre soeur (plantes portans fruits dignes du tronc d'où elles sont issues) vous tenant en sa saincte protection, il benisse et face prosperer de plus en plus vos vertueuses et genereuses actions. Ce vingtcinquiesme de Decembre mil cinq cens soixante et dixsept.

 

Vostre tres-humble et affectionné serviteur,

 J. DE LERY.

 

 

 

 

A JEAN DE LERY SUR
son discours de l'Histoire de l'Amerique.

 

J'honore cestuy-la qui au ciel me pourmeine,

Et d'icy me fait voir ces tant beaux mouvemens :

Je prise aussi celuy qui sçait des Elemens

Et la force et l'effet, et m'enseigne leur peine.

Je remerci celuy qui heureusement peine

Pour de terre tirer divers medicamens ;

Mais qui me met en un ces trois enseignemens,

Emporte, à mon advis, une louange pleine.

Tel est ce tien labeur, et encores plus beau,

DE LERY, qui nous peins un monde tout nouveau,

Et son ciel, et son eau, et sa terre, et ses fruits ;

Qui sans mouiller le pied nous traverses l'Afrique,

Qui sans naufrage et peur nous rends en l'Amerique

Dessous le gouvernail de ta plume conduits.

 

L. Daneau. 1577.

 

 

 

 

 

P. Melet A M. De Lery, son
singulier amy.

 

Icy (mon DE LERY) ta plume as couronnée

A descrire les moeurs, les polices et loix,

Les sauvages façons des peuples et des Roys

Du pays incognu à ce grand Ptolomée.

Nous faisant veoir de quoy celle terre est ornée,

Les animaux divers errants parmy les boys,

Les combats tres-cruels, et les braves harnois

De ceste nation brusquement façonnée ;

Nous peignant ton retour du ciel Ameriquain,

Où tu te vis pressé d'une tres-aspre faim.

Mais telle faim, helas, ne fit si dure guerre,

Ni la faim de Juda, ni celle d'Israel,

la mere commit l'acte enorme et cruel,

Que celle qu'as ailleurs escrite de Sancerre.

 

 

 

 

 

SONET
A Jean de Lery, sur son Histoir
e

de l'Amerique.

 

Malheur est bon (dit-on) à quelque chose,

Et des forfaits naissent les bonnes Loix.

De ce, LERY, l'on void à ceste fois

Preuve certaine en ton Histoire enclose :

Fureur, mensonge et la guerre dispose

Villegagnon, Thevet, et le François,

A retarder de ta plume la voix,

Et les discours tant beaux qu'elle propose.

Mais ton labeur, d'un courage indomté,

Tous ces efforts enfin a surmonté ;

Et mieux paré devant tous il se range.

Comme cieux, terre, hommes et faits divers

Tu nous faits voir, ainsi par l'univers

Vole ton livre, et vive ta louange.

 

 

 

 

 

SONET

Sur l'Histoire du voyage de l'Amerique

Par B.A.M.

 

Tes honnestes labeurs, qui repos gracieux

Donnent aux bons esprits (LERY, tu me peux croire),

Ne cessent d'assembler és thresors de memoire

Une riche moisson d'usufruit precieux.

Mais comme le malade en degoust vicieux

Trouve le doux amer, et sucre ne peut boire,

Ainsi ne faut douter que ta gentille Histoire
Ne rencontre quelque oeil louche et malicieux.

Or say tu que je crain ? Que tu as osé mordre

Ce benoist sainct Thevet, lumiere de son ordre,

Cest autre sainct François à flater et mentir,

Et à calomnier, devote conscience.

N'as tu peu (De LERY) l'Alcorane science

Lire devotement, y croire et consentir ?

 

 

 

 

 

SONNET

A JEAN DE LERY.

 

Tu fus par ci devant la fidele trompette

Qui ce monde Antartiq' sommas à nostre foy.

Et n'eust esté le Traistre à Dieu, et à son Roy,

La conqueste sans glaive en estoit toute faite.

 

Si ce peu de bon sang que la France rejette,

(France Barbare aux siens) avoit tel coeur que moi,

Nous te prendrions pour chef et irions avec toi

Chercher là quelque port de paisible retraite.

 

Mais ainsi que s'embarquer, je voudrois tous jurer

A peine du Boucan de ne point declarer

A nos hostes nouveaux la cause du voyage.

 

Car s'ils sçavoient, LERY, comme sans nul merci

Nous nous entremangeons, ils craindroyent que d'ici

Leur vinssions quereller le tiltre de Sauvage.

 

Felice !'alma chè per Dio sospira.

 

 

 

 

 

A M. DE LERY sur sa quatrieme

Edition de l'Amerique.

 

Plusieurs ont circui ceste machine ronde

Et le grand Ocean ramé de toute part,

Passant dessus le dos de Neptune bruiart

Marri de voir troubler par AEole son onde.

 

Mais la terre ont changé, air et la mer profonde,

Sans savoir au retour quelle coustume et art,

Quel vivre, quel habit la nature depart

Aux mortels habitans tous les Climats du monde.

 

Mais LERY, ayant veu jusqu'au Pole Antartique

Les moeurs, la vie et l'art du Peuple d'Amerique

En son livre il nous monstre et fait voir à chacun.

 

Il depeint du pays les Animaux divers,

Les Racines, les Fruicts, les Arbres tousjours vers,

Bref du Bresil il sçait le langage commun.

 

B.D.R.

 

 

 

 

 

SONNET DE L'AUTHEUR.

 

Les Sauvages, la mer, les famines, la guerre

Que j'ai veu, navigé, enduré et suyvi,

Ne m'ont mangé, noyé, emporté, ni occi,

Et pres de moi, sans mal, est tombé le tonnerre.

 

L'affliction d'esprit, le siege de Sancerre,

Les prisons, les rançons, les pertes jusqu'ici

Ne m'ont pas accablé, ains Dieu, par sa merci,

De tout m'a delivré et suis encor sur terre.

 

Celui donc seroit bien cruel et inhumain,

Qui violentement sur moi mettroit la main,

Puisqu'en tous mes assauts Dieu m'a donné victoire.

 

A soixante et cinq ans ainsi suis parvenu,

Parmi tant de travaux suis grison devenu,

Et de tout, Eternel, à toi seul soit la gloire.

 

Plus voir qu'avoir.

 

 

 

 

 

A M. DE LERY,

sur la quatrieme Edition de l'histoire de l'Amerique.

 

Ja soixante et cinq fois Phoebus a fait sa course,

Rendant à chasque fleur sa naïfve couleur,

Enrichissant les fruicts d'une souefve odeur,

Des que LERY nasquit, de Dieu prenant sa source.

 

Jeune encores sur mer il vit l'une et l'autre Ourse,

Conduit et gouverné sous l'aisle du Seigneur,

Ayant eu le sçavoir d'un Nestor et le coeur,

Plus pour orner l'esprit, que pour remplir sa bourse.

 

Car tousjours, mon LERY, PLUS VOIR QU'AVOIR, tu veux,

Voir livres, terres, mers, estans les plus grands voeux,

Desquels le creux tombeau ne peut tarir la gloire.

 

Deux ans donc au parsus ton an Climaterique,

Dieu prolongeant tes jours, à la vie Angelique

Parviendras : mais ça bas mort ne mord ton histoire.

 

Meilier.

 

 

 

 

 

A JEAN DE LERY
sur son Histoire de l'Amerique

 

Si d'Ulysse le grand renom

S'est espandu par tout le monde,

D'avoir sur la terre, et sur l'onde,

Voyageant, fait bruire son nom.

 

LERY doit estre plus loüable,

Dont la gentillesse d'esprit,

Apres avoir fait le semblable,

Nous le laisse ici par escrit.

 

G. Poinssard, Auvergnat.

 

 

 

 

 

A L'AUTHEUR MESME.

 

Un Traistre a le Bresil osté

Au François, prodigant sa foy :

Tu y as remed' aporté,

Ta Muse le tire avec soi.

 

N.D.B.

 

 

 

 

 

A M. JEAN DE LERY
sur son Histoire de l'Amerique.

 

Tel donne, liberal, à des escripts loüange,

Et porte jusqu'au ciel de maint livre l'Autheur,

Qui s'expose au peril d'estre trouvé menteur,

Et qu'on die de lui qu'il fait d'un asne un Ange.

 

Je desire, LERY, que ce malheur estrange

Aille bien loing de moy : je ne sois le vanteur

Des dons distribuez : mais de Dieu donateur

Qui la foiblesse humaine en belle adresse change.

 

Je ne diray qu'un mot : de ce monde nouveau

Tu bastis un modelle, et peincts en ce Tableau

Je ne sçay quoi meslant le doux-utile ensemble.

 

Vueille le Tout puissant susciter maint esprit,

Qui ses faicts nous presente à voir en docte escrit,

Qui suive ton esprit, et ton escrit ressemble.

 

 

 

 

PREFACE.

 

Pource qu'on se pourroit esbahir de ce qu'apres dixhuit ans passez que j'ay faict le voyage en l'Amerique, j'aye tant attendu de mettre ceste histoire en lumiere, j'ay estimé, en premier lieu, estre expedient de declarer les causes qui m'en ont empesché. Du commencement que je fus de retour en France, monstrant les memoires que j'avois, la pluspart escrits d'ancre de Bresil, et en l'Amerique mesme, contenans les choses notables par moy observées en mon voyage : joint les recits que j'en faisois de bouche à ceux qui s'en enqueroyent plus avant : je n'avois pas deliberé de passer outre, ny d'en faire autre mention. Mais quelques-uns de ceux avec lesquels j'en conferois souvent, m'allegans qu'à fin que tant de choses qu'ils jugeoyent dignes de memoire ne demeurassent ensevelies, je les devois rediger plus au long et par ordre : à leurs prieres et solicitations, des l'an 1563, j'en avois fait un assez ample discours : lequel, en departant du lieu où je demeurois lors, ayant presté et laissé à un bon personnage, il advint que comme ceux ausquels il l'avoit baillé pour le m'apporter, passoyent par Lyon, leur estant osté à la porte de la ville, il fut tellement esgaré, que, quelque diligence que je fisse, il ne me fut pas possible de le recouvrer. De façon que faisant estat de la perte de ce livre, ayant quelque temps apres retiré les brouillars que j'en avois laissé à celuy qui le m'avoit transcrit, je fis tant, qu'excepté le Colloque du langage des Sauvages, qu'on verra au vingtiesme chapitre, duquel moy ny autre n'avoit copie, j'avois derechef le tout mis au net. Mais quand je l'eus achevé, moy estant pour lors en la ville de la Charité sur Loire, les confusions survenantes en France sur ceux de la Religion, je fus contraint, à fin d'éviter ceste furie, de quitter à grand haste tous mes livres et papiers pour me sauver à Sancerre : tellement qu'incontinent apres mon depart, le tout estant pillé, ce second recueil Ameriquain estant ainsi esvanoui, je fus pour la seconde fois privé de mon labeur. Cependant comme je faisois un jour recit à un notable Seigneur de la premiere perte que j'en avois faite à Lyon, luy ayant nommé celuy auquel on m'avoit escrit qu'il avoit esté baillé, il en eut tel soin, que l'ayant finalement recouvré, ainsi que l'an passé 1576. je passois en sa maison, il me le rendit. Voila comme jusques à present ce que j'avois escrit de l'Amerique, m'estant tousjours eschappé des mains, n'avoit peu venir en lumiere.

 

Mais pour en dire le vray, il y avoit encores, qu'outre tout cela, ne sentant point en moy les parties requises pour mettre à bon escient la main à la plume, ayant veu dés la mesme année que je revins de ce pays-la, qui fut 1558. le livre intitulé Des singularitez de l'Amerique, lequel monsieur de la Porte suyvant les contes et memoires de frere André Thevet, avoit dressé et disposé, quoy que je n'ignorasse pas ce que Monsieur Fumée, en sa preface sur l'histoire generale des Indes, a fort bien remarqué : assavoir que ce livre des Singularitez est singulierement farci de mensonges, si l'autheur toutesfois, sans passer plus avant, se fust contenté de cela, possible eussé-je encores maintenant le tout supprimé.

 

Mais quant en ceste presente année 1577. lisant la Cosmographie de Thevet, j'ay veu que il n'a pas seulement renouvelé et augmenté ses premiers erreurs, mais, qui plus est (estimant possible que nous fussions tous morts, ou si quelqu'un restoit en vie, qu'il ne luy oseroit contredire), sans autre occasion, que l'envie qu'il a euë de mesdire et detracter des Ministres, et par consequent de ceux qui en l'an 1556. les accompagnerent pour aller trouver Villegagnon en la terre du Bresil, dont j'estois du nombre, avec des digressions fausses, piquantes, et injurieuses, nous a imposé des crimes ; à fin, di-je, de repousser ces impostures de Thevet, j'ay esté comme contraint de mettre en lumiere tout le discours de nostre voyage. Et à fin, avant que passer plus outre, qu'on ne pense pas que sans tres-justes causes je me pleigne de ce nouveau Cosmographe, je reciteray icy les calomnies qu'il a mises en avant contre nous, contenues au Tome second, livre vingt et un, chap. 2, fueil. 908 :

 

Au reste (dit Thevet) j'avois oublié à vous dire, que peu de temps auparavant y avoit eu quelque sedition entre les François, advenue par la division et partialitez de quatre Ministres de la Religion nouvelle, que Calvin y avoit envoyez pour planter sa sanglante Evangile, le principal desquels estoit un ministre seditieux nommé Richier, qui avoit esté Carme et Docteur de Paris quelques années auparavant son voyage. Ces gentils predicans ne taschans que s'enrichir et attrapper ce qu'ils pouvoyent, firent des ligues et menées secrettes, qui furent cause que quelques-uns des nostres furent par eux tuez. Mais partie de ces sedicieux estans prins furent executez, et leurs corps donnez pour pasture aux poissons ; les autres se sauverent, du nombre desquels estoit ledict Richier, lequel, bien tost apres, se vint rendre Ministre à la Rochelle : là où j'estime qu'il soit encore de present. Les Sauvages irritez de telle tragedie, peu s'en fallut qu'ils ne se ruassent sur nous, et missent à mort ce qui restoit.

 

Voila les propres paroles de Thevet, lesquelles je prie les lecteurs de bien notter. Car comme ainsi soit qu'il ne nous ait jamais veu en l'Amerique, ny nous semblablement luy, moins, comme il dit, y a-t-il esté en danger de sa vie à nostre occasion : je veux montrer qu'il a esté en cest endroit aussi asseuré menteur qu'impudent calomniateur. Partant à fin de prevenir ce que possible pour eschapper il voudroit dire, qu'il ne rapporte pas son propos au temps qu'il estoit en ce pays-là, mais qu'il entend reciter un fait advenu depuis son retour : je luy demande en premier lieu, si ceste façon de parler tant expresse dont il use, assavoir, Les Sauvages irritez de telle tragedie, peu s'en fallut qu'ils ne se ruassent sur nous, et missent à mort le reste, se peut autrement entendre, sinon que par ce nous, luy se mettant du nombre, il vueille dire qu'il fut enveloppé en son pretendu danger. Toutesfois si tergiversant d'avantage, il vouloit tousjours nier que son intention ait esté autre que de faire à croire qu'il vit les Ministres dont il parle, en l'Amerique : escoutons encores le langage qu'il tient en un autre endroit.

 

Au reste (dit ce Cordelier) Si j'eusse demeuré plus long temps en ce pays là, j'eusse tasché à gagner les ames esgarées de ce povre peuple, plustost que m'estudier à fouiller en terre, pour y cercher les richesses que nature y a cachées. Mais d'autant que je n'estois encores bien versé en leur langage, et que les Ministres que Calvin y avoit envoyez pour planter sa nouvelle Evangile, entreprenoyent ceste charge, envieux de ma deliberation, je laissay ceste mienne entreprise.

 

Croyez le porteur, dit quelqu'un, qui à bon droit se mocque de tels menteurs à louage. Parquoy, si ce bon Catholique Romain, selon la reigle de sainct François, dont il est, n'a faict autre preuve de quitter le monde que ce qu'il dit, avoir mesprisé les richesses cachées dans les entrailles de la terre du Bresil, ny autre miracle que la conversion des Sauvages Ameriquains habitans en icelle, desquels (dit-il) il vouloit gagner les ames, si les Ministres ne l'en eussent empesché, il est en grand danger, apres que j'auray monstré qu'il n'en est rien, de n'estre pas mis au Calendrier du Pape pour estre canonisé et reclamé apres sa mort comme monsieur saint Thevet. A fin doncques de faire preuve que tout ce qu'il dit ne sont qu'autant de balivernes, sans mettre en consideration s'il est vray-semblable que Thevet, qui en ses escrits fait de tout bois flesches, comme on dit : c'est à dire, ramasse à tors et à travers tout ce qu'il peut pour allonger et colorer ses contes, se fust teu en son livre des Singularitez de l'Amerique de parler des Ministres, s'il les eust veu en ce pays-là, et par plus forte raison s'ils eussent commis ce dont il les accuse à present en sa Cosmographie imprimée seize ou dixsept ans apres ; attendu mesmes que par son propre tesmoignage en ce livre des Singularitez, on voit qu'en l'an 1555. le dixiesme de Novembre il arriva au Cap de Frie, et quatre jours apres en la riviere de Ganabara en l'Amerique, dont il partit le dernier jour de Janvier suyvant, pour revenir en France : et nous cependant, comme je monstreray en ceste histoire, n'arrivasmes en ce pays là au fort de Colligny, situé en la mesme riviere, qu'au commencement de Mars 1557 : puis, di-je, qu'il appert clairement par là, qu'il y avoit plus de treize mois que Thevet n'y estoit plus, comment a-il esté si hardi de dire et escrire qu'il nous y a veus ?

 

Le fossé de pres de deux mille lieuës de mer entre luy, dés long temps de retour à Paris, et nous qui estions sous le Tropique de Capricorne, ne le pouvoit-il garentir ? si faisoit, mais il avoit envie de pousser et mentir ainsi Cosmographiquement : c'est à dire, à tout le monde. Parquoy ce premier poinct prouvé contre luy, tout ce qu'il dit au reste ne meriteroit aucune response. Toutesfois pour soudre toutes les repliques qu'il pourroit avoir touchant la sedition dont il cuide parler : je di en premier lieu, qu'il ne se trouvera pas qu'il y en ait eu aucune au fort de Colligny, pendant que nous y estions ; moins y eut-il un seul François tué de nostre temps. Et partant si Thevet veut encores dire que, quoy qu'il en soit, il y eut une conjuration des gens de Villegagnon contre luy en ce pays-là, en cas, di-je, qu'il nous la voulust imputer, je ne veux derechef pour nous servir d'Apologie, et pour monstrer qu'elle estoit advenue avant que nous y fussions arrivez, que le propre tesmoignage de Villegagnon. Parquoy combien que la lettre en Latin qu'il escrivit à M. Jean Calvin, respondant à celle que nous luy portasmes de sa part, ait ja dés long temps esté traduite et imprimée en autre lieu : et que mesme si quelqu'un doute de ce que je di, l'original escrit d'ancre de Bresil, qui est encores en bonne main, face tousjours foy de ce qui en est : parce qu'elle servira doublement à ceste matiere, assavoir, et pour refuter Thevet, et pour monstrer quant et quant quelle religion Villegagnon faisoit semblant de tenir lors, je l'ay encores icy inserée de mot à mot.

 

Teneur de la lettre de Villegagnon envoyée de

l'Amerique à Calvin.

 

Je pense qu'on ne scauroit declarer par paroles combien m'ont resjouy vos lettres, et les freres qui sont venus avec icelles. Ils m'ont trouvé reduit en tel poinct qu'il me faloit faire office de Magistrat, et quant et quant la charge de Ministre de l'Eglise : ce qui m'avoit mis en grande angoisse. Car l'exemple du Roy Ozias me destournoit d'une telle maniere de vivre : mais j'estois contraint de le faire, de peur que nos ouvriers, lesquels j'avois prins à louage et amenez pardeçà, par la frequentation de ceux de la nation, ne vinsent à se souiller de leurs vices : ou par faute de continuer en l'exercice de la Religion tombassent en apostasie, laquelle crainte m'a esté ostée par la venue des freres. Il y a aussi cest advantage que, si d'oresenavant il faut travailler pour quelque affaire, et encourir danger, je n'auray faute de personnes qui me consolent et aident de leur conseil : laquelle commodité m'avoit esté ostée par la crainte du danger auquel nous sommes. Car les freres qui estoyent venus de France pardeçà avec moy, estans esmeus pour les difficultez de nos affaires s'en estoyent retirez en Egypte, chacun allegant quelque excuse. Ceux qui estoyent demeurez, estoyent pauvres gens souffreteux et mercenaires, selon que pour lors je les avois peu recouvrer. Desquels la condition estoit telle que plustost il me falloit craindre d'eux que d'en avoir aucun soulagement. Or la cause de ceci est, qu'à nostre arrivée toutes sortes de fascheries et difficultez se sont dressées, tellement que je ne scavois bonnement quel advis prendre, ny par quel bout commencer. Le pays estoit du tout desert, et en friche : il n'y avoit point de maison, ny de toicts, ny aucune commodité de bled. Au contraire, il y avoit des gens farouches et sauvages, esloignez de toute courtoisie et humanité, du tout differens de nous en façon de faire et instruction : sans religion, ny aucune cognoissance d'honnesteté ni de vertu, de ce qui est droit ou injuste : en sorte qu'il me venoit en pensée, assavoir si nous estions tombez entre des bestes portans la figure humaine. Il nous falloit pourvoir à toutes ces incommoditez à bon escient, et en toute diligence, et y trouver remede pendant que les navires s'apprestoyent au retour, de peur que ceux du pays, pour l'envie qu'ils avoyent de ce que nous avions apporté, ne nous surprinssent au despourveu, et missent à mort. Il y avoit davantage le voisinage des Portugallois, lesquels ne nous voulans point de bien, et n'ayans peu garder le pays que nous tenons maintenant, prennent fort mal à gré qu'on nous y ait receu, et nous portent une haine mortelle. Parquoy toutes ces choses se presentoyent à nous ensemble : assavoir qu'il nous falloit choisir un lieu pour nostre retraite, le defricher et applanir, y mener de toutes parts de la provision et munition, dresser des forts, bastir des toicts et logis pour la garde de nostre bagage, assembler d'alentour la matiere et estoffe, et par faute de bestes le porter sur les espaules au haut d'un costau par des lieux forts, et bois tres-empeschans. En outre, d'autant que ceux du pays vivent au jour la journée, ne se soucians de labourer la terre, nous ne trouvions point de vivres assemblez en un certain lieu, mais il nous les falloit aller recueillir et querir bien loin çà et là : dont il advenoit que nostre compagnie, petite comme elle estoit, necessairement s'escartoit et diminuoit. A cause de ces difficultez, mes amis qui m'avoyent suyvi, tenans nos affaires pour desesperées, comme j'ay desja demonstré, ont rebroussé chemin : et de ma part aussi j'en ay esté aucunement esmeu. Mais d'autre costé pensant à part moy que j'avois asseuré mes amis que je me departois de France à fin d'employer à l'avancement du regne de Jesus Christ le soin et peine que j'avois mis par ci devant aux choses de ce monde, ayant cognu la vanité d'une telle estude et vacation, j'ay estimé que je donnerois aux hommes à parler de moy, et de me reprendre, et que je ferois tort à ma reputation si j'en estois destourné par crainte de travail ou de danger : davantage puisqu'il estoit question de l'affaire de Christ, je me suis asseuré qu'il m'assisteroit, et ameneroit le tout à bonne et heureuse issue. Parquoy j'ay prins courage, et ay entierement appliqué mon esprit pour amener à chef la chose laquelle j'avois entreprise d'une si grande affection, pour y employer ma vie. Et m'a semblé que j'en pourrois venir à bout par ce moyen, si je faisois foy de mon intention et dessein par une bonne vie et entiere, et si je retirois la troupe des ouvriers que j'avois amenez de la compagnie et accointance des infideles. Estant mon esprit adonné à cela, il m'a semblé que ce n'est point sans la providence de Dieu que nous sommes enveloppez de ces afaires, mais que cela est advenu de peur qu'estans gastez par trop grande oisiveté, nous ne vinssions à lascher la bride à nos appetits desordonnez et fretillans. En apres il me vient en memoire, qu'il n'y a rien si haut et mal-aisé, qu'on ne puisse surmonter en se parforçant ; partant, qu'il faut mettre son espoir et secours en patience et fermeté de courage, et exercer ma famille par travail continuel, et que la bonté de Dieu assistera à une telle affection et entreprise. Parquoy nous nous sommes transportez en une Isle esloignée de terre ferme d'environ deux lieues, et là j'ay choisi lieu pour nostre demeure, à fin que tout moyen de s'enfuir estant osté, je peusse retenir nostre troupe en son devoir : et pource que les femmes ne viendroyent point vers nous sans leurs maris, l'occasion de forfaire en cest endroit fut retranchée. Ce neantmoins il est advenu que vingt-six de nos mercenaires estans amorsez par leurs cupiditez charnelles, ont conspiré de me faire mourir. Mais au jour assigné pour l'execution, l'entreprinse m'a esté revelée par un des complices, au mesme instant qu'ils venoyent en diligence pour m'accabler. Nous avons evité un tel danger par ce moyen : c'est qu'ayant fait armer cinq de mes domestiques, j'ay commencé d'aller droit contre eux : alors ces conspirateurs ont esté saisis de telle frayeur et estonnement que sans difficulté ny resistance nous avons empoigné et emprisonné quatre des principaux autheurs du complot qui m'avoyent esté declarez. Les autres espouvantez de cela, laissans les armes se sont tenus cachez. Le lendemain nous en avons deslié un des chaines, à fin qu'en plus grande liberté il peust plaider sa cause : mais prenant la course, il se precipita dedans la mer, et s'estouffa. Les autres qui restoyent, estans amenez pour estre examinez, ainsi liez comme ils estoyent, ont de leur bon gré sans question declaré ce que nous avions entendu par celuy qui les avoit accusez. Un d'iceux ayant un peu auparavant esté chastié de moy pour avoir eu affaire avec une putain, s'est demonstré de plus mauvais vouloir, et a dit que le commencement de la conjuration estoit venu de luy, et qu'il avoit gagné par presens le pere de la paillarde, à fin qu'il le tirast hors de ma puissance si je le pressoye de s'abstenir de la compagnie d'icelle. Cestuy-la a esté pendu et estranglé pour tel forfaict ; aux deux autres nous avons fait grace, en sorte neantmoins qu'estans enchainez ils labourent la terre ; quant aux autres, je n'ay point voulu m'informer de leur faute, à fin que l'ayant cogneue et averée je ne la laissasse impunie, ou si j'en voulois faire justice, comme ainsi soit que la troupe en fust coulpable, il n'en demeurast point pour parachever l'oeuvre par nous entreprins. Parquoy en dissimulant le mescontentement que j'en avois, nous leur avons pardonné la faute, et à tous donné bon courage : ce neantmoins nous ne nous sommes point tellement asseurez d'eux que nous n'ayons en toute diligence enquis et sondé par les actions et deportemens d'un chacun ce qu'il avoit au coeur. Et par ainsi ne les espargnant point, mais moy-mesme present les faisant travailler, non seulement nous avons bousché le chemin à leurs mauvais desseins, mais aussi en peu de temps avons bien muni et fortifié nostre isle tout à l'entour. Cependant selon la capacité de mon esprit je ne cessois de les admonnester et destourner des vices, et les instruire en la Religion Chrestienne, ayant pour cest effect estably tous les jours prieres publiques soir et matin : et moyennant tel devoir et pourvoyance nous avons passé le reste de l'année en plus grand repos. Au reste, nous avons esté delivrez d'un tel soin par la venue de nos navires : car là j'ay trouvé personnages, dont non seulement je n'ay que faire de me craindre, mais aussi ausquels je me puis fier de ma vie. Ayant telle commodité en main, j'en ay choisi dix de toute la troupe, ausquels j'ay remis la puissance et autorité de commander. De façon que d'oresenavant rien ne se face que par advis de conseil, tellement que si j'ordonnois quelque chose au prejudice de quelqu'un, il fust sans effet ny valeur, s'il n'estoit autorisé et ratifié par le conseil. Toutesfois je me suis reservé un poinct : c'est que la sentence estant donnée, il me soit loisible de faire grace au malfaicteur, en sorte que je puisse profiter à tous, sans nuire à personne. Voilà les moyens par lesquels j'ay deliberé de maintenir et defendre nostre estat et dignité. Nostre Seigneur Jesus Christ vous vueille defendre de tout mal, avec vos compagnons, vous fortifier par son esprit, et prolonger vostre vie un bien long temps pour l'ouvrage de son Eglise. Je vous prie saluer affectueusement de ma part mes tres chers freres et fideles, Cephas et de la Fleche. De Colligny en la France Antarctique, le dernier de Mars 1557.

 

Si vous escrivez à Madame Renée de France nostre maistresse, je vous supplie la saluer tres-humblement en mon nom.

 

Il y a encor à la fin de ceste lettre de Villegagnon une clause escrite de sa propre main : mais parce que je l'allegueray contre luy mesme, au sixiesme chapitre de ceste histoire, à fin d'obvier aux redites, je l'ay retranchée en ce lieu. Mais quoy qu'il en soit, puisque par ceste narration de Villegagnon il appert tout evidemment que contre verité Thevet, en sa Cosmographie a publié et gazouillé que nous avions esté auteurs d'une sedition au fort de Colligny ; attendu, di-je, que, comme il a esté veu, nous n'y estions pas encores arrivez quand elle y advint, c'est merveille que ceste digression luy plaise tant, qu'outre ce que dessus, ne se pouvant saouler d'en parler, quand il traite de la loyauté des Escossois, accommodant ceste bourde à son propos, voicy encor ce qu'il en dit:

 

La fidelité desquels j'ay aussi cognue en certain nombre de Gentils-hommes et soldats, nous accompagnans sur nos navires en ces pays lointains de la France Antarctique, pour certaines conjurations faites contre nostre compagnie de François Normands, lesquels pour entendre le langage de ce peuple sauvage et barbare, qui n'ont presque point de raison pour la brutalité qui est en eux, avoyent intelligence, pour nous faire mourir tous, avec deux Roitelets du pays, ausquels ils avoyent promis ce peu de biens que nous avions. Mais lesdits Escossois en estans advertis, descouvrirent l'entreprise au Seigneur de Villegagnon et à moy aussi, duquel fait furent tres-bien chastiez ces imposteurs, aussi bien que les Ministres que Calvin y avoit envoyez, qui beurent un peu plus que leur saoul, estans comprins en la conspiration.

 

Derechef Thevet entassant matiere sur matiere, en s'embarrassant de plus en plus ne sçait qu'il veut dire en cest endroit : car meslant trois divers faits ensemble, dont l'un toutesfois est faux et supposé par luy, lequel j'ay jà refuté, et deux autres advenus en divers temps, tant s'en faut encores que les Escossois luy eussent revelé la conjuration dont il parle à présent, qu'au contraire (comme vous avez entendu), luy estant du nombre de ceux ausquels Villegagnon reprochoit par sa lettre qu'ils s'en estoyent retournez en Egypte, c'est à dire à la Papauté, de quoy on peut aussi recueillir que tous reciproquement avant que sortir de France luy avoyent fait promesse de se renger à la religion reformée, laquelle il disoit vouloir establir où il alloit, il ne fut non plus compris en ce second et vray danger qu'au premier imaginaire et forgé en son cerveau.

 

Touchant le troisieme, contenant que quelques seditieux compagnons de Richier furent executez, et leurs corps donnez pour pasture aux poissons : je di aussi que tant s'en faut que cela soit vray, de la façon que Thevet le dit, qu'au contraire, ainsi qu'il sera veu au discours de ceste histoire, combien que Villegagnon depuis sa revolte de la Religion nous fist un tres-mauvais traitement, tant y a que ne se sentant pas le plus fort, non seulement il ne fit mourir aucuns de nostre compagnie avant le departement de Du Pont nostre conducteur et de Richier, avec lesquels je repassay la mer, mais aussi ne nous osant ni pouvant retenir par force, nous partismes de ce pays-là avec son congé : frauduleux toutesfois, comme je diray ailleurs. Vray est, ainsi qu'il sera aussi veu en son lieu, que de cinq de nostre troupe qui, apres le premier naufrage que nous cuidasmes faire, environ huict jours apres nostre embarquement, s'en retournerent dans une barque en la terre des sauvages, il en fit voirement, cruellement et inhumainement precipiter trois en mer, non toutesfois pour aucune sedition qu'ils eussent entreprise, mais, comme l'histoire qui en est au livre des martyrs de nostre temps le tesmoigne, ce fut pour la confession de l'Evangile, laquelle Villegagnon avoit rejettée. Davantage comme Thevet, ou en s'abusant, ou malicieusement dit qu'ils estoyent ministres, aussi encor en attribuant à Calvin l'envoy de quatre en ce pays-là, commet il une autre double faute. Car en premier lieu, les elections et envoy des pasteurs en nos Eglises se faisant par l'ordre qui y est establi, assavoir par la voye des consistoires, et de plusieurs choisis et authorisez de tout le peuple, il n'y a homme entre nous, qui, comme le Pape, de puissance absolue puisse faire telle chose. Secondement, quant au nombre, il ne se trouvera pas qu'il passast en ce temps là (et croy qu'il n'y en a point eu depuis) plus de deux ministres en l'Amerique, assavoir Richier et Chartier. Toutesfois si sur ce dernier article, et sur celuy de la vocation de ceux qui furent noyez, Thevet replique, que n'y regardant pas de si pres, il appelle tous ceux qui estoyent en nostre compagnie ministres : je luy respons, que tout ainsi qu'il sçait bien qu'en l'eglise catholique Romaine tous ne sont pas cordeliers comme il est, qu'aussi, sans faire comparaison, nous qui faisons profession de la religion Chrestienne et Evangelique, n'estans pas rats en paille, comme on dit, ne sommes pas tous Ministres. Et au surplus, parce que Thevet ayant aussi honorablement qualifié Richier du titre de Ministre, que faussement du nom de seditieux (luy concedant cependant qu'il a vrayement quitté son doctoral Sorbonique), pourroit prendre mal à gré qu'en recompense, et en luy respondant je ne luy baille ici autre titre que de cordelier : je suis contant pour le gratifier en cela, de le nommer encor, non seulement simplement Cosmographe, mais qui plus est si general et universel que, comme s'il n'y avoit pas assez de choses remarquables en toute ceste machine ronde, ni en ce monde (duquel cependant il escrit ce qui est et ce qui n'est pas), il va encores outre cela, chercher des fariboles au royaume de la lune, pour remplir et augmenter ses livres des contes de la cigongne. Dequoy neantmoins comme François naturel que je suis, jaloux de l'honneur de mon prince, il me fasche tant plus, que non seulement celuy dont je parle estant enflé du titre de Cosmographe du Roy, en tire argent et gages si mal employez, mais, qui pis est, qu'il faille que par ce moyen des niaiseries indignes d'estre couchées en une simple missive, soyent couvertes et authorisées du nom Royal. Au reste, à fin de faire sonner toutes les cordes qu'il a touchées, combien que j'estime indigne de response, que pour monstrer qu'il mesure tous les autres à l'aune et à la reigle de S. François, duquel les freres mineurs, comme luy, fourrent tout dans leurs besaces, il a jetté à la traverse, que les predicans, comme il parle, estans arrivez en l'Amerique, ne taschans qu'à s'enrichir, en attrappoyent où ils en pouvoyent avoir ; puis toutesfois que cela (qui n'est non plus vray que les fables de l'Alcoran des cordeliers) est sciemment et de gayeté de coeur, comme on dit, attaquer l'escarmouche contre ceux qu'il n'a jamais veu en l'Amerique ni receu d'eux desplaisir ailleurs : estant du nombre des defendans, il faut qu'en luy rejettant les pierres qu'il nous a voulu ruer, en son jardin, je descouvre quelque peu de ses autres friperies.

 

Pour donc le combattre tousjours de son propre baston, que respondra-il sur ce qu'ayant premierement dit en mots expres en son livre des singularitez qu'il ne demeura que trois jours au Cap de Frie, il a neantmoins depuis escrit en sa Cosmographie, qu'il y sejourna quelques mois. Au moins si au singulier il eust dit un mois, et puis là dessus faire accroire que les jours de ce pays-là durent un peu plus d'une sepmaine, il luy eust adjousté foy qui eust voulu : mais d'estendre le sejour de trois jours à quelques mois, sous correction, nous n'avons point encores apprins que les jours plus esgaux sous la zone Torride et pres des Tropiques qu'en nostre climat, se transmuent pour cela en mois.

 

Outre plus, pensant tousjours esblouyr les yeux de ceux qui lisent ses oeuvres, nonobstant que ci dessus par son propre tesmoignage j'aye monstré qu'il ne demeura en tout qu'environ dix sepmaines en l'Amerique : assavoir depuis le dixiesme de Novembre 1555. jusques au dernier de Janvier suyvant, durant lesquelles encores (comme j'ay entendu de ceux qui l'ont veu par delà) en attendant que les navires où il revint fussent chargées, il ne bougea gueres de l'isle inhabitable où se fortifia Villegagnon : si est-ce qu'à l'ouyr discourir au long et au large, vous diriez qu'il a non seulement veu, ouy et remarqué en propre personne toutes les coustumes et manieres de faire de ceste multitude de divers peuples sauvages habitans en ceste quarte partie du monde, mais qu'aussi il a arpenté toutes les contrées de l'Inde Occidentale : à quoy neantmoins, pour beaucoup de raisons, la vie de dix hommes ne suffiroit pas. Et de faict, combien qu'à cause des deserts et lieux inaccessibles, mesme pour la crainte des Margajas ennemis jurez de ceux de nostre nation, la terre desquels n'est pas fort esloignée de l'endroit où nous demeurions, il n'y ait Truchemen François, quoy qu'aucuns dés le temps que nous y estions, y eussent jà demeurez neuf ou dix ans, qui se voulust vanter d'avoir esté quarante lieues avant sur les terres (je ne parle point des navigations lointaines sur les rivages), tant y a que Thevet dit avoir esté soixante lieues et davantage avec des sauvages, cheminans jour et nuict dans des bois espais et toffus, sans avoir trouvé beste qui taschast à les offenser. Ce que je croy aussi fermement, quant à ce dernier point, assavoir qu'il ne fut pas lors en danger des bestes sauvages, comme je m'asseure que les espines ny les rochers ne luy esgratignerent gueres les mains ny le visage, ny gasterent les pieds en ce voyage.

 

Mais surtout qui ne s'esbahiroit de ce qu'ayant dit quelque part qu'il fut plus certain de ce qu'il a escrit de la maniere de vivre des Sauvages, apres qu'il eut apprins à parler leur langage, en fait neantmoins ailleurs si mauvaise preuve que Pa, qui en ceste langue Bresilienne veut dire ouy, est par luy exposé, Et vous aussi ? De façon que comme je monstreray ailleurs, le bon et solide jugement que Thevet a eu en escrivant, qu'avant l'invention du feu en ce pays-là, il y avoit de la fumée pour seicher les viandes, aussi pour eschantillon de sa suffisance en l'intelligence du langage des sauvages, allegant ceci en cest endroit, je laisse à juger, si n'entendant pas cest adverbe affirmatif, qui n'est que d'une seule syllabe, il n'a pas aussi bonne grace de se vanter de l'avoir apprins : comme celuy lequel luy reproche, qu'apres avoir frequenté quelques mois parmi deux ou trois peuples, il a remasché ce qu'il y a apprins de mots obscurs et effroyables, aura matiere de rire quand il verra ce que je di icy. Partant, sans vous en enquerir plus avant, fiez-vous en Thevet de tout ce que confusément et sans ordre il vous gergonnera au vingtuniesme livre de sa Cosmographie de la langue des Ameriquains : et vous asseurez qu'en parlant de Maïr momen, et Mair pochi, il vous en baillera des plus vertes et plus cornues.

 

Que dirons-nous aussi de ce que s'escarmouchant si fort en sa Cosmographie contre ceux qui appellent ceste terre d'Amerique Inde Occidentale, à laquelle il veut que le nom de France Antarctique, qu'il dit luy avoir premierement imposé, demeure, combien qu'ailleurs il attribue ceste nomination à tous les François qui arriverent en ce payslà avec Villegagnon, l'a toutesfois luy mesure en plusieurs endroits nommée Inde Amérique ? Somme, quoy qu'il ne soit pas d'accord avec soy-mesme, tant y a qu'à voir les censures, refutations et corrections qu'il fait és ceuvres d'autruy, on diroit que tous ont esté nourris dans des bouteilles, et qu'il n'y a que le seul Thevet qui ait tout veu par le trou de son chaperon de Cordelier. Et m'asseure bien que si en lisant ceste mienne histoire, il y voit quelques traits des choses par luy tellement quellement touchées, qu'incontinent, suyvant son style accoustumé, et la bonne opinion qu'il a de soy, il ne faudra pas de dire : Hà, tu m'as desrobé cela en mes escrits. Et de faict, si Belle Forest, non seulement Cosmographe comme luy, mais qui outre cela à sa louange avoit couronné son livre des Singularitez d'une belle Ode, n'a peu neantmoins eschapper que Thevet par mespris, ne l'ait une infinité de fois appelé en sa Cosmographie, pauvre Philosophe, pauvre Tragique, pauvre Comingeois' ; puis, di-je, qu'il ne peut souffrir qu'un personnage, qui mesme au reste aussi à propos que luy, s'estomaque si souvent contre les Huguenots luy soit parangonné, que doy-je attendre, moy qui avec ma foible plume ay osé toucher un tel Collosse ? Tellement que, m'estant advis que, comme un Goliath me maudissant par ses dieux, je le voye desja monter sur ses ergots, je ne doute point, quand il verra que je luy ay un peu icy descouvert sa mercerie, que baaillant pour m'engloutir, mesme employant les Canons du Pape, il ne fulmine à l'encontre de moy et de mon petit labeur. Mais quand bien pour me venir combatre il devroit, en vertu de son sainct François le jeune, faire resusciter Quoniambegue avec ses deux pieces d'artilleries sur ses deux espaules toutes nues, comme d'une façon ridicule (pensant faire accroire que ce sauvage, sans crainte de s'escorcher, ou plustost d'avoir les espaules toutes entieres emportées du reculement des pieces, tiroit en ceste sorte) il l'a ainsi fait peindre en sa Cosmographie' : tant y a qu'outre la charge qu'en le repoussant je luy ay jà faite, encores deliberé-je, non seulement de l'attaquer cy apres en passant, mais, qui plus est, l'assaillir si vivement, que je luy rascleray et reduiray à neant ceste superbe VILLE-HENRY, laquelle fantastiquement il nous avoit bastie en l'air, en l'Amerique z. Mais en attendant que je face mes approches, et que, puisqu'il est adverti, il se prepare pour soustenir vaillamment l'assaut ou se rendre, je prieray les lecteurs, qu'en se resouvenant de ce que j'ay dit ci dessus, que les impostures de Thevet contre nous ont esté cause en partie de me faire mettre ceste histoire de nostre voyage en lumiere, ils m'excusent si en ceste preface, l'ayant conveincu par ses propres escrits, j'ay esté un peu long à le rembarrer. Surquoy je n'insisteray pas d'avantage, encor que depuis ma premiere impression on m'ait adverti que Thevet cerchoit des memoires pour escrire contre moy, niesmes que quelques-uns de ceux qui se disent de nostre Religion luy en avoyent voulu bailler : enquoy, si ainsi est, ils monstrent le bon zele qu'ils y ont. Car, comme j'ay dit ailleurs, n'ayant jamais veu Thevet, que je sache, ny receu desplaisir de luy pour mon particulier, ce que je l'ay contredit en ceste histoire est seulement pour oster le blasme qu'il avoit voulu mettre sus à l'Evangile, et à ceux qui de nostre temps l'ont premierement annoncée en la terre du Bresil. Ce qui servira aussi pour respondre à cest Apostat Matthieu de Launay, lequel au second livre qu'il a fait, pour mieux descouvrir son Apostasie, a esté si impudent d'escrire, qu'encor qu'il ne fust question de la Religion, les ministres n'ont laissé de mordre en leurs escrits les plus excellens personnages de nostre temps, entre lesquels il met Thevet : qui neantmoins à l'endroit où je l'ay principalement refuté, s'estoit sans occasion, directement et formellement attaché à la Religion reformée et à ceux qui en font profession. Parquoy que cest effronté de Launay, qui au lieu que j'ay allegué, m'appellant belistre (pour me bien cognoistre, dit-il, en quoy derechef il ment impudemment, car je n'eu jamais accez à luy, ni semblablement luy à moy, dont je loue Dieu) est luy-mesme delaissant Jesus Christ la fontaine d'eau vive, retourné boire és cysternes puantes du Pape, et caymander en sa cuisine, se mesle seulement de la defendre jusques à ce que luy et ses semblables (qui ont mal senti de la foy, dira-on finalement) y soyent du tout eschaudez, apres que on se sera servi d'eux par ce moyen, miserables devant Dieu et devant les hommes. Ainsi donc, pour conclure ce propos, que Thevet responde, s'il en a envie, si ce que j'ay dit contre luy est vray ou non : car c'est là le poinct, et non pas à la façon des mauvais plaideurs, esgarer la matiere en s'informant qui je suis, combien que par la grace de Dieu (sans faire comparaison) j'aille aussi hardiment partout la teste levée qu'il sçauroit faire, quelque Cosmographe qu'il soit l'asseurant, s'il met en avant autre chose que la verité, de luy opposer des raisons si fermes que mettant tousjours ses propres escrits au devant, il ne faudra pas traverser jusques en l'Amerique pour faire juger à chacun quels ils sont.

 

Semblablement et tout d'un fil, je prie que nul ne se scandalize de ce que, comme si je voulois resveiller les morts, j'ay narré en ceste histoire quels furent les deportemens de Villegagnon en l'Amerique pendant que nous y estions : car outre ce que cela est du sujet que je me suis principalement proposé de traitter, assavoir monstrer à quelle intention nous fismes ce voyage, je n'en ay pas dit à peu pres de ce que j'eusse fait, s'il estoit de ce temps en vie.

 

Au surplus, pour parler maintenant de mon faict, parce premierement que la Religion est l'un des principaux poincts qui se puisse et doive remarquer entre les hommes', nonobstant que bien au long ci-apres au seiziesme chapitre je declare quelle est celle des Toüoupinambaoults sauvages Ameriquains, selon que je l'ay peu comprendre : toutesfois d'autant que, comme il sera là veu, je commence ce propos par une difficulté dont je ne me puis moy-mesme assez esmerveiller, tant s'en faut que je la puisse si entierement resoudre qu'on pourroit bien desirer, dés maintenant je ne lairray d'en toucher quelque chose en passant. Je diray donc qu'encores que ceux qui ont le mieux parlé selon le sens commun, ayent non seulement dit, mais aussi cogneu, qu'estre homme et avoir ce sentiment, qu'il faut donc dependre d'un plus grand que soy, voire que toutes creatures sont choses tellement conjointes l'une avec l'autre, que quelques differens qui se soyent trouvez en la maniere de servir à Dieu, cela n'a peu renverser ce fondement, Que l'homme naturellement doit avoir quelque religion vraye ou fausse, si est-ce neantmoins qu'apres que d'un bon sens rassis ils en ont ainsi jugé, qu'ils n'ont pas aussi dissimulé, quand il est question de comprendre à bon escient à quoy se renge plus volontiers le naturel de l'homme, en ce devoir de religion, qu'on apperçoit volontiers estre vray ce que le Poete Latin a dit, assavoir :

 

Que l'appetit bouillant en l'homme

Est son principal Dieu en somme.

 

Ainsi pour appliquer et faire cognoistre par exemple ces deux tesmoignages en nos sauvages Ameriquains, il est certain en premier lieu, que nonobstant ce qui leur est de particulier, il ne se peut nier qu'eux estans hommes naturels, n'ayent aussi ceste disposition et inclination commune à tous : assavoir d'apprehender quelque chose plus grande que l'homme, dont depend le bien et le mal, tel pour le moins qu'ils se l'imaginent. Et à cela se rapporte l'honneur qu'ils font à ceux qu'ils nomment Caraibes, dont nous parlerons en son lieu, lesquels ils cuident en certaines saisons leur apporter le bon heur ou le mal heur. Mais quant au but qu'ils se proposent pour leur contentement et souverain poinct d'honneur, qui est, comme je monstreray parlant de leurs guerres et ailleurs, la poursuite et vengeance de leurs ennemis, reputant cela à grand gloire, tant en ceste vie que apres icelle (tout ainsi qu'en partie ont fait les anciens Romains) ils tiennent telle vengeance et victoire pour leur principal bien : bref selon qu'il sera veu en ceste histoire, au regard de ce qu'on nomme Religion parmi les autres peuples, il se peut dire tout ouvertement que, non seulement ces pauvres sauvages n'en ont point, mais qu'aussi s'il y a nation qui soit et vive sans Dieu au monde, ce sont vrayement eux. Toutesfois en ce poinct sont-ils peut-estre moins condamnables : c'est qu'en advouant et confessant aucunement leur malheur et aveuglissement (quoy qu'ils ne l'apprehendent pour s'y desplaire, ni cercher le remede quand mesme il leur est presenté) ils ne font semblant d'estre autres que ce qu'ils sont.

 

Touchant les autres matieres, les sommaires de tous les chapitres mis au commencement du livre montrent assez quelles elles sont : comme aussi le premier chapitre declare la cause qui nous meut de faire ce voyage en l'Amerique. Ainsi suivant ce que je promettois en la premiere edition, outre les cinq diverses figures d'hommes sauvages qui y sont, nous en avons encor adjousté quelques-unes pour le plaisir et contentement des lecteurs : et n'a pas tenu à moy qu'il n'y en ait davantage, mais l'Imprimeur n'a voulu pour ceste fois fournir à tant de frais qu'il eust fallu faire pour la taille d'icelles.

 

Au reste, n'ignorant pas ce qui se dit communément assavoir que parce que les vieux et ceux qui ont esté loin, ne peuvent estre reprins, ils se licencient et donnent souvent congé de mentir : je diray là dessus en un mot, que tout ainsi que je hay la menterie et les menteurs, aussi s'il se trouve quelqu'un qui ne vueille adjouster foy à plusieurs choses, voirement estranges, qui se liront en ceste histoire, qu'il sache quel qu'il soit, que je ne suis pas pour cela deliberé de le mener sur les lieux pour les luy faire voir. Tellement que je ne m'en donneray non plus de peine que je fais de ce qu'on m'a dit qu'aucuns doutent de ce que j'ay escrit et fait imprimer par ci-devant du siege et de la famine de Sancerre : laquelle cependant (comme il sera veu) je puis asseurer n'avoir encores esté si aspre, bien plus longue toutesfois, que celle que nous endurasmes sur mer à nostre retour en France au voyage dont est question. Car si ceux dont je parle n'adjoustent foy à ce qui, au veu et sceu de plus de cinq cens personnes encores vivantes, a esté fait et pratiqué au milieu et au centre de ce royaume de France, comment croiront-ils ce qui non seulement ne se peut voir qu'à pres de deux mille lieues loin du pays où ils habitent, mais aussi choses si esmerveillables et non jamais cognues, moins escrites des Anciens, qu'à peine l'experience les peut-elle engraver en l'entendement de ceux qui les ont veuës ? Et de faict, je n'auray point honte de confesser ici, que depuis que j'ay esté en ce pays de l'Amerique, auquel, comme je deduiray, tout ce qui s'y voit, soit en la façon de vivre des habitans, forme des animaux et en general en ce que la terre produit, estant dissemblable de ce que nous avons en Europe, Asie et Afrique, peut bien estre appelé monde nouveau, à nostre esgard : sans approuver les fables qui se lisent és livres de plusieurs, lesquels, se fians aux rapports qu'on leur a faits, ou autrement, ont escrit choses du tout fausses, je me suis retracté de l'opinion que j'ay autresfois eue de Pline, et de quelques autres descrivans les pays estranges, parce que j'ay veu des choses aussi bigerres et prodigieuses qu'aucunes qu'on a tenues incroyables dont ils font mention.

 

Pour l'esgard du stile et du langage, outre ce que j'ay jà dit ci-devant que je cognoissois bien mon incapacité en cest endroit, encore sçay-je bien, parce qu'au gré de quelques-uns je n'auray pas usé de phrases ni de termes assez propres et signifians pour bien expliquer et representer tant l'art de navigation que les autres diverses choses dont je fay mention, qu'il y en aura qui ne s'en contenteront pas : et nommément nos François, lesquels ayans les oreilles tant delicates et aymans tant les belles fleurs de Rhetorique, n'admettent ni ne reçoivent nuls escrits, sinon avec mots nouveaux et bien pindarizez. Moins encores satisferay-je à ceux qui estiment tous livres non seulement pueriles, mais aussi steriles, sinon qu'ils soyent enrichis d'histoires et d'exemples prins d'ailleurs : car combien qu'à propos des matieres que je traite j'en eusse peu mettre beaucoup en avant, tant y a neantmoins qu'excepté l'historien des Indes Occidentales, lequel (parce qu'il a escrit plusieurs choses des Indiens du Peru conforme à ce que je di de nos sauvages Ameriquains) j'allegue souvent, je ne me suis que bien rarement servi des autres. Et de faict, à mon petit jugement, une histoire, sans tant estre parée des plumes d'autruy, estant assez riche quand elle est remplie de son propre suject, outre que les lecteurs, par ce moyen, n'extravagans point du but pretendu par l'auteur qu'ils ont en main, comprennent mieux son intention : encore me rapporté-je à ceux qui lisent les livres qu'on imprime journellement, tant des guerres qu'autres choses, si la multitude des allegations prinses d'ailleurs, quoy qu'elles soyent adaptées és matieres dont est question, ne les ennuyent pas. Sur quoy cependant, à fin qu'on ne m'objecte qu'ayant ci-dessus reprins Thevet, et maintenant condamnant encor ici quelques autres, je commets neantmoins moy-mesme telles fautes : si quelqu'un, di-je, trouve mauvais que, quand ci-apres je parleray de la façon de faire des sauvages (comme si je me voulois faire valoir), j'use si souvent de ceste façon de parler, Je vis, je me trouvay, cela m'advint, et choses semblables, je respon, qu'outre (ainsi que j'ay touché) que ce sont matieres de mon propre sujet, qu'encores, comme on dit, est-ce cela parlé de science, c'est à dire de veuë et d'experience : voire diray des choses que nul n'a possible jamais remarquées si avant que j'ay faict, moins s'en trouve-il rien par escrit. J'enten toutesfois, non pas de toute l'Amerique en general, mais seulement de l'endroit où j'ay demeuré environ un an 3 : assavoir sous le tropique de Capricorne entre les sauvages nommez Touoüpinambaoults. Finalement asseurant ceux qui aiment mieux la verité dite simplement que le mensonge orné et fardé de beau langage, qu'ils trouveront les choses par moy proposées en ceste histoire non seulement veritables, mais aussi aucunes, pour avoir esté cachées à ceux qui ont precedé nostre siecle, dignes d'admiration : je prie l'Eternel, auteur et conservateur de tout cest univers, et de tant de belles creatures qui y sont contenues, que ce mien petit labeur reussisse à la gloire de son sainct nom, Amen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SOMMAIRES DES CHAPITRES de ceste Histoire de l'Amerique.

 

 

CHAPITRE I.

Du motif et occasion qui nous fit entreprendre ce lointain voyage, en la terre du Bresil.

 

CHAPITRE II.

De nostre embarquement au port d'Honfleur, pays de Normandie : ensemble des tourmentes, rencontres, prinses de navires, et premieres terres et isles que nous descouvrismes.

 

CHAPITRE III.

Des Bonites, Albacores, Dorades, Marsouins, poissons volans, et autres de plusieurs sortes que nous vismes et prismes sous la zone Torride.

 

CHAPITRE IIII.

De l'Equateur ou ligne Equinoctiale : ensemble des tempestes, inconstances des vents, pluye infecte, chaleurs, soifs et autres incommoditez que nous eusmes et endurasmes aux environs et sous icelle.

 

CHAPITRE V.

Descouvrement et premiere veue que nous eusmes, tant de l'Inde Occidentale ou terre du Bresil, que des sauvages habitans en icelle : avec tout ce qui nous advint sur mer, jusques sous le Tropique de Capricorne.

 

CHAPITRE VI.

De nostre descente au fort de Colligny, en la terre du Bresil : du recueil que nous y fit Villegagnon : et de ses comportemens, tant au faict de la Religion qu'autres parties de son gouvernement en ce pays-là.

 

CHAPITRE VII.

Description de la riviere de Ganabara, autrement dite Genevre en l'Amerique : de l'isle et fort de Colligny qui fut basti en icelle : ensemble des autres isles qui sont és environs.

 

CHAPITRE VIII.

Du naturel, force, stature, nudité, disposition et ornemens du corps, tant des hommes que des femmes sauvages Bresiliens, habitans en l'Amerique, entre lesquels j'ay frequenté environ un an.

 

CHAPITRE IX.

Des grosses racines, et gros mil, dont les sauvages font farine qu'ils mangent au lieu de pain ; et de leur bruvage qu'ils nomment Caou-in.

 

CHAPITRE X.

Des animaux, venaisons, gros lezards, serpens, et autres bestes monstrueuses de l'Amerique.

 

CHAPITRE XI.

De la varieté des oyseaux de l'Amerique, tous differens des nostres : ensemble des grosses chauves-souris, abeilles, mousches, mouschillons, et autres vermines estranges de ce pays-là.

 

CHAPITRE XII.

D'aucuns poissons plus communs entre les sauvages de l'Amerique : et de leur maniere de pescher.

 

CHAPITRE XIII.

Des arbres, herbes, racines, et fruicts exquis que produit la terre du Bresil.

 

CHAPITRE XIV.

De la guerre, combats, hardiesse, et armes des sauvages de l'Amerique.

 

CHAPITRE XV.

Comment les Ameriquains traitent leurs prisonniers prins en guerre : et des ceremonies qu'ils observent à les tuer et à les manger.

 

CHAPITRE XVI.

Ce qu'on peut appeler religion entre les sauvages Ameriquains : des erreurs, où certains abuseurs qu'ils ont entr'eux, nommez Caraibes, les detiennent : et de la grande ignorance de Dieu où ils sont plongez.

 

CHAPITRE XVII.

Du mariage, Polygamie, et degrez de consanguinité, observez par les sauvages : et du traitement de leurs petits enfans.

 

CHAPITRE XVIII.

Ce qu'on peut appeler loix et police civile entre les sauvages : comment ils traitent et reçoivent humainement leurs amis qui les vont visiter : et des pleurs, et discours joyeux que les femmes font à leur arrivée et bien venue.

 

CHAPITRE XIX.

Comment les sauvages se traitent en leurs maladies : ensemble de leurs sepultures et funerailles : et des grands pleurs qu'ils font apres leurs morts.

 

CHAPITRE XX.

Colloque de l'entrée et arrivée en la terre du Bresil, entre les gens du pays nommez Tououpinambaoults et Toupinenkin : en langage sauvage et François.

 

CHAPITRE XXI.

De nostre departement de la terre du Bresil, dite Amerique : ensemble des naufrages et premiers perils que nous eschapasmes sur mer à nostre retour.

 

CHAPITRE XXII.

De l'extreme famine, tormente, et autres dangers, dont Dieu nous delivra en repassant en France.

 

 

 

 

 

CHAPITRE I.

Du motif et occasion qui nous fit entreprendre ce lointain voyage en la terre du Bresil.

 

D'autant que quelques Cosmographes et autres historiens de nostre temps ont jà par cy devant escrit de la longueur, largeur, beauté et fertilité de ceste quatriesme partie du monde appelée Amerique ou terre du Bresil : ensemble des isles proches et terres continentes à icelle, du tout incognues aux anciens : mesmes de plusieurs navigations qui s'y sont faites depuis environ octante ans qu'elle fut premierement descouverte : sans m'arrester à traiter cest argument au long ny en general, mon intention et mon sujet sera en ceste histoire, de seulement declarer ce que j'ay pratiqué, veu, ouy et observé tant sur mer, allant et retournant, que parmi les sauvages Ameriquains, entre lesquels j'ay frequenté et demeuré environ un an. Et à fin que le tout soit mieux cogneu et entendu d'un chacun, commençant par le motif qui nous fit entreprendre un si fascheux et lointain voyage, je diray briefvement quelle en fut l'occasion.

L'an 1555. un nommé Villegagnon Chevalier de Malte, autrement de l'Ordre qu'on appele de S. Jean de Jerusalem, se faschant en France, et mesme ayant receu quelque mescontentement en Bretagne, où il se tenoit lors, fit entendre en divers endroits du Royaume de France à plusieurs notables personnages de toutes qualitez, que dés long temps il avoit non seulement une extreme envie de se retirer en quelque pays lointain, où il peust librement et purement servir à Dieu selon la reformation de l'Evangile : mais qu'aussi il desiroit d'y preparer lieu à tous ceux qui s'y voudroyent retirer pour eviter les persecutions : lesquelles de fait estoyent telles qu'en ce temps-là plusieurs personnages, de tout sexe et de toutes qualitez, estoyent en tous les endroits du Royaume de France, par Edits du Roy et par arrests des Cours de Parlemens, bruslez vifs, et leurs biens confisquez pour le faict de la Religion.

 

Declarant en outre Villegagnon tant de bouche à ceux qui estoyent près de luy, que par lettres qu'il envoyoit à quelques particuliers, qu'ayant ouy parler, et faire tant de bons recits à quelques-uns de la beauté et fertilité de la partie en l'Amerique, appelée terre du Bresil, que pour s'y habituer et effectuer son dessein, il prendroit volontiers ceste route et ceste brisée. Et de fait sous ce pretexte et belle couverture, ayant gagné les coeurs de quelques grans seigneurs de la Religion reformée, lesquels menez de mesme affection qu'il disoit avoir, desiroyent trouver telle retraite : entre iceux feu d'heureuse memoire messire Gaspard de Coligny Admiral de France, bien veu, et bien venu qu'il estoit auprès du Roy Henry 2. lors regnant, luy ayant proposé que si Villegagnon faisoit ce voyage il pourroit descouvrir beaucoup de richesses et autres commoditez pour le profit du Royaume, il luy fit donner deux beaux navires equipez et fournis d'artillerie : et dix mille francs pour faire son voyage.

 

Ainsi Villegagnon avec cela avant que sortir de France, ayant fait promesse à quelques personnages d'honneur qui l'accompagnerent qu'il establiroit le pur service de Dieu au lieu où il resideroit, après qu'au reste il se fut pourveu de matelots et d'artisans qu'il mena avec luy, au mois de Mai audit an 1555. il s'embarqua sur mer, où il eut plusieurs tormentes et destourbiers, mais enfin, nonobstant toutes difficultez, en Novembre suyvant il parvint audit pays.

 

Arrivé qu'il y fut, il descendit, et se pensa premierement loger sur un rocher à l'embouscheure d'un bras de mer, et riviere d'eau salée, nommée par les sauvages Ganabara, laquelle (comme je la descriray en son lieu) demeure par les vingt-trois degrez au delà de l'Equateur : assavoir droit sous le Tropique de Capricorne : mais les ondes de la mer l'en chasserent. Ainsi estant contraint de se retirer de là, il s'avança environ une lieuë tirant sur les terres, et s'accommoda en une Isle auparavant inhabitable : en laquelle ayant deschargé son artillerie et ses autres meubles, à fin qu'il y fust en plus grande seurté, tant contre les sauvages, que contre les Portugais, qui voyagent, et ont jà tant de forteresses en ce pays-là, il fit commencer d'y bastir un fort.

 

Or de là, feignant tousjours de brusler de zele d'avancer le regne de Jesus Christ, et le persuadant tant qu'il pouvoit à ses gens : quand ses navires furent chargées et prestes de revenir en France, il escrivit et envoya dans l'une d'icelles expressément homme à Geneve, requerant l'Eglise et les Ministres dudit lieu de luy ayder et le secourir autant qu'il leur seroit possible en ceste sienne tant saincte entreprinse. Mais sur tout, à fin de poursuyvre et advancer en diligence l'oeuvre qu'il avoit entreprins, et qu'il desiroit, disoit-il, de continuer de toutes ses forces, il prioit instamment, non seulement que on luy envoyast des Ministres de la parole de Dieu : mais aussi pour tant mieux reformer luy et ses gens, et mesme pour attirer les sauvages à la cognoissance de leur salut, que quelques nombres d'autres personnages bien instruits en la Religion Chrestienne accompagnassent lesdits Ministres pour l'aller trouver.

 

L'Eglise de Geneve ayant receu ses lettres, et ouy ses nouvelles, rendit premierement graces à Dieu de l'amplification du regne de Jesus Christ en pays si lointain, mesme en terre si estrange, et parmi une nation laquelle voirement estoit du tout ignorante le vray Dieu.

 

Et pour satisfaire à la requeste de Villegagnon, apres que feu Monsieur l'Admiral, auquel pour le mesme effect il avoit aussi escrit, eut sollicité par lettres Philippe de Corguilleray sieur du Pont (qui s'estoit retiré près de Geneve, et qui avoit esté son voisin en France près Chastillon sur Loing) d'entreprendre le voyage pour conduire ceux qui se voudroyent acheminer en ceste terre du Bresil vers Villegagnon : ledit sieur du Pont en estant aussi requis par l'Eglise et par les Ministres de Geneve, quoy qu'il fust jà vieil et caduc, si est-ce que pour la bonne affection qu'il avoit de s'employer à un si bon oeuvre, postposant, et mettant en arriere tous ses autres affaires, mesmes laissant ses enfants et sa famille de si loin, il accorda de faire ce qu'on requeroit de luy.

 

Cela faict, il fut question en second lieu de trouver des Ministres de la parole de Dieu. Partant, après que du Pont et autres siens amis en eurent tenu propos à quelques escoliers, qui pour lors estudioyent en Theologie à Geneve : entre autres maistres Pierre Richier, jà aagé pour lors de plus de cinquante ans, et Guillaume Chartier luy firent promesse, qu'en cas que par la voye ordinaire de l'Eglise on cogneust qu'ils fussent propres à ceste charge, ils estoyent prests de s'y employer. Ainsi apres que ces deux eurent esté presentez aux Ministres dudit Geneve, qui les ouyrent sur l'exposition de certains passages de l'Escriture saincte, et les exhorterent au reste de leur devoir, ils accepterent volontairement, avec le conducteur du Pont, de passer la mer pour aller trouver Villegagnon, à fin d'annoncer l'Evangile en l'Amerique.

 

Or restoit-il encore à trouver d'autres personnages instruits és principaux poincts de la foy : mesmes, comme Villegagnon mandoit, des artisans expers en leur art : mais parce que pour ne tromper personne, outre que du Pont declairoit le long et fascheux chemin qu'il convenoit faire : assavoir environ cent cinquante lieuës par terre, et plus de deux mille lieuës par mer, il adjoustoit, qu'estant parvenu en ceste terre d'Amerique, il se faudroit contenter de manger au lieu de pain, d'une certaine farine faite de racine, et quant au vin, nulles nouvelles, car il n'y en croist point : bref, qu'ainsi qu'en un nouveau monde (comme la lettre de Villegagnon chantoit) il faudroit là user de façons de vivre, et de viandes du tout differentes de celle de nostre Europe. Tous ceux, di-je, qui aymans mieux la theorique que la pratique de ces choses, n'ayans pas volonté de changer d'air, d'endurer les flots de la mer, la chaleur de la Zone Torride, ny de veoir le Pole Antarctique, ne voulurent point entrer en lice, ni s'enroller et s'embarquer en tel voyage.

 

Toutesfois apres plusieurs semonces et recerches de tous costez, ceux-cy, ce semble, plus courageux que les autres, se presenterent pour accompagner du Pont, Richier et Chartier : assavoir Pierre Bordon, Matthieu Vernevie, Jean du Bordel, André la Fon, Nicolas Denis, Jean Gardien, Martin David, Nicolas Raviquet, Nicolas Carmeau, Jaques Rousseau, et moy Jean de Lery : qui tant pour la bonne volonté que Dieu m'avoit donnée dès lors de servir à sa gloire, que curieux de voir ce monde nouveau, fus de la partie : tellement que nous fusmes quatorze en nombre, qui pour faire ce voyage partismes de la cité de Geneve le dixiesme de Septembre, en l'année 1556.

 

Nous tirasmes et allasmes à Chastillon sur Loing, auquel lieu ayans trouvé Monsieur l'Admiral, non seulement il nous encouragea de plus en plus de poursuyvre nostre entreprinse, mais aussi, avec promesse de nous assister pour le faict de la marine, nous mettant beaucoup de raisons en avant, il nous donna esperance que Dieu nous feroit la grace de voir les fruicts de nostre labeur. Nous nous acheminasmes de là à Paris, où durant un mois que nous y sejournasmes, quelques Gentils-hommes et autres estans advertis pourquoy nous faisions ce voyage, s'adjoignirent à nostre compagnie. De là nous passasmes à Rouen, et tirans à Honfleur, port de mer, qui nous estoit assigné au pays de Normandie, y faisans nos preparatifs, et en attendans que nos navires fussent prestes à partir, nous y demeurasmes environ un mois.

 

 

 

 

 

CHAPITRE II.

De nostre embarquement au port d'Honfleur pays de Normandie : ensemble des tormentes, rencontres, prinses de navires, et premieres terres et Isles que nous descouvrismes.

 

Apres doncques que le sieur de Bois le Comte, neveu de Villegagnon, qui estoit auparavant nous à Honfleur, y eut faict equipper en guerre, aux despens du Roy, trois beaux vaisseaux : fournis qu'ils furent de vivres et d'autres choses necessaires pour le voyage, le dixneufiesme de Novembre nous nous embarquasmes en iceux. Ledit sieur de Bois le Comte avec environ octante personnes, tant soldats que matelots estant dans l'un des navires, appellé la petite Roberge, fut esleu nostre Vice-Admiral. Je m'embarquay en un autre vaisseau nommé la grand Roberge, où nous estions six vingts en tout, et avions pour Capitaine le sieur de sainte Marie dit l'Espine, et pour maistre un nommé Jean Humbert de Harfleur bon pilote, et, comme il monstra, fort bien experimenté en l'art de navigation. Dans l'autre qui s'appeloit Rosée, du nom de celuy qui la conduisoit, en comprenant six jeunes garçons, que nous menasmes pour apprendre le language des Sauvages, et cinq jeunes filles avec une femme pour les gouverner (qui furent les premieres femmes Françoises menées en la terre du Bresil, dont les Sauvages dudit pays, ainsi que nous verrons cy apres, n'en ayans jamais veu auparavant de vestues, furent bien esbahis à leur arrivée), il y avoit environ nonante personnes.

 

Ainsi ce mesme jour qu'environ midi nous mismes voiles au vent, à la sortie du port dudit Honfleur, les canonnades, trompettes, tabours, fifres, et autres triomphes accoutumez de faire aux navires de guerre qui vont voyager, ne manquerent point en nostre endroit. Nous allasmes premierement ancrer à la Rade de Caulx, qui est une lieuë en mer par-delà le Havre de grace : et là, selon la façon des mariniers entreprenans de voyager en pays lointains, après que les maistres et Capitaines eurent fait reveuë, et sceu le nombre certain tant des soldats que des matelots, ayans commandé de lever les ancres, nous pensions dés le soir nous jetter en mer. Toutesfois parce que le cable du navire où j'estois se rompit, l'ancre, à cause de cela, estant tiré à grande difficulté, nous ne nous peusmes appareiller que jusques au lendemain.

 

Ce dit jour doncques vingtiesme de Novembre, qu'ayans abandonné la terre, nous commençasmes à naviger sur ceste grande et impetueuse mer Oceane, nous descouvrismes et costoyasmes l'Angleterre, laquelle nous laissions à dextre : et dés lors fusmes prins d'un flot de mer qui continua douze jours : durant lesquels outre que nous fusmes tous fort malades de la maladie accoustumée à ceux qui vont sur mer, encores n'y avoit-il celuy qui ne fust bien espouvanté de tel branslement. Et de fait, ceux principalement qui n'avoyent jamais senti l'air marin, ny dancé telle dance, voyans la mer ainsi haute et esmeuë, pensoyent à tous coups et à toutes minutes que les vagues nous deussent faire couler en fond. Comme certainement c'est chose admirable de voir qu'un vaisseau de bois, quelque fort et grand qu'il soit, puisse ainsi resister à la fureur et force de ce tant terrible element. Car combien que les navires soyent basties de gros bois bien lié, chevillé, et bien godronné, et que celuy mesme où j'estois peust avoir environ dix-huict toises de long, et trois et demi de large, qu'est-ce en comparaison de ce gouffre et de telle largeur, profondeur, et abysmes d'eau qu'est ceste mer du Ponent ? Partant, sans amplifier icy ce propos plus avant, je diray seulement ce mot en passant, qu'on ne sauroit assez priser, tant l'excellence de l'art de la navigation en general, qu'en particulier l'invention de l'Eguille marine, avec laquelle on se conduit : dont neantmoins, comme aucuns escrivent, l'usage n'est que depuis environ deux cens cinquante ans. Nous fusmes doncques ainsi agitez, et navigeasmes avec grandes difficultez jusques au trezieme jour apres nostre embarquement, que Dieu appaisa les flots et orages de la mer.

 

Le dimanche suyvant ayans rencontré deux navires, marchans d'Angleterre, qui venoyent d'Espagne, apres que nos Matelots les eurent abordez, et veu qu'il y avoit à prendre dedans, peu s'en fallut qu'ils ne les pillassent. Et de faict, suyvant ce que j'ay dit, que nos trois vaisseaux estoyent bien fournis d'artillerie et d'autres munitions de guerre, nos mariniers s'en tenans fiers et forts, quand les vaisseaux plus foibles se trouvoyent devant eux et à leur merci, ils n'estoyent pas à seureté.

 

Et faut, puisque cela vient à propos, que je dise icy en passant à ceste premiere rencontre de navire, que j'ay veu pratiquer sur mer ce qui se fait aussi le plus souvent en terre : assavoir que celuy qui a les armes au poing, et qui est le plus fort, l'emporte, et donne la loy à son compagnon. Vray est que messieurs les mariniers, en faisans caller le voile et joindre les pauvres navires marchans, leur alleguent ordinairement qu'il y a longtemps qu'à cause des tempestes et calmes sans pouvoir aborder terre ny port, ils sont sur mer en necessité de vivres, dont ils prient qu'en payant ils en soyent assistez. Mais si sous ce pretexte ils peuvent mettre le pied dans le bord de leurs voisins, ne demandez pas si pour empescher le vaisseau d'aller en fond, ils le deschargent de tout ce qui leur semble bon et beau. Que si là dessus on leur remonstre (comme de fait nous faisions tousjours) qu'il n'y a nul ordre d'ainsi indifferemment piller autant les amis que les ennemis : la chanson commune de nos soldats terrestres qui en cas semblable pour toutes raisons disent, que c'est la guerre et la coustume, et qu'il se faut accommoder, ne manque point en leur endroit.

 

Mais outre cela je diray, par maniere de preface, sur plusieurs exemples de ce que nous verrons cy après, que les Espagnols, et encores plus les Portugais, se vantans d'avoir les premiers descouvers la terre du Bresil, voire tout le contenu depuis le destroit de Magellan, qui demeure par les cinquante degrez du costé du Pole Antarctique, jusques au Peru, et encores par-deçà l'Equateur, et par consequent maintiennent qu'ils sont seigneurs de tous ces pays-là, allegans que les François qui y voyagent sont usurpateurs sur eux, s'ils les trouvent sur mer à leur avantage ils leur font une telle guerre, qu'ils en sont venus jusques-là d'en avoir escorché de tous vifs, et fait mourir d'autre mort cruelle. Les François soustenans le contraire, et qu'ils ont leur part en ces pays nouvellement cogneus, non seulement ne se laissent pas volontiers battre aux Espagnols, moins aux Portugais, mais en se defendant vaillamment rendent souvent la pareille à leurs ennemis : lesquels, pour en parler sans affection, ne les oseroyent aborder ny attaquer s'ils ne se voyoyent beaucoup plus forts, et en plus grand nombre de vaisseaux.

 

Or pour retourner à nostre route, la mer s'estant derechef enflée, fut l'espace de six ou sept jours si rude, que non seulement je vis par plusieurs fois, les vagues sauter et s'eslever par-dessus le Tillac de nostre navire, mais aussi, estans lors à la praticque de ce qui est dit au Pseaume 107. nous tous à cause de la roideur des ondes ayans les sens defaillis et chancelans comme yvrongnes, le vaisseau estoit tellement esbranlé qu'il n'y avoit matelot, tant habile fust-il, qui se peust tenir debout. Et de faict (comme il est dit au mesme Pseaume) quand de ceste façon en temps de tormente sur mer, on est tout soudain tellement haut eslevé sur ces espouvantables montagnes d'eau qu'il semble qu'on doive monter jusques au ciel, et cependant tout incontinent on redevale si bas qu'il semble qu'on vueille penetrer pardessous les plus profonds gouffres et abysmes : subsistant, di-je, ainsi au milieu d'un million de sepulchres, n'est-ce pas voir les grandes merveilles de l'Eternel ? Il est bien certain qu'ouy. Partant, puisque par telles agitations des furieuses vagues le peril approche bien souvent plus pres de ceux qui sont dans les vaisseaux navigables que l'espesseur des ais de quoy ils sont faicts, m'estant advis que le Poete, qui a dit que ceux qui vont sur mer ne sont qu'à quatre doigts de la mort, les en eslongne encores trop : j'ay, pour plus exprès advertissement aux navigans, non seulement tourné mais aussi amplifié ces vers en ceste façon.

 

Quoy que la mer par son onde bruyante,

Face herisser de peur cil qui la hante,

Ce nonobstant l'homme se fie au bois,

Qui d'espesseur n'a que quatre ou cinq doigts,

De quoy est faict le vaisseau qui le porte :

Ne voyant pas qu'il vit en telle sorte

Qu'il a la mort à quatre doigts de luy.

Reputer fol on peut donc bien celuy

Qui va sur mer, si en Dieu ne se fie,

Car c'est Dieu seul qui peut sauver sa vie.

 

Apres donc que ceste tempeste fut cessée, celuy qui rend le temps calme et tranquile quand il luy plaist, nous ayant envoyé vent à gré, nous parvinsmes d'iceluy jusques à la mer d'Espaigne, et nous trouvasmes le cinquiesme jour de Decembre, à la hauteur du Cap de sainct Vincent. En cest endroit nous rencontrasmes un navire d'Irlande, dans lequel nos Mariniers, sous le pretexte susdit que les vivres nous failloyent, prindrent six ou sept pipes de vin d'Espaigne, des figues, des oranges, et autres choses dont elle estoit chargée.

 

Sept jours après nous abordasmes auprès de trois Isles, nommées par les Pilotes de Normandie la Gracieuse, Lancelote et Forte-avanture, qui sont des isles Fortunées. Il y en a sept en nombre à present, comme j'estime, toutes habitées par les Espagnols : mais quoy qu'aucuns marquent en leurs cartes et enseignent par leurs livres, que ces isles Fortunées sont situées seulement par les onze degrez au-deçà de l'Equator, et par consequent, selon eux, seroyent sous la zone Torride, je di, pour y avoir veu prendre hauteur avec l'Astrolabe, que certainement elles demeurent par les vingt-huict degrez tirant au Pole Arctique. Et partant il faut confesser qu'il y a erreur de dix-sept degrez, desquels tels aucteurs, en trompans eux et les autres, les reculent trop de nous.

 

En ces endroits que nous mismes les barques hors de nos navires, vingt de nos gens, tant soldats que matelotz, s'estans mis dedans avec des berches, mousquets et autres armes, pensoyent bien aller butiner en ces isles Fortunées : mais comme ils furent à bord, les Espagnols qui les avoyent descouverts auparavant, les rembarrerent de telle façon, qu'au lieu de mettre pied à terre ils n'eurent que haste de se retirer en mer. Neantmoins ils tournerent et virerent tant à l'entour, qu'enfin ayans rencontré une Caravelle de pescheurs (lesquels voyans aller les nostres à eux se sauverent en terre et quitterent leur vaisseau), après qu'ils s'en furent saisis, non seulement ils y prindrent grande quantité de chiens de mer secs, des compas à naviger et tout ce qui s'y trouva jusqu'aux voiles qu'ils raporterent, mais aussi ne pouvans pis faire aux Espagnols, desquels ils se vouloyent venger, ils mirent en fond à grands coups de haches une barque et un bateau qui estoyent auprès.

 

Durant trois jours que nous demeurasmes près ces isles Fortunées, d'autant que la mer estoit fort calme, nous prinsmes si grande quantité de poissons avec des rets à pescher (que nous avions, et avec des hameçons) qu'après que nous en eusmes mangé à nostre souhait, parce que nous n'avions pas l'eau douce à commandement, craignans que cela ne nous alterast par trop, nous fusmes contraints d'en rejetter plus de la moitié en mer. Les especes estoyent, Dorades, Chiens de mer, et autres de plusieurs sortes dont nous ne savions les noms : toutesfois il y en avoit de ceux que les mariniers appellent Sardes, qui est une espece de poisson lequel n'a pas seulement si peu de corps qu'il semble que la teste et la queuë (laquelle il a neantmoins competamment large) soyent joints ensemble, mais encores outre cela ayant ladite teste faite en façon de morion à creste, il est de forme assez estrange.

 

Le mercredi matin seiziesme de Decembre, que la mer s'esmeut derechef, les vagues remplirent si soudainement la barque, laquelle, dés le retour des isles Fortunées, estoit amarée à nostre navire, que non seulement elle fut submergée et perdue, mais aussi deux matelotz qui estoyent dedans pour la garder furent en si grand danger qu'à peine, en leur jettant hastivement des cordages, les peusmes nous sauver et tirer dans le vaisseau. Et au surplus diray aussi, pour chose remarquable, que comme nostre cuisinier durant ceste tempeste (laquelle continua quatre jours) eust mis un matin dessaler du lard dans une grande caque de bois, il y eut un coup de mer, qui de son impetuosité sautant par dessus le Tillac, l'ayant emportée plus de la longueur d'une pique hors du navire : une autre vague tout soudain venant à l'opposite sans renverser ladite caque, de grande roideur la rejetta sur le mesme Tillac, avec ce qui estoit dedans : tellement que cela fut nous renvoyer nostre disner, lequel, comme on dit communément, s'en estoit allé à vau l'eau.

 

Or dés le vendredi dixhuictiesme dudit mois de Decembre nous descouvrismes la grand Canarie, de laquelle dés le dimanche suyvant nous approchasmes assez près : mais à cause du vent contraire, quoy que nous eussions deliberé d'y prendre des rafraichissemens, il ne nous fut pas possible d'y mettre pied à terre. C'est une belle isle habitée aussi à present des Espagnols, en laquelle il croist force Cannes de succres et de bons vins : et au reste est si haute qu'on la peut voir de vingtcinq ou trente lieues. Aucuns l'appellent autrement, le Pic de Tanarifle *, et pensent que ce soit ce que les anciens nommoyent le mont d'Athlas, dont on dit la mer Athlantique. Toutesfois d'autres afferment que la grand Canarie et le Pic de Taneriffe sont deux isles separées, dequoy je me rapporte à ce qui en est.

 

Ce mesme jour de Dimanche nous descouvrismes une Caravelle de Portugal, laquelle estant au-dessous du vent de nous, et voyant bien par ce moyen ceux qui estoyent dedans qu'ils ne pourroyent resister ni fuir, calans le voile se vindrent rendre à nostre Vice Admiral. Ainsi nos Capitaines qui dés long temps auparavant avoyent arresté entre eux de s'accommoder (comme on parle aujourd'huy) d'un vaisseau de ceux qu'ils s'estoyent tousjours promis de prendre, ou sur les Espagnols, ou sur les Portugais, à fin de s'en saisir et mieux asseurer mirent incontinent de nos gens dedans. Toutesfois à cause de quelques considerations qu'ils eurent envers le maistre d'icelle, luy ayant dit qu'en cas qu'il peust soudainement trouver et prendre une autre Caravelle en ces endroits-là, qu'on luy rendroit la sienne : luy qui de sa part aussi aimoit mieux la perte tomber sur son voisin que sur lui, après que, selon la requeste qu'il fit, on luy eut baillé une de nos barques armée de mousquets, avec vingt de nos soldats et une partie de ses gens dedans, comme vray Pirate que j'ay opinion qu'il estoit, à fin de mieux jouer son rolle et de n'estre descouvert il s'en alla bien loin devant nos navires.

 

Or nous costoyons lors la Barbarie habitée des Mores, de laquelle nous n'estions guere eslongnez que d'environ deux lieues : et comme il fut soigneusement observé de plusieurs d'entre nous, c'est une terre plaine, voire si fort basse que tant que nostre veue se pouvoit estendre, sans voir aucunes montagnes ni autres objets, il nous estoit advis que nous estans plus hauts que tout ce pays-là, il deust estre incontinent submergé, et que nous et nos vaisseaux deussions passer par dessus. Et à la verité, combien qu'au jugement de l'oeil il semble estre ainsi, presques sur tous les rivages de la mer, si est-ce que cela se remarquant plus particulierement en cest endroit-là, quand d'un costé je regardois ce grand et plat pays qui paroissoit comme une vallée, et d'autre part la mer à l'opposite, sans estre lors autrement esmeue, neantmoins en comparaison, faisant une grande et espouvantable montagne, en me resouvenant de ce que l'Escriture dit à ce propos, je contemploye ceste oeuvre de Dieu avec grande admiration.

 

Pour retourner à nos escumeurs de mer, lesquels, comme j'ay dit, nous avoyent devancez dans la barque : le vingtcinquiesme de Decembre, jour de Noel, eux ayant rencontré une Caravelle d'Espagnols et tiré sur iceux quelques coups de mousquets, la prenans ainsi par force ils l'amenerent auprès de nos navires. Et parce que c'estoit non seulement un beau vaisseau, mais qu'aussi estant chargé de sel blanc, cela pleut fort à nos capitaines, eux selon la conclusion que j'ay jà dit qu'ils avoyent faite dés long temps de s'en accommoder d'un, l'emmenerent quant et nous en la terre du Bresil vers Villegagnon. Vray est qu'on tint promesse au Portugais qui avoit faict ceste prinse de luy rendre sa Caravelle : mais nos mariniers (cruels que ils furent en cest endroit) ayans mis tous les Espagnols, depossedez de la leur, pesle mesle parmi les Portugalois, non seulement ils ne laisserent morceau de biscuit ni d'autres vivres à ces pauvres gens, mais qui pis fut, leur ayant deschiré leurs voiles, et mesme osté leur petit batteau, sans lequel toutesfois ils ne pouvoyent approcher ni aborder terre, je croy, par maniere de dire, qu'il eust mieux valu les mettre en fond, que les laisser en tel estat. Et de faict estans ainsi demeurez à la merci de l'eau, si quelque barque ne survinst pour les secourir, il est certain ou qu'ils furent en fin submergez, ou qu'ils moururent de faim.

 

Après ce beau chef d'oeuvre, fait au grand regret de plusieurs, estans poussez du vent d'Est Suest, qui nous estoit propice, nous nous rejettasmes bien avant dans la haute mer. Et à fin qu'en recitant particulierement tant de prinses de Caravelles que nous fismes en allant, je ne sois ennuyeux au lecteur : dés le lendemain et encore le vingt et neufiesme dudit mois de Decembre, nous en prinsmes deux autres, lesquelles ne firent nulle resistance. En la premiere qui estoit de Portugal, combien que nos mariniers et principalement ceux qui estoyent dans la Caravelle Espagnole que nous emmenions, eussent grande envie de la piller, à cause de quoi tirerent quelques coups de fauconneaux à l'encontre, si est-ce qu'après que nos maistres et capitaines eurent parlé à ceux qui estoyent dedans, pour quelques respects on les laissa aller sans leur rien oster. En l'autre qui estoit à un Espagnol, il luy fut prins du vin, du biscuit et d'autres victuailles. Mais surtout il regrettoit merveilleusement une poule qu'on luy osta : car, comme il disoit, quelque tourmente qu'il fist, ne laissant point de pondre, elle luy fournissoit tous les jours un oeuf frais dans son vaisseau.

 

Le dimanche suyvant, après que celuy qui estoit au guet dans la grande hune de nostre navire, eut, selon la coustume, crié : Voile, voile ! et que nous eusmes descouvert cinq Caravelles, ou grands vaisseaux (car nous ne les peusmes bien discerner), nos mattelots, lesquels possible ne seront pas joyeux que je raconte ici leurs courtoisies, ne demandans, qu'où est-ce, c'est à dire d'en avoir de toutes parts, chantans le cantique devant le triomphe, les pensoyent desjà bien tenir : mais parce qu'estans au dessus de nous, nous avions vent contraire, et eux cependant singloyent et fuyoyent tant qu'ils pouvoyent, nonobstant la violence qu'on fit à nos navires, lesquelles pour l'affection du butin, en danger de nous submerger et virer ce dessus dessous, furent armées de toutes voiles, il ne nous fut pas possible de les joindre ni aborder.

 

Et à fin que nul ne trouve estrange tant ce que je di ici, que ce que j'ay jà touché ci devant : assavoir que nous bravans ainsi sur mer, en allant en la terre du Bresil, chacun fuyoit ou caloit le voile devant nous : je diray là dessus, que encores que nous n'eussions que trois vaisseaux (si bien fournis toutesfois d'artillerie, qu'il y avoit dixhuict pieces de bronze, et plus de trente berches et mousquets de fer, sans les autres munitions de guerre, en celuy où j'estois), neantmoins nos capitaines, maistres, soldats et mariniers la pluspart Normans, nation aussi vaillante et belliqueuse sur mer qu'autre qui se trouve aujourd'huy voyageant sur l'Ocean, avoyent en cest equippage non seulement resolu d'attaquer et combatre l'armée navale du Roy de Portugal, si nous l'eussions rencontrée, mais aussi se promettoyent d'en remporter la victoire.

 

 

 

 

 

CHAPITRE III.

Des Bonites, Albacores, Dorades, Marsouins, poissons volans, et autres de plusieurs sortes que nous vismes et prismes sous la zone Torride.

 

Dès lors nous eusmes la mer aflorée et le vent si à gré, que d'iceluy nous fusmes poussez jusques à trois ou quatre degrez au deçà de la ligne Equinoctiale. En ces endroits nous prismes force Marsouins, Dorades, Albacores, Bonites, et grande quantité de plusieurs autres sortes de poissons : mais entre autres, combien qu'auparavant j'eusse tousjours estimé que les mariniers disans qu'il y avoit certaines especes de poissons volans, nous contassent des fariboles, si est-ce neantmoins que l'experience me monstra lors qu'il estoit ainsi. Nous commençasmes doncques non seulement de voir sortir de la mer et s'eslever en l'air des grosses troupes de poissons volans hors de l'eau (ainsi que sur terre on voit les allouettes et estourneaux) presques aussi haut qu'une pique, et quelque fois près de cent pas loin : mais aussi estant souvent advenu que quelques uns s'ahurtans contre les mats de nos navires tomboyent dedans, nous les prenions ainsi aisément à la main.

 

Partant pour descrire ce poisson, selon que je l'ay consideré en une infinité que j'ay veus et tenus en allant et retournant en la terre du Bresil : il est de forme assez semblable au haren, toutesfois un peu plus long et plus rond, a des petits barbillons sous la gorge, les aisles comme celles d'une Chauvesouris et presques aussi longues que tout le corps : et est de fort bon goust et savoureux à manger. Au reste parce que je n'en ay point veu au deçà du Tropique de Cancer, j'ay opinion (sans toutesfois que je le vueille autrement affermer) qu'aimans la chaleur, et se tenans sous la zone Torride, ils n'outrepassent point d'une part ni d'autre du costé des Poles. Il y a encores une autre chose que j'ay observée : c'est que ces pauvres poissons volans, soit qu'ils soyent dans l'eau ou en l'air, ne sont jamais à repos : car estans dans la mer les Albacores et autres grands poissons les poursuivans pour les manger, leur font une continuelle guerre : et si pour eviter cela ils se veulent sauver au vol, il y a certains oiseaux marins qui les prennent et s'en repaissent.

 

Et pour dire aussi quelque chose de ces oyseaux marins, lesquels vivent ainsi de proye sur mer : ils sont semblablement si privez, que souventesfois il est advenu, que se posans sur les bords, cordages et mats de nos navires, ils s'y laissoyent prendre avec la main, tellement que pour en avoir mangé, et par consequent les ayans veu dedans et dehors, en voici la description. Ils sont de plumage gris comme espreviers : mais combien que quant à l'exterieur, ils paroissent aussi gros que Corneilles, si est-ce toutesfois que quand ils sont plumez, il ne s'y trouve gueres plus de chair qu'en un passereau : de façon que c'est merveille, qu'estans si petits de corps, ils puissent neantmoins prendre et manger des poissons plus grans et plus gros qu'ils ne sont : au reste ils n'ont qu'un boyau, et ont les pieds plats comme ceux des canes.

 

Retournant donc à parler des autres poissons dont j'ay tantost fait mention, la Bonite, qui est des meilleurs à manger qui se puisse trouver, est presques de la façon de nos carpes communes : toutesfois elle est sans escaille, et en ay veu en fort grand nombre, lesquelles l'espace d'environ six sepmaines en nostre voyage ne bougerent gueres d'alentour de nos vaisseaux, lesquels il est vraysemblable qu'elles suyvent ainsi à cause du bret et godron dont ils sont frotez.

 

Quant aux Albacores, combien qu'elles soyent assez semblables aux Bonites, si est-ce neantmoins qu'en ayant veu et mangé ma part de telles qui avoyent près de cinq pieds de long et aussi grosses que le corps d'un homme, on peut dire qu'il n'y a point de comparaison de l'une à l'autre quant à la grandeur. Au surplus, parce que ce poisson albacore n'est nullement visqueux, ains au contraire s'esmie et a la chair aussi friable que la truite, mesme n'a qu'une areste en tout le corps, et bien peu de tripailles, il le faut mettre au rang des meilleurs poissons de la mer. Et de faict, combien que n'ayans pas là à commandement toutes les choses requises pour le bien apprester (comme n'ont tous les passagers qui font ces longs voyages) nous n'y fissions autre appareil sinon qu'avec du sel, en mettre rostir de grandes et larges rouelles sur les charbons, si le trouvions nous merveilleusement bon et savoureux, cuit de ceste façon. Partant si messieurs les frians, lesquels ne se veulent point hazarder sur mer, et toutesfois (ainsi qu'on dit communément que font les chats sans mouiller leurs pattes) veulent bien manger du poisson, en avoyent sur terre aussi aisément qu'ils ont d'autre marée, le faisant apprester à la sauce d'Alemagne, ou en quelque autre sorte : doutez-vous qu'ils n'en leichassent bien leurs doigts ? Je di nommément si on l'avoit à commandement sur terre : car comme j'ay touché du poisson volant, je ne pense pas que ces albacores, ayans principalement leurs repaires entre les deux Tropiques et en la haute mer, s'approchent si près des rivages que les pescheurs en puissent apporter sans estre gastez et corrompus. Ce que je di toutesfois, pour l'esgard de nous habitans en ce climat : car quant aux Afriquains qui sont és bords du costé de l'Est, et à ceux du Peru, et environs du costé de l'Oest, il se peut bien faire qu'ils en ayent commodément.

 

La Dorade, laquelle à mon jugement est ainsi appelée, parce qu'estant dans l'eau elle paroist jaune, et reluit comme fin or, quant à la figure approche aucunement du saumon : neantmoins elle differe en cela, qu'elle est comme enfoncée sur le dos. Mais au reste pour en avoir tasté, je tien que ce poisson n'est pas seulement encor meilleur que tous les sus mentionnez, mais que aussi ni en eau salée ni en eau douce il ne s'en trouvera point de plus delicat.

 

Touchant les Marsouins, il s'en trouve de deux sortes : car au lieu que les uns ont le groin presque aussi pointu que le bec d'une oye, les autres au contraire, l'ont si rond et moussé, que quand ils levent le nez hors de l'eau il semble que ce soit une boule. Aussi à cause de la conformité que ces derniers ont avec les encapeluchonnez, estans sur mer nous les appelions, testes de moines. Quant au reste de la forme de toutes les deux especes, j'en ay veu de cinq à six pieds de long, lesquels ayans la queue fort large et fourcheue, avoyent tous un pertuis sur la teste, par où non seulement ils prenoyent vent et respiroyent, mais aussi estans dans la mer jettoyent quelquesfois l'eau par ce trou. Mais surtout quand la mer commence de s'esmouvoir, ces marsouins paroissans soudain sur l'eau, mesme la nuict, qu'au milieu des ondes et des vagues qui les agitent, ils rendent la mer comme verte, et semblent eux-mesmes estre tous verts. C'est un plaisir de les ouyr souffler et ronfler, de telle façon que vous diriez proprement que ce sont porcs terrestres. Aussi les mariniers, les voyans en ceste sorte nager et se tourmenter, presagent et s'asseurent de la tempeste prochaine : ce que j'ay veu souvent advenir. Et combien qu'en temps moderé, c'est à dire la mer estant seulement florissante, nous en vissions quelquesfois en si grande abondance que tout à l'entour de nous, tant que la veue se pouvoit estendre, il sembloit que la mer fust toute de marsouins : si est-ce toutesfois que ne se laissans pas si aisément prendre que beaucoup d'autres sortes de poissons, nous n'en avions pas pour cela toutes les fois que nous eussions bien voulu. Sur lequel propos, à fin de tant mieux contenter le lecteur, je veux bien encore declarer le moyen duquel j'ay veu user aux matelots pour les avoir. L'un d'entre eux, des plus stylez et façonnez à telle pesche, se tenant au guet auprès du mats du beaupré, et sur le devant du navire, ayant en la main un arpon de fer, emmanché en une perche, de la grosseur et longueur d'une demie pique, et lié à quatre ou cinq brasses de cordeaux, quand il en void approcher quelques troupes, choisissant entre iceux celuy qu'il peut, il luy jette et darde cest engin de telle roideur, que s'il l'attaint à propos, il ne faut point de l'enferrer. L'ayant ainsi frappé, il file et lasche la corde, de laquelle cependant retenant le bout ferme, après que le marsouin, qui en se debattant et s'enferrant de plus en plus perd son sang dans l'eau, s'est un peu affoibli, les autres mariniers pour aider à leur compagnon viennent avec un crochet de fer qu'ils appellent gaffe (aussi emmanché en une longue perche de bois) et à force de bras le tirent ainsi dans le bord. En allant nous en prismes environ vingtcinq de ceste façon.

 

Pour l'esgard des parties interieures, et du dedans du Marsouin, après que comme à un pourceau, au lieu des quatre jambons, on luy a levé les quatre fanoux, fendu qu'il est, et que les trippes (l'eschine si on veut) et les costes sont ostées, ouvert et pendu de ceste façon, vous diriez proprement que c'est un naturel porc terrestre : aussi a-il le foye de mesme goust : vray est que la chair fraische, sentant trop le douçastre, n'en est guere bonne. Quant au lard, tous ceux que j'ay veus n'avoyent communément qu'un pouce de gras, et croy qu'il ne s'en trouve point qui passe deux doigts. Partant qu'on ne s'abuse plus à ce que les marchans et poissonnieres, tant à Paris qu'ailleurs, appellent leur lard à pois de Caresme, qui a plus de quatre doigts d'espais, Marsouin : car pour certain ce qu'ils vendent est de la baleine. Au reste parce qu'il s'en trouva de petits dans le ventre de quelques uns de ceux que nous prismes (lesquels ainsi que cochons de laict nous fismes rostir) sans m'arrester à ce que d'autres pourroyent avoir escrit au contraire, je pense plustost que les marsouins, comme les truyes, portent leurs ventrées, que non pas qu'ils multiplient par oeufs, comme font presque tous les autres poissons. Dequoy cependant si quelcun me vouloit arguer, me rapportant plustost de ce faict à ceux qui ont veu l'experience, qu'à ceux qui ont seulement leu les livres, tout ainsi que je n'en veux faire ici autre decision, aussi nul ne m'empeschera de croire ce que j'en ay veu.

 

Nous prinsmes semblablement beaucoup de Requiens, lesquels estans encores dans la mer quoy qu'elle soit tranquille et coye, semblent estre tous verds : et s'en voit qui ont plus de quatre pieds de long et gros à l'avenant : toutesfois, pour n'en estre la chair guere bonne, les mariniers n'en mangent qu'à la necessité, et par faute de meilleurs poissons. Au demeurant, ces requiens ayans la peau presque aussi rude et aspre qu'une lime, et la teste plate et large, voire la gueule aussi fendue que celle d'un loup, ou d'un dogue d'Angleterre, ils ne sont pas seulement, à cause de cela, monstrueux, mais aussi pour avoir les dents trenchantes et fort aigues ils sont si dangereux, que s'il empoignent un homme par la jambe ou autre partie du corps, ou ils emporteront la piece, ou ils le traisneront en fond. Aussi outre que quand les matelots, en temps de calme, se bagnent quelquefois dans la mer, ils les craignent fort, encores y avoit-il cela que, quand nous en avions pesché (ainsi qu'avec des hameçons de fer aussi gros que le doigt nous avons souvent faict) estans calme, se bagnent quelquefois dans la mer, ils les craignent fort, encores y avoit-il cela que, quand nous en avions pesché (ainsi qu'avec des hameçons de fer aussi gros que le doigt nous avons souvent faict) estans sur le Tillac du navire, il ne nous en falloit pas moins donner garde, qu'on feroit sur terre de quelques mauvais et dangereux chiens. Dautant donc qu'outre que ces Requiens ne sont pas bons à manger encores, soit qu'ils soyent prins, ou qu'ils soyent dans l'eau, ne font-ils que mal, après qu'ainsi qu'à bestes nuisibles nous avions piqué, et tormenté ceux que nous pouvions avoir, comme si c'eussent esté des mastins enragez, ou à grans coups de masses de fer nous les assommions, ou bien leur ayant coupé les nageoires et lié un cercle de tonneau à la queue, les rejettans en mer, parce qu'avant que pouvoir enfondrer ils estoyent long temps flotans et se debattans dessus, nous en avions ainsi le passe-temps.

 

Au surplus, combien qu'il s'en faille beaucoup que les Tortues de mer qui sont sous ceste zone Torride, soyent si exorbitamment grandes et monstrueuses, que d'une seule coquille d'icelles on puisse couvrir une maison logeable, ou faire un vaisseau navigeable (comme Pline dit qu'il s'en trouve de telles és costes des Indes et és Isles de la mer rouge) si est-ce neantmoins parce qu'on y en voit de si longues, larges et grosses, qu'il n'est pas facile de le faire croire à ceux qui n'en ont point veu, j'en feray icy mention en passant. Et sans faire plus long discours là dessus, laissant par cest eschantillon à juger au lecteur quelles elles pouvoyent estre, je diray qu'entre autres une qui fut prinse au navire de nostre Vice-Admirai estoit de telle grosseur, que quatre vingts personnes qu'ils estoyent dans ce vaisseau en disnerent honnestement (vivans comme on a accoustumé sur mer en tels voyages). Aussi la coquille ovalle de dessus qui fut baillée pour faire une Targue au sieur de saincte Marie nostre Capitaine, avoit plus de deux pieds et demi de large : estant forte et espesse à l'equipolent. Au reste, la chair approche si fort de celle de veau que, sur tout, quand elle est lardée et rostie, en la mangeant on y trouve presque mesme goust.

 

Voici semblablement comme je les ay veu prendre sur mer. En beau temps et calme (car autrement on les voit peu souvent) qu'elles montent et se tiennent au dessus de l'eau, le soleil leur ayant tellement eschauffé le dos et la coquille qu'elles ne le peuvent plus endurer, à fin de se rafraischir, se virant et tournant ordinairement le ventre en haut, les mariniers les appercevans en ceste sorte, s'approchans dans leur barque le plus coyement qu'ils peuvent, quand ils sont auprès les accrochans entre deux coquilles, avec ses gaffes de fer dont j'ay parlé, c'est lors à grand force de bras, et quelque fois tant que quatre ou cinq hommes peuvent, de les tirer et amener à eux dans leur batteau. Voilà sommairement ce que j'ay voulu dire des Tortues et des poissons que nous prismes lors : car je parleray encores cy apres des Dauphins, et mesme des Baleines et autres monstres marins.

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV.

De l'Equateur, ou ligne Equinoctiale : ensemble des tempestes, inconstance des vents, pluyes infectes, chaleurs, soif, et autres incommoditez que nous eusmes et endurasmes aux environs et sous icelle.

 

Pour retourner à nostre navigation, nostre bon vent nous estant failli à trois ou quatre degrez au deçà de l'Equateur, nous eusmes lors non seulement un temps fort fascheux, entremeslé de pluye et de calme, mais aussi selon que la navigation est difficile, voire tres-dangereuse aupres de ceste ligne Equinoctiale, j'y ay veu, qu'à cause de l'inconstance des divers vents qui souffloyent tous ensemble, encores que nos trois navires fussent assez pres l'une de l'autre, et sans que ceux qui tenoyent les Timons et Gouvernails eussent peu faire autrement, chascun vaisseau estre poussé de son vent à part : tellement que comme en triangle, l'un alloit à l'Est, l'autre au Nord, et l'autre à l'Oest. Vray est que cela ne duroit pas beaucoup, car soudain s'eslevoyent des tourbillons, que les mariniers de Normandie appellent grains, lesquels apres nous avoir quelques fois arrestez tout court, au contraire tout à l'instant tempestoyent si fort dans les voiles de nos navires, que c'est merveille qu'il ne nous ont virez cent fois les Hunes en bas, et la Quille en haut : c'est à dire, ce dessus dessous.

 

Au surplus, la pluye qui tombe sous et és environs de ceste ligne, non seulement put et sent fort mal, mais aussi est si contagieuse que si elle tombe sur la chair, il s'y levera des pustules et grosses vessies : et mesme tache et gaste les habillemens. Davantage le soleil y est si ardent, qu'outre les vehementes chaleurs que nous y endurions, encores par ce que hors les deux petits repas nous n'avions pas l'eau douce, ny autre breuvage à commandement, nous y estions si merveilleusement pressez de soif, que de ma part, et pour l'avoir essayé, l'haleine et le souffle m'en estans presque faillis, j'en ay perdu le parler l'espace de plus d'une heure. Et voila pourquoy en telles necessitez, en ces longs voyages, les mariniers pour plus grand heur, souhaitent ordinairement que la mer fust muée en eau douce. Que si là dessus quelqu'un dit, si sans imiter Tantalus mourans ainsi de soif au milieu des eaux, il ne seroit pas possible en ceste extremité de boire, ou pour le moins se refreschir la bouche d'eau de mer : je respond, que quelque recepte qu'on me peust alleguer de la faire passer par dedans de la cire, ou autrement l'allambiquer (joint que les branslemens et tourmentes des vaisseaux flotans sur la mer ne sont pas fort propres pour faire les fourneaux, ny pour garder les bouteilles de casser), sinon qu'on voulust jetter les trippes et les boyaux incontinent aptes qu'elle seroit dans le corps, qu'il n'est question d'en gouster, moins d'en avaler. Neantmoins quand on la voit dans un verre, elle est aussi claire, pure, et nette exterieurement qu'eau de fontaine ny de roche qui se puisse voir. Et au surplus (chose dequoy je me suis esmerveillé, et que je laisse à disputer aux Philosophes) si vous mettez tremper dans l'eau de mer du lard, du haren, ou autres chairs et poissons tant salez puissent-ils estre, ils se dessaleront mieux et plustost qu'ils ne feront en l'eau douce.

 

Or pour reprendre mon propos, le comble de nostre affliction sous ceste Zone bruslante fut tel, qu'à cause des grandes et continuelles pluyes, qui avoyent penetré jusques dans la Soute, nostre biscuit estant gasté et moisi, outre que chacun n'en avoit que bien peu de tel, encor nous le falloit-il non seulement ainsi manger pourri, mais aussi sur peine de mourir de faim, et sans en rien jetter, nous avallions autant de vers (dont il estoit à demi) que nous faisions de miettes. Outreplus nos eaux douces estoyent si corrompues, et semblablement si pleines de vers, que seulement en les tirans des vaisseaux où on les tient sur mer, il n'y avoit si bon coeur qui n'en crachast : mais, qui estoit bien encor le pis, quand on en beuvoit, il falloit tenir la tasse d'une main, et à cause de la puanteur, boucher le nez de l'autre.

 

Que dites-vous la dessus, messieurs les delicats, qui estans un peu pressez de chaut, après avoir changé de chemise, et vous estre bien faits testonner, aimez tant non seulement d'estre à requoy en la belle salle fraische, assis dans une chaire, ou sur un lict verd : mais aussi ne sauriez prendre vos repas, sinon que la vaissaille soit bien luisante, le verre bien fringué, les serviettes blanches comme neige, le pain bien chapplé, la viande quelque delicate qu'elle soit bien proprement apprestée et servie, et le vin ou autre bruvage clair comme Emeraude ? Voulez-vous vous aller embarquer pour vivre de telle façon ? Comme je ne le vous conseille pas, et qu'il vous en prendra encores moins d'envie quand vous aurez entendu ce qui nous advint à nostre retour : aussi vous voudrois-je bien prier, que quand on parle de la mer, et sur tout de tels voyages, vous n'en sachans autre chose que par les livres, ou qui pis est, en ayant seulement ouy parler à ceux qui n'en revindrent jamais, vous ne voulussiez pas, ayant le dessus, vendre vos coquilles (comme on dit) à ceux qui ont esté à S. Michel : c'est à dire, qu'en ce poinct vous defferissiez un peu, et laississiez discourir ceux qui en endurans tels travaux ont esté à la pratique des choses, lesquelles, pour en parler à la verité, ne se peuvent bien glisser au cerveau ny en l'entendement des hommes : sinon (ainsi que dit le proverbe) qu'ils ayent mangé de la vache enragée.

 

A quoy j'adjousteray, tant sur le premier propos que j'ay touché de la varieté des vents, tempestes, pluyes infectes, chaleurs, que ce qu'en general on voit sur mer, principalement sous l'Equateur, que j'ay veu un de nos Pilotes nommé Jean de Meun, d'Harfleur : lequel, bien qu'il ne sceut ny A, ny B, avoit neantmoins, par la longue experience avec ses cartes, Astrolabes, et Baston de Jacob, si bien profité en l'art de navigation, qu'à tout coup, et nommément durant la tormente, il faisoit taire un sçavant personnage (que je ne nommeray point) lequel cependant estant dans nostre navire, en temps calme triomphoit d'enseigner la Theorique. Non pas toutesfois que pour cela je condamne, ou vueille en façon que ce soit, blasmer les sciences qui s'acquierent et apprennent és escoles, et par l'estude des livres : rien moins, tant s'en faut que ce soit mon intention : mais bien requerroy-je, que, sans tant s'arrester à l'opinion de qui que ce fust, on ne m'alleguast jamais raison contre l'experience d'une chose. Je prie donc les lecteurs de me supporter, si en me resouvenant de nostre pain pourri, et de nos eaux puantes, ensemble des autres incommoditez que nous endurasmes, et comparant cela avec la bonne chere de ces grans censeurs, faisant ceste digression, je me suis un peu coleré contre eux. Au surplus, à cause des difficultez susdites, et pour les raisons que j'en diray plus amplement ailleurs, plusieurs mariniers apres avoir mangé tous leurs vivres en ces endroits-là, c'est à dire, sous la Zone Torride, sans pouvoir outrepasser l'Equateur, ont esté contrains de relascher et retourner en arriere d'où ils estoyent venus.

 

Quand à nous, apres qu'en telle misere que vous avez entendu, nous eusmes demeuré, viré et tourné environ cinq sepmaines à l'entour de ceste ligne, en estans finalement peu à peu ainsi approchez, Dieu ayant pitié de nous, et nous envoyant le vent de Nord-Nord'est, fit, que le quatriesme jour de Febvrier nous fusmes poussez droit sous icelle. Or elle est appellée Equinoctiale, pource que non seulement en tous temps et saisons les jours et les nuicts y sont tousjours esgaux, mais aussi parce que quand le soleil est droit en icelle, ce qui advient deux fois l'année, assavoir l'onziesme de Mars, et le treziesme de Septembre, les jours et les nuicts sont aussi esgaux par tout le monde universel : tellement que ceux qui habitent sous les deux Poles Arctique et Antarctique, participans seulement ces deux jours de l'année du jour et de la nuict, dés le lendemain, les uns ou les autres (chascun à son tour) perdent le soleil de veuë pour demi an.

 

Cedit jour doncques quatriesme de Febvrier, que nous passasmes le Centre, ou plustost la Ceinture du monde, les matelots firent les ceremonies par eux accoustumées en ce tant fascheux et dangereux passage. Assavoir pour faire ressouvenir ceux qui n'ont jamais passé sous l'Equateur, les lier de cordes et plonger en mer, ou bien, avec un vieux drappeau frotté au cul de la chaudiere, leur noircir et barbouiller le visage : toutesfois on se peut racheter et exempter de cela, comme je fis, en leur payant le vin.

 

Ainsi sans intervalle, nous singlasmes de nostre bon vent de Nord-Nord'est, jusques à quatre degrez au-delà de la ligne Equinoctiale. De là nous commençasmes de voir le Pole Antarctique, lequel les mariniers de Normandie appellent l'Estoile du Su : à l'entour de laquelle, comme je remarquay dés lors, il y a certaines autres estoiles en croix, qu'ils appellent aussi la croisée du Su. Comme au semblable quelque autre a escrit, que les premiers qui de nostre temps firent ce voyage, rapporterent qu'il se voit tousjours pres d'iceluy Pole Antarctique, ou midi, une petite nuée blanche et quatre estoiles en croix, avec trois autres qui ressemblent à nostre Septentrion. Or il y avoit desja long temps que nous avions perdu de veuë le Pole Arctique : et diray ici en passant, que non seulement, ainsi qu'aucuns pensent (et semble aussi par la Sphere se pouvoir faire) on ne sauroit voir les deux Poles, quand on est droit sous l'Equateur, mais mesmes n'en pouvans voir ny l'un ny l'autre, il faut estre esloigné d'environ deux degrez du costé du Nord ou du Su, pour voir l'Arctique ou l'Antarctique.

 

Le treziesme dudit mois de Febvrier que le temps estoit beau et clair, apres que nos Pilotes et maistres de navires eurent prins hauteur à l'Astrolabe, ils nous asseurerent que nous avions le soleil droit pour Zeni, et en la Zone si droite et directe sur la teste, qu'il estoit impossible de plus. Et de fait, quoy que pour l'experimenter nous plantissions des dagues, cousteaux, poinssons et autres choses sur le Tillac, les rayons donnoyent tellement à plomb, que ce jour-là principalement à midi, nous ne vismes nul ombrage dans nostre vaisseau. Quand nous fusmes par les douze degrez, nous eusmes tormente qui dura trois ou quatre jours. Et apres cela (tombans en l'autre extremité) la mer fut si tranquille et calme, que durant ce temps nos vaisseaux demeurans fix sur l'eau, si le vent ne se fust eslevé pour nous faire passer outre, nous ne fussions jamais bougez de là.

 

Or en tout nostre voyage nous n'avions point encore apperceu de Baleines, mais outre qu'en ces endroits-là nous en vismes d'assez pres : pour les bien remarquer, il y en eut une, laquelle se levant pres de nostre navire me fit si grand peur, que veritablement, jusques à ce que je la vis mouvoir, je pensois que ce fust un rocher contre lequel nostre vaisseau s'allast heurter et briser. J'observay que quand elle se voulut plonger, levant la teste hors de la mer, elle jetta en l'air par la bouche plus de deux pipes d'eau : puis en se cachant fit encores un tel et si horrible bouillon, que je craignois derechef, qu'en nous attirans apres soy, nous ne fussions engloutis dans ce gouffre. Et à la verité, comme il est dit au Pseaume, et en Job, c'est une horreur de voir ces monstres marins s'esbatre et jouer ainsi à leur aise parmi ces grandes eaux.

 

Nous vismes aussi des Dauphins, lesquels suyvis de plusieurs especes de poissons, tous disposez et arrengez comme une compagnie de soldats marchans apres leur Capitaine, paroissoyent dans l'eau estre de couleur rougeastre : et y en eut un, lequel par six ou sept fois, comme s'il nous eust voulu cherir et caresser, tournoya et environna nostre navire. En recompense de quoy nous fismes tout ce que nous peusmes pour le cuider prendre : mais luy avec sa trompe, faisant tousjours dextrement la retraite, il ne nous fut pas possible de l'avoir.

 

 

 

 

 

CHAPITRE V.

 

Du descouvrement et premiere veuë que nous eusmes, tant de l'Inde Occidentale ou terre du Bresil, que des Sauvages habitans en icelle : avec tout ce qui nous advint sur mer, jusques sous le Tropique de Capricorne.

 

Apres cela nous eusmes le vent d'Ouest qui nous estoit propice, et tant nous dura que le vingtsixiesme jour du mois de Febvrier, 1557. prins à la nativité environ huict heures du matin, nous eusmes la veuë de l'Inde Occidentale, terre du Bresil, quarte partie du monde, et incogneuë des anciens : autrement dite Amerique, du nom de celuy qui environ l'an 1497, la descouvrit premierement. Or ne faut-il pas demander si nous voyans si proche du lieu où nous pretendions, en esperance d'y mettre tost pied à terre, nous en fusmes joyeux, et en rendismes graces à Dieu de bon courage. Et de fait parce qu'il y avoit pres de quatre mois, que sans prendre port nous branslions et flotions sur mer, nous estant souvent venu en l'entendement que nous y estions comme exilez, il nous estoit advis que nous n'en deussions jamais sortir. Apres donc que nous eusmes bien remarqué, et apperceu tout à clair que ce que nous avions descouvert estoit terre ferme (car on se trompe souvent sur mer aux nuées qui s'esvanouissent), ayans vent propice et mis le cap droit dessus, dés le mesme jour, (nostre Admiral s'en estant allé devant) nous vinsmes surgir et mouiller l'ancre à demie lieuë pres d'une terre et lieu fort montueux appelé Huvassou par les Sauvages : auquel apres avoir mis la barque hors le navire, et, selon la coustume quand on arrive en ce pays-là, tiré quelques coups de canons pour advertir les habitans, nous vismes incontinent grand nombre d'hommes et de femmes sauvages sur le rivage de la mer. Cependant (comme aucuns de nos mariniers qui avoyent autrefois voyagé par delà recogneurent bien) ils estoyent de la nation nommée Margaïas, alliée des Portugais, et par consequent tellement ennemie des François, que s'ils nous eussent tenus à leur advantage, nous n'eussions payé autre rançon, sinon qu'apres nous avoir assommez et mis en pieces, nous leur eussions servi de nourriture. Nous commençasmes aussi lors de voir premierement, voire en ce mois de Febvrier (auquel à cause du froid et de la gelée toutes choses sont si reserrées et cachées par deçà, et presque par toute l'Europe au ventre de la terre), les forests, bois, et herbes de ceste contrée là aussi verdoyantes que sont celles de nostre France és mois de May et de Juin : ce qui se voit tout le long de l'année, et en toutes saisons en ceste terre du Bresil.

 

Or nonobstant ceste inimitié de nos Margajas à l'encontre des François, laquelle eux et nous dissimulions tant que nous pouvions, nostre Contremaistre, qui savoit un peu gergonner leur langage, avec quelques autres Matelots s'estant mis dans la barque, s'en alla contre le rivage, où en grosses troupes nous voyons tousjours ces sauvages assemblez. Toutesfois nos gens ne se fians en eux que bien à point, à fin d'obvier au danger où ils se fussent peu mettre d'estre prins et Boucanez, c'est à dire rostis, n'approcherent pas plus pres de terre que la portée de leurs flesches. Ainsi leur monstrans de loin des cousteaux, miroirs, peignes, et autres baguenauderies, pour lesquelles, en les appellant, ils leur demanderent des vivres : si tost que quelques uns, qui s'approcherent le plus pres qu'ils peurent, l'eurent entendu, eux sans se faire autrement prier, avec d'autres en allerent querir en grande diligence. Tellement que nostre Contremaistre à son retour nous rapporta non seulement de la farine faite d'une racine, laquelle les Sauvages mangent au lieu de pain, des jambons, et de la chair d'une certaine espece de sangliers, avec d'autres victuailles et fruicts à suffisance tels que le pays les porte : mais aussi pour nous les presenter, et pour haranguer à nostre bien venue, six hommes et une femme ne firent point de difficulté de s'embarquer pour nous venir voir au navire. Et parce que ce furent les premiers sauvages que je vis de pres, vous laissant à penser si je les regarday et contemplay attentivement, encore que je reserve à les descrire et depeindre au long en autre lieu plus propre : si en veux-je dés maintenant icy dire quelque chose en passant. Premierement tant les hommes que la femme estoyent aussi entierement nuds, que quand ils sortirent du ventre de leurs meres : toutesfois pour estre plus bragards, ils estoyent peints et noircis par tout le corps. Au reste les hommes seulement, à la façon et comme la couronne d'un moine, estans tondus fort pres sur le devant de la teste, avoyent sur le derriere les cheveux longs : mais ainsi que ceux qui portent leurs perruques par deçà, ils estoyent roignez à l'entour du col. Davantage, ayans tous les levres de dessous trouëes et percées, chacun y avoit et portoit une pierre verte, bien polie, proprement appliquée, et comme enchassée, laquelle estant de la largeur et rondeur d'un teston, ils ostoyent et remettoyent quand bon leur sembloit. Or ils portent telles choses en pensant estre mieux parez : mais pour en dire le vray, quand ceste pierre est ostée, et que ceste grande fente en la levre de dessous leur fait comme une seconde bouche, cela les deffigure bien fort. Quant à la femme, outre qu'elle n'avoit pas la levre fendue, encores comme celles de par deçà portoit-elle les cheveux longs : mais pour l'esgard des oreilles, les ayant si despiteusement percées qu'on eust peu mettre le doigt à travers des trous, elle y portoit de grans pendans d'os blancs, lesquels luy battoyent jusques sur les espaules. Je reserve aussi à refuter cy apres l'erreur de ceux qui nous ont voulu faire accroire que les sauvages estoyent velus. Cependant avant que ceux dont je parle partissent d'avec nous, les hommes, et principalement deux ou trois vieillards qui sembloyent estre des plus apparens de leurs paroisses (comme on dit par deçà), allegans qu'il y avoit en leur contrée du plus beau bois de Bresil qui se peust trouver en tout le pays, lequel ils promettoyent de nous aider à couper et à porter : et au reste nous assister de vivres, firent tout ce qu'ils peurent pour nous persuader de charger là nostre navire. Mais parce que, comme nos ennemis que j'ay dit qu'ils estoyent, cela estoit nous appeller, et faire finement mettre pied en terre, pour puis apres, eux ayans l'avantage sur nous, nous mettre en pieces et nous manger, outre que nous tendions ailleurs, nous n'avions garde de nous arrester là.

 

Ainsi apres qu'avec grande admiration nos Margajas eurent bien regardé nostre artillerie et tout ce qu'ils voulurent dans nostre vaisseau, nous pour quelque consideration et dangereuse consequence (nommément à fin que d'autres François qui sans y penser arrivans là en eussent peu porter la peine) ne les voulans fascher ny retenir, eux demandans de retourner en terre vers leurs gens qui les attendoyent tousjours sur le bord de la mer, il fut question de les payer et contenter des vivres qu'ils nous avoyent apportez. Et parce qu'ils n'ont entr'eux nul usage de monnoye, le payement que nous leur fismes fut de chemises, cousteaux, haims à pescher, miroirs, et autre marchandise et mercerie propre à trafiquer parmi ce peuple. Mais pour la fin et bon du jeu, tout ainsi que ces bonnes gens, tous nuds, à leur arrivée n'avoyent pas esté chiches de nous monstrer tout ce qu'ils portoyent, aussi au despartir qu'ils avoyent vestu les chemises que nous leur avions baillées, quand ce vint à s'asseoir en la barque (n'ayans pas accoustumé d'avoir linges ny autres habillemens sur eux), à fin de ne les gaster en les troussant jusques au nombril, et descouvrans ce que plustost il falloit cacher, ils voulurent encores, en prenant congé de nous, que nous vissions leur derriere et leurs fesses. Ne voila pas d'honnestes officiers, et une belle civilité pour des ambassadeurs ? car nonobstant le proverbe si commun en la bouche de nous tous de par deçà : assavoir que la chair nous est plus proche et plus chere que la chemise, eux au contraire, pour nous monstrer qu'ils n'en estoyent pas là logez, et possible pour une magnificence de leur pays en nostre endroit, en nous monstrans le cul preferent leurs chemises à leur peau.

 

Or apres que nous nous fusmes un peu rafraischis en ce lieu-là, et que quoy qu'à ce commencement les viandes qu'ils nous avoyent apportées nous semblassent estranges, nous ne laississions pas neantmoins à cause de la necessité, d'en bien manger : dés le lendemain qui estoit un jour de dimanche, nous levasmes l'ancre et fismes voile. Ainsi costoyans la terre, et tirans où nous pretendions d'aller, nous n'eusmes pas navigé neuf ou dix lieuës que nous nous trouvasmes à l'endroit d'un fort des Portugais, nommé par eux SPIRITUS SANCTUS (et par les sauvages Moab), lesquels recognoissans, tant nostre equippage que celuy de la caravelle que nous emmenions (qu'ils jugerent bien aussi que nous avions prinse sur ceux de leur nation), tirerent trois coups de canon sur nous : et nous semblablement pour leur respondre trois ou quatre contre eux : toutesfois, parce que nous estions trop loin pour la portée des pieces, comme ils ne nous offenserent point, aussi croy-je que ne fismes nous pas eux.

 

Poursuyvans doncques nostre route, en costoyant tousjours la terre, nous passasmes aupres d'un lieu nommé Tapemiry : où à l'entrée de la terre ferme, et à l'emboucheure de la mer, il y a des petites isles : et croy que les sauvages qui demeurent là sont amis et alliez des François.

 

Un peu plus avant, et par les vingt degrez, habitent les Paraibes, autres sauvages, en la terre desquels, comme je remarquay en passant, il se void de petites montagnes faites en pointe et forme de cheminées.

 

Le premier jour de Mars nous estions à la hauteur des petites Basses, c'est à dire escueils et pointes de terre entremeslées de petits rochers qui s'avancent en mer, lesquels les mariniers, de crainte que leurs vaisseaux n'y touchent, evitent et s'en eslongnent tant qu'il leur est possible.

 

A l'endroit de ces Basses, nous descouvrismes et vismes bien à clair une terre plaine, laquelle l'environ quinze lieues de longueur, est possedée et habitée des Ouetacas, sauvages si farouches et estranges, que comme ils ne peuvent demeurer en paix l'un avec l'autre, aussi ont-ils guerre ouverte et continuelle, tant contre tous leurs voisins, que generalement contre tous les estrangers. Que s'ils sont pressez et poursuyvis de leurs ennemis (lesquels cependant ne les ont jamais sceu veincre ni dompter), ils vont si bien du pied et courent si viste, que non seulement ils evitent en ceste sorte le danger de mort, mais mesmes aussi quand ils vont à la chasse, ils prennent à la course certaines bestes sauvages, especes de cerfs et biches. Au surplus, combien que ainsi que tous les autres Bresiliens ils aillent entierement nuds, si est-ce neantmoins que contre la coustume plus ordinaire des hommes de ces pays-là (lesquels comme j'ay jà dit et diray encores plus amplement, se tondent le devant de la teste, et rongnent leur perruque sur le derriere) eux portent les cheveux longs et pendans jusqu'aux fesses. Bref, ces diablotins d'Ouetacas demeurans invincibles en ceste petite contrée, et au surplus comme chiens et loups, mangeans la chair crue, mesme leur langage n'estant point entendu de leurs voisins, doyvent estre tenus et mis au rang des nations les plus barbares, cruelles et redoutées qui se puissent trouver en toute l'Inde Occidentale et terre du Bresil. Au reste, tout ainsi qu'ils n'ont, ni ne veulent avoir nulle acointance ni traffique avec les François, Espagnols, Portugallois, ni autres de ce pays d'outre mer de pardeçà, aussi ne sçavent-ils que c'est de nos marchandises. Toutesfois, selon que j'ay depuis entendu d'un truchement de Normandie, quand leurs voisins en ont et qu'ils les en veulent accommoder, voici leur façon et maniere de permuter. Le Margajat, Cara-ja, ou Tououpinambaoult, (qui sont les noms des trois nations voisines d'eux) ou autres sauvages de ce pays-là, sans se fier ni approcher de l'Ouetaca, luy monstrant de loin ce qu'il aura, soit serpe, cousteau, peigne, miroir ou autre marchandise et mercerie qu'on leur porte par-dela, luy fera entendre par signe s'il veut changer cela à quelque autre chose. Que si l'autre de sa part s'y accorde, luy monstrant au reciproque de la plumasserie, des pierres vertes qu'ils mettent dans leurs levres, ou autres choses de ce qu'ils ont en leur pays, ils conviendront d'un lieu à trois ou quatre cens pas delà, où le premier ayant porté et mis sur une pierre ou busche de bois la chose qu'il voudra eschanger, il se reculera à costé ou en arriere. Apres cela l'Ouetaca la venant prendre et laissant semblablement au mesme lieu ce qu'il avoit monstré, en s'eslongnant fera aussi place, et permettra que le Margajat, ou autre, tel qu'il sera, la vienne querir : tellement que jusques là ils se tiennent promesse l'un l'autre. Mais chacun ayant son change, si tost qu'il est retourné, et a outrepassé les limites où il s'estoit venu presenter du commencement, les treves estans rompues, c'est lors à qui pourra voir et rattaindre son compagnon, à fin de luy oster ce qu'il emportoit : et je vous laisse à penser si l'Ouetaca courant comme un levrier a l'avantage, et si poursuyvant de pres son homme, il le haste bien d'aller. Parquoy, sinon que les boyteux, gouteux, ou autrement mal enjambez de par-deça voulussent perdre leurs marchandises, je ne suis pas d'avis qu'ils aillent negocier ni permuter avec eux. Vray est que, comme on dit, que les Basques ont semblablement leur langage à part, et qu'aussi, comme chacun sçait, estans gaillards et dispos, ils sont tenus pour les meilleurs laquais du monde, ainsi qu'on les pourroit parangonner en ces deux poincts avec nos Ouetacas, encores semble-il qu'ils seroyent fort propres pour jouer és barres avec eux. Comme aussi on pourroit mettre en ce rang, tant certains hommes qui habitent en une region de la Floride, pres la riviere des Palmes, lesquels (comme quelqu'un escrit) sont si forts et legers du pied qu'ils acconsuyvent un cerf, et courent tout un jour sans se reposer : qu'autres grands Geans qui sont vers le fleuve de la Plate, lesquels aussi (dit le mesme aucteur) sont si dispos, qu'à la course et avec les mains ils prennent certains chevreux qui se trouvent là. Mais mettant la bride sur le col et laschant la lesse à tous ces coursiers et chiens courans à deux pieds, pour les laisser aller viste comme le vent, et quelquefois aussi (comme il est vraysemblable en cullebutant prenant de belles nazardes) tomber dru comme la pluye, les uns en trois endroits de l'Amerique (eslongnez neantmoins l'un de l'autre, nommément ceux d'aupres de la Plate et de la Floride de plus de quinze cens lieues) et les quatriemes parmi nostre Europe, je passeray outre au fil de mon histoire.

 

Apres donc que nous eusmes costoyé et laissé derriere nous la terre de ces Ouetacas, nous passasmes à la veuë d'un autre pays prochain nommé Maq-Hé, habité d'autres sauvages, desquels je ne diray autre chose : sinon que pour les causes susdites chacun peut estimer qu'ils n'ont pas feste (comme on dit communément) ni n'ont garde de s'endormir aupres de tels brusques et fretillans resveillematin de voisins qu'ils ont. En leur terre et sur le bord de la mer on void une grosse roche faite en forme de tour, laquelle quand le soleil frappe dessus, tresluit et estincelle si tres-fort, qu'aucuns pensent que ce soit une sorte d'Esmeraude : et de faict, les François et Portugallois qui voyagent là, l'appellent l'Esmeraude de Maq-Hé. Toutesfois comme ils disent que le lieu où elle est, pour estre environnée d'une infinité de pointes de rochers à fleur d'eau, qui se jettent environ deux lieues en mer, ne peut estre abordée de ceste part-là avec les vaisseaux, aussi tiennent-ils qu'il est du tout inaccessible du costé de la terre.

 

Il y a semblablement trois petites isles nommées les isles de Maq-Hé, aupres desquelles ayans mouillé l'ancre, et couché une nuict, dés le lendemain faisans voile, nous pensions dés ce mesme jour arriver au Cap de Frie : toutesfois au lieu d'avancer nous eusmes vent tellement contraire, qu'il fallut relascher et retourner d'où nous estions partis le matin, où nous fusmes à l'ancre jusques au jeudi au soir : et comme vous orrez, peu s'en fallut que nous n'y demeurissions du tout. Car le mardi deuxiesme de Mars, jour qu'on disoit Caresme-prenant, apres que nos matelots, selon leur coustume, se furent resjouys, il advint qu'environ les onze heures du soir, sur le poinct que nous commencions à reposer, la tempeste s'eslevant si soudaine, que le cable qui tenoit l'ancre de nostre navire, ne pouvant soustenir l'impetuosité des furieuses vagues, fut tout incontinent rompu : nostre vaisseau ainsi tourmenté et agité des ondes, poussé qu'il estoit du costé du rivage, estant venu à n'avoir que deux brasses et demie d'eau (qui estoit le moins qu'il en pouvoit avoir pour flotter tout vuide), peu s'en fallut qu'il ne touchast terre, et qu'il ne fust eschoué. Et de faict, le maistre, et le pilote, lesquels faisoyent sonder à mesure que la navire derivoit, au lieu d'estre les plus asseurez et donner courage aux autres, quand ils virent que nous en estions venus jusques-là, crierent deux ou trois fois, Nous sommes perdus, nous sommes perdus. Toutesfois nos matelots en grande diligence ayans jetté une autre ancre, que Dieu voulut qui tint ferme, cela empescha que nous ne fusmes pas portez sur certains rochers d'une de ces isles de Maq-Hé, lesquels sans nulle doute et sans aucune esperance de nous pouvoir sauver (tant la mer estoit haute) eussent brisé entierement nostre vaisseau. Cest effroy et estonnement dura environ trois heures, durant lesquelles il servoit bien peu de crier, bas bort, tiebort, haut la barre, vadulo, hale la boline, lasche l'escoute : car plustost cela se fait en pleine mer où les mariniers ne craignent pas tant la tourmente qu'ils sont pres de terre, comme nous estions lors. Or parce, comme j'ay dit ci devant, que nos eaux douces s'estoyent toutes corrompues, le matin venu et la tourmente cessée, quelques uns d'entre nous en estans allé querir de fresche en l'une de ces isles inhabitables, non seulement nous trouvasmes la terre d'icelle toute couverte d'oeufs et d'oyseaux de diverses especes, et cependant tout dissemblables des nostres : mais aussi, pour n'avoir pas accoustumé de voir des hommes, ils estoyent si privez, que se laissans prendre à la main, ou tuer à coups de baston, nous en remplismes nostre barque, et en remportasmes au navire autant qu'il nous pleust. Tellement qu'encores que ce fust le jour qu'on appelloit les Cendres, nos matelots neantmoins, voire les plus catholiques Romains, ayant prins bon appetit au travail qu'ils avoyent eu la nuict precedente, ne firent point de difficulté d'en manger. Et certes aussi celuy qui contre la doctrine de l'Evangile a defendu certains temps et jours l'usage de la chair aux Chrestiens, n'ayant point encores empieté ce pays-là, où par consequent il n'est nouvelle de pratiquer les loix de telle superstitieuse abstinence, il semble que le lieu les dispensoit assez.

 

Le jeudi que nous departismes d'aupres de ces trois isles, nous eusmes vent tellement à souhait, que dés le lendemain environ les quatre heures du soir, nous arrivasmes au Cap de Frie : Port et Havre des plus renommez en ce pays-là pour la navigation des François. Là apres avoir mouillé l'ancre, et pour signal aux habitans, tiré quelques coups de canons, le capitaine et le maistre du navire avec quelques uns de nous autres ayans mis pied à terre, nous trouvasmes d'abordée sur le rivage grand nombre de sauvages, nommez Tououpinambaoults, alliez et confederez de nostre nation : lesquels outre la caresse et bon accueil qu'ils nous firent, nous dirent nouvelle de Paycolas (ainsi nommoyent-ils Villegagnon), dequoy nous fusmes fort joyeux. En ce mesme lieu (tant avec une rets que nous avions qu'autrement avec des hameçons) nous peschasmes grande quantité de plusieurs especes de poissons tous dissemblables à ceux de par-deça : mais entre les autres, il y en avoit un, possible le plus bigerre, difforme et monstrueux qu'il est possible d'en voir, lequel pour ceste cause j'ay bien voulu descrire ici. Il estoit presques aussi gros qu'un bouveau d'un an, et avoit un nez long d'environ cinq pieds, et large de pied et demi, garni de dents de costé et d'autre, aussi piquantes et trenchantes qu'une scie : de façon que quand nous les vismes sur terre remuer si soudain ce maistre nez, ce fut à nous, en nous en donnant garde, et sur peine d'en estre marquez, de crier l'un à l'autre, Garde les jambes : au reste la chair en estoit si dure, qu'encore que nous eussions tous bon appetit, et qu'on le fist bouillir plus de vingtquatre heures, si n'en sceusmes nous jamais manger.

 

Au surplus ce fut là aussi que nous vismes premierement les perroquets voler, non seulement fort haut et en troupes, comme vous diriez les pigeons et corneilles en nostre France, mais aussi, ainsi que j'observay dés lors, estans en l'air ils sont tousjours par couples et joints ensemble, presques à la façon de nos tourterelles.

 

Or estans ainsi parvenus à vingtcinq ou trente lieues pres du lieu où nous pretendions, ne desirans rien plus que d'y arriver au plus tost, à cause de cela nous ne fismes pas si long sejour au Cap de Frie que nous eussions bien voulu. Parquoy dés le soir de ce mesme jour ayans appareillé et fait voiles, nous singlasmes si bien que le Dimanche septiesme de Mars 1557. laissans la haute mer à gauche, du costé de l'Est, nous entrasmes au bras de mer, et riviere d'eau salée, nommée Ganabara par les sauvages, et par les Portugais Genevre : parce que comme on dit, ils la descouvrirent le premier jour de Janvier, qu'ils nomment ainsi. Suyvant donc ce que j'ay touché au premier chapitre de ceste histoire, et que je descriray encor cy apres plus au long, ayans trouvé Villegagnon habitué dés l'année precedente en une petite isle située en ce bras de mer : apres que d'environ un quart de lieuë loin nous l'eusmes salué à coups de canon, et que luy de sa part nous eut respondu, nous vinsmes en fin surgir et ancrer tout aupres. Voila en somme quelle fut nostre navigation, et ce qui nous advint et que nous vismes en allant en la terre du Bresil.

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI.

 

De nostre descente au fort de Coligny en la terre du Bresil. Du recueil que nous y fit Villegagnon, et de ses comportemens, tant au fait de la Religion, qu'autres parties de son gouvernement en ce pays-là.

 

Apres doncques que nos navires furent au Havre en ceste riviere de Ganabara, assez pres de terre ferme, chacun de nous ayant troussé et mis son petit bagage dans les barques, nous allasmes descendre en l'isle et fort appelé Coligni. Et parce que nous voyans lors non seulement delivrez des perils et dangers dont nous avions tant de fois esté environnez sur mer, mais aussi avoir esté si heureusement conduits au port desiré : la premiere chose que nous fismes, apres avoir mis pied à terre, fut de tous ensemble en rendre graces à Dieu. Cela fait nous fusmes trouver Villegagnon, lequel, nous attendant en une place, nous saluasmes tous l'un apres l'autre : comme aussi luy de sa part avec un visage ouvert, ce sembloit, nous accolant et embrassant nous fit un fort bon accueil. Apres cela le sieur du Pont nostre conducteur, avec Richier et Chartier Ministres de l'Evangile, luy ayant briefvement declaré la cause principale qui nous avoit meus de faire ce voyage, et de passer la mer avec tant de difficultez pour l'aller trouver : assavoir, suyvant les lettres qu'il avoit escrites à Geneve, que c'estoit pour dresser une Eglise reformée selon la parole de Dieu en ce pays-là, luy leur respondant là dessus, usa de ces propres paroles.

 

Quant à moy (dit-il), ayant voirement dés long temps, et de tout mon coeur desiré telle chose, je vous reçois tresvolontiers à ces conditions : mesmes parce que je veux que nostre Eglise ait le renom d'estre la mieux reformée par dessus toutes les autres : dés maintenant j'enten que les vices soyent reprimez, la somptuosité des accoustremens reformée, et en somme, tout ce qui nous pourroit empescher de servir à Dieu osté du milieu de nous. Puis levant les yeux au ciel et joignant les mains dit : Seigneur Dieu, je te rends graces de ce que tu m'as envoyé ce que dés si long temps je t'ay si ardemment demandé : et derechef s'adressant à nostre compagnie, dit : Mes enfans (car je veux estre vostre pere), comme Jesus Christ estant en ce monde n'a rien faict pour luy, ains tout ce qu'il a faict a esté pour nous : aussi (ayant ceste esperance que Dieu me preservera en vie jusques à ce que nous soyons fortifiez en ce pays, et que vous vous puissiez passer de moy) tout ce que je pretens faire ici, est, tant pour vous que pour tous ceux qui y viendront à mesme fin que vous y estes venus. Car je delibere d'y faire une retraitte aux povres fideles qui seront persecutez en France, en Espagne et ailleurs outre mer, à fin que sans crainte ni du Roy, ni de l'Empereur ou d'autres potentats, ils y puissent purement servir à Dieu selon sa volonté. Voila les premiers propos que Villegagnon nous tint à nostre arrivée, qui fut un mercredi dixiesme de Mars 1557.

 

Apres cela ayant commandé que toutes ses gens s'assemblassent promptement avec nous en une petite sale, qui estoit au milieu de l'isle, apres que le Ministre Richier eut invoqué Dieu, et que le Pseaume cinquiesme, Aux paroles que je veux dire, etc. fut chanté en l'assemblée, ledit Richier prenant pour texte ces versets du Pseaume vingtseptiesme, J'ay demandé une chose au Seigneur, laquelle je requerray encores, c'est, que j'habite en la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, fit le premier presche au fort de Coligni en l'Amerique. Mais durant iceluy, Villegagnon, entendant exposer ceste matiere, ne cessant de joindre les mains, de lever les yeux au ciel, de faire de grands souspirs, et autres semblables contenances, faisoit esmerveiller un chacun de nous. A la fin apres que les prieres solennelles, selon le formulaire accoustumé és Eglises reformées de France, un jour ordonné en chacune semaine, furent faites, la compagnie se despartit. Toutesfois, nous autres nouveaux venus demeurasmes et disnasmes ce jour-là en la mesme salle, où pour toutes viandes, nous eusmes de la farine faite de racines : du poisson boucané, c'est à dire rosti, à la mode des sauvages, d'autres racines cuictes aux cendres (desquelles choses et de leurs proprietez, à fin de n'interrompre ici mon propos, je reserve à parler ailleurs) et pour bruvage, parce qu'il n'y a en ceste isle, fontaine, puits ni riviere d'eau douce, de l'eau d'une cysterne, ou plustost d'un esgout de toute la pluye qui tomboit en l'isle, laquelle estoit aussi verte, orde et sale qu'est un vieil fossé couvert de grenouilles. Vray est qu'en comparaison de celle eau si puante et corrompue que j'ay dit ci devant que nous avions beuë au navire, encore la trouvions nous bonne. Finalement nostre dernier mets fut, que pour nous rafraischir du travail de la mer, au partir de là, on nous mena tous porter des pierres et de la terre en ce fort de Coligni qu'on continuoit de bastir. C'est le bon traitement que Villegagnon nous fit dés le beau premier jour, à nostre arrivée. Outreplus sur le soir qu'il fut question de trouver logis, le sieur du Pont et les deux Ministres ayans esté accommodez en une chambre telle quelle, au milieu de l'isle, à fin aussi de gratifier nous autres de la Religion, on nous bailla une maisonnette, laquelle un sauvage esclave de Villegagnon achevoit de couvrir d'herbe, et bastir à sa mode sur le bord de la mer : auquel lieu à la façon des Ameriquains, nous pendismes des linceux et des licts de Coton, pour nous coucher en l'air. Ainsi dés le lendemain et les jours suyvans, sans que la necessité contraignist Villegagnon, qui n'eut nul esgard à ce que nous estions fort affoiblis du passage de la mer, ni à la chaleur qu'il fait ordinairement en ce pays-là : joint le peu de nourriture que nous avions, qui estoit en somme chacun par jour deux gobelets de farine dure, faite des racines, dont j'ay parlé (d'une partie de laquelle avec de ceste eau trouble de la cysterne susdite, nous faisions de la boulie, et ainsi que les gens du pays, mangions le reste sec), il nous fit porter la terre et les pierres en son fort voire en telle diligence, qu'avec ces incommoditez et debilitez, estans contraints de tenir coup à la besongne, depuis le poinct du jour jusques à la nuict, il sembloit bien nous traiter un peu plus rudement que le devoir d'un bon pere (tel qu'il avoit dit à nostre arrivée nous vouloir estre) ne portoit envers ses enfans. Toutesfois tant pour le grand desir que nous avions que ce bastiment et retraite, qu'il disoit vouloir faire aux fideles en ce payslà, se parachevast, que parce que maistre Pierre Richier nostre plus ancien Ministre, à fin de nous accourager davantage, disoit que nous avions trouvé un second sainct Paul en Villegagnon (comme de faict, je n'ouy jamais homme mieux parler de la Religion et reformation Chrestienne qu'il faisoit lors), il n'y eut celuy de nous qui, par maniere de dire, outre ses forces ne s'employast allegrement l'espace d'environ un mois, à faire ce mestier, lequel neantmoins nous n'avions pas accoustumé. Sur quoy je puis dire que Villegagnon ne s'est peu justement plaindre, que tant qu'il fit profession de l'Evangile en ce pays-là, il ne tirast de nous tout le service qu'il voulut.

 

Or pour retourner au principal, dés la premiere sepmaine que nous fusmes là arrivez, Villegagnon non seulement consentit, mais luy mesme aussi establit cest ordre : assavoir, qu'outre les prieres publiques, qui se faisoyent tous les soirs apres qu'on avoit laissé la besongne, les Ministres prescheroyent deux fois le dimanche, et tous les jours ouvriers une heure durant : declarant aussi par expres qu'il vouloit et entendoit que sans aucune addition humaine les Sacremens fussent administrez selon la pure parole de Dieu : et qu'au reste la discipline Ecclesiastique fust pratiquée contre les defaillans. Suyvant donc ceste police Ecclesiastique, le Dimanche vingt et uniesme de Mars que la saincte Cene de nostre Seigneur Jesus Christ fut celebrée la premiere fois, au fort de Coligni en l'Amerique, les Ministres ayans auparavant preparé et catechisé tous ceux qui y devoyent communiquer, parce qu'ils n'avoyent pas bonne opinion d'un certain Jean Cointa, qui se faisoit appeller monsieur Hector, autresfois docteur de Sorbonne, lequel avoit passé la mer avec nous : il fut prié par eux qu'avant que se presenter il fist confession publique de sa foy : ce qu'il fit : et par mesme moyen devant tous, abjura le Papisme.

 

Semblablement quand le sermon fut achevé, Villegagnon faisant tousjours du zelateur, se levant debout et allegant que les capitaines, maistres de navires, matelots et autres qui y ayant assistez n'avoyent encores fait profession de la Religion reformée, n'estoyent pas capables d'un tel mystere, les faisant sortir dehors ne voulut pas qu'ils vissent administrer le pain et le vin. Davantage luy mesme, tant comme il disoit, pour dedier son fort à Dieu, que pour faire confession de sa foy en la face de l'Eglise, s'estant mis à genoux sur un carreau de velours (lequel son page portoit ordinairement apres luy) prononça à haute voix deux oraisons, desquelles ayant eu copie, à fin que chacun entende mieux combien il estoit mal-aisé de cognoistre le coeur et l'interieur de cest homme, je les ay ici inserées de mot à mot, sans y changer une seule lettre.

 

Mon Dieu, ouvre les yeux et la bouche de mon entendement, adresse-les à te faire confession, prieres, et actions de graces des biens excellens que tu nous as faits ! Dieu tout puissant, vivant et immortel, Pere Eternel de ton Fils Jesus Christ nostre Seigneur, qui par ta providence avec ton Fils gouvernes toutes choses au ciel et en terre, ainsi que par ta bonté infinie tu as fait entendre à tes esleus depuis la creation du monde, specialement par ton Fils, que tu as envoyé en terre, par lequel tu te manifestes : ayant dit à haute voix, Escoutez-le : et apres son ascension par ton sainct Esprit espandu sur les Apostres : je recongnoy à ta saincte Majesté (en presence de ton Eglise, plantée par ta grace en ce pays) de coeur, que je n'ay jamais trouvé par la preuve que j'ay faite, et par l'essay de mes forces et prudence, sinon que tout le mien qui en peut sortir sont pures oeuvres de tenebres, sapience de chair, polue en zele de vanité, tendant au seul but et utilité de mon corps. Au moyen de quoy je proteste et confesse franchement, que sans la lumiere de ton sainct Esprit je ne suis idoine sinon à pecher : par ainsi me despouillant de toute gloire, je veux qu'on sache de moy que s'il y a lumiere ou scintille de vertu en l'oeuvre prinse que tu as fait par moy, je la confesse à toy seul, source de tout bien. En ceste foy doncques, mon Dieu, je te rend graces de tout mon coeur, qu'il t'a pleu m'avoquer des affaires du monde, entre lesquels je vivois par appetit d'ambition, t'ayant pleu par l'inspiration de ton sainct Esprit me mettre au lieu, où en toute liberté je puisse te servir de toutes mes forces et augmentation de ton sainct regne. Et ce faisant apprester lieu et demeurance paisible à ceux qui sont privez de pouvoir invoquer publiquement ton nom, pour te sanctifier et adorer en Esprit et verité, recognoistre ton Fils nostre Seigneur Jesus, estre l'unique Mediateur, nostre vie et adresse, et le seul merite de nostre salut. Davantage, je te remercie, ô Dieu de toute bonté, que m'ayant conduit en ce pays entre ignorans de ton nom et de ta grandeur, mais possedez de Satan, comme son heritage, tu m'ayes preservé de leur malice, combien que je fusse destitué de forces humaines : mais leur as donné terreur de nous, tellement qu'à la seule mention de nous ils tremblent de peur, et les as dispersez pour nous nourrir de leurs labeurs. Et pour refrener leur brutale impetuosité, les as affligez de tres-cruelles maladies, nous en preservant : tu as osté de la terre ceux qui nous estoyent les plus dangereux, et reduit les autres en telle foiblesse qu'ils n'osent rien entreprendre sur nous. Au moyen dequoy ayons loisir de prendre racine en ce lieu, et pour la compagnie qu'il t'a pleu y amener sans destourbier, tu y as establi le regime d'une Eglise pour nous entretenir en unité et crainte de ton sainct nom, à fin de nous adresser à la vie eternelle.

 

Or Seigneur, puis qu'il t'a pleu establir en nous ton Royaume, je te supplie par ton Fils Jesus Christ, lequel tu as voulu qu'il fust hostie pour nous confirmer en ta dilection, augmenter tes graces et nostre foy, nous sanctifiant et illuminant par ton sainct Esprit, et nous dedier tellement à ton service, que toute nostre estude soit employé à ta gloire : Plaise toy aussi nostre Seigneur et Pere, estendre ta benediction sur ce lieu de Coligny, et pays de la France Antarctique, pour estre inexpugnable retraite à ceux qui à bon escient, et sans hypocrisie y auront recours, pour se dedier avec nous à l'exaltation de ta gloire, et que sans trouble des heretiques, te puissions invoquer en verité : fay aussi que ton Evangile regne en ce lieu, y fortifiant tes serviteurs, de peur qu'ils ne trebuschent en l'erreur des Epicuriens, et autres apostats : mais soyent constans à perseverer en la vraye adoration de ta Divinité selon ta saincte Parole.

 

Qu'il te plaise aussi ô Dieu de toute bonté, estre protecteur du Roy nostre souverain seigneur selon la chair, de sa femme, de sa lignée, et son Conseil : messire Gaspard de Coligny, sa femme et sa lignée, les conservant en volonté de maintenir et favoriser ceste tienne Eglise : et vueille à moy ton tres-humble esclave donner prudence de me conduire, de sorte que je ne fourvoye point du droit chemin, et que je puisse resister à tous les empeschemens que Satan me pourroit faire sans ton aide : que te cognoissans perpetuellement pour nostre Dieu misericordieux, juste juge et conservateur de toute chose avec ton Fils Jesus Christ, regnant avec toy et ton sainct Esprit, espandu sur les Apostres. Crée donc un coeur droit en nous, mortifie nous à peché : nous regenerant en homme interieur pour vivre à justice, en assujetissant nostre chair pour la rendre idoine aux actions de l'ame inspirée par toy, et que faisions ta volonté en terre, comme les Anges au ciel. Mais de peur que l'indigence de cercher nos necessitez, ne nous face trebuscher en peché par defiance de ta bonté, plaise toy pourvoir à nostre vie, et nous entretenir en santé. Et ainsi que la viande terrestre par la chaleur de l'estomach se convertit en sang et nourriture du corps : vueille nourrir et sustanter nos ames de la chair et du sang de ton Fils, jusques à le former en nous, et nous en luy : chassant toute malice (pasture de Satan) y subrogeant au lieu d'icelle, charité et foy, à fin que soyons cogneus de toy pour tes enfans : et quand nous t'aurons offensé, plaise toy Seigneur de misericorde, laver nos pechez au sang de ton Fils, ayant souvenance que nous sommes conceus en iniquité, et que naturelement par la desobeissance d'Adam peché est en nous. Au surplus, cognoy que nostre ame ne peut executer le sainct desir de t'obeir par l'organe du corps imparfait et rebelle. Par ainsi plaise toy par le merite de ton Fils Jesus ne nous imputer point nos fautes, mais nous imputant le sacrifice de sa mort et passion, que par foy avons souffert avec luy, ayans esté entez en luy par la perception de son corps au mystere de l'Eucharistie. Semblablement fay nous la grace qu'à l'exemple de ton Fils qui a prié pour ceux qui l'ont persecuté, nous pardonnions à ceux qui nous ont offensez, et au lieu de vengeance procurions leur bien comme s'ils estoyent nos amis. Et quand nous serons solicitez de la memoire des biens, splendeurs, pompes et honneurs de ce monde, estans au contraire abatus de pauvreté et de pesanteur de la croix de ton Fils, esquels il te plaise nous exercer pour nous rendre obeissans : de peur qu'engraissez en felicité mondaine, ne nous rebellions contre toy, soustien-nous et nous adoucis l'aigreur des afflictions, à fin qu'elles ne suffoquent la semence que tu as mise en nos coeurs. Nous te prions aussi Pere celeste, nous garder des entreprinses de Satan, par lesquelles il cerche à nous desvoyer : preserve nous de ses ministres et des sauvages insensez, au milieu desquels il te plaist nous contenir et entretenir, et des apostats de la Religion Chrestienne espars parmi eux : mais plaise toy les rappeler à ton obeissance, à fin qu'ils se convertissent, et que ton Evangile soit publié par toute la terre, et qu'en toute nation ton salut soit annoncé. Qui vis et regnes avec ton Fils et le sainct Esprit és siecles des siecles. Amen.

 

AUTRE ORAISON à Nostre Seigneur Jesus Christ,

que ledit Villegagnon profera tout d'une suite.

 

JESUS CHRIST Fils de Dieu vivant eternel, et consubstanciel, splendeur de la gloire de Dieu, sa vive image par lequel toutes choses ont esté faites, qui ayant veu le genre humain condamné par l'infaillible jugement de Dieu ton Pere par la transgression d'Adam, lequel homme pour jouyr de la vie du Royaume eternel, ayant esté fait de Dieu d'une terre non polue de semence virile, dont il peut tirer necessité de peché, doué de toute vertu, en liberté de franc arbitre de se conserver en sa perfection : ce neantmoins allesché par la sensualité de sa chair, solicité et esmeu par les darts enflammez de Satan, se laissa veincre, au moyen dequoy encourut l'ire de Dieu, dont ensuyvoit l'infaillible perdition des humains, sans toy nostre Seigneur, qui meu de ton immense et indicible charité t'es presenté à Dieu ton Pere, t'estant tant humilié de daigner te substituer au lieu d'Adam, pour endurer tous les flots de la mer de l'indignation de Dieu ton Pere, pour nostre purgation. Et ainsi qu'Adam avoit esté faict de terre non corrompuë, sans semence virile, as esté conceu du sainct Esprit en une Vierge, pour estre fait et formé en vraye chair comme celle d'Adam subjete à tentation, et continuellement exercé par dessus tous humains, sans peché : et finalement ayant voulu enter en ton corps par toy, celuy Adam et toute sa postérité, nourrissant leurs ames de ta chair et de ton sang, tu as voulu souffrir mort, à fin que comme membre[s] de ton corps ils se nourrissent en toy, et qu'ils plaisent à Dieu ton Pere, offrant ta mort en satisfaction de leurs offenses, comme si c'estoyent leur propre corps. Et ainsi que le peché d'Adam estoit derivé en sa posterité, et par le peché la mort, tu as voulu et impetré de Dieu ton Pere, que ta justice fust imputée aux croyans, lesquels par la manducation de ta chair et de ton sang, tu as fait uns avec toy, et transformez en toy comme nourris de ta chair et substance, leur vray pain pour vivre eternellement comme enfans de justice et non plus d'ire. Or puis qu'il t'a pleu nous faire tant de bien, et qu'estant assis à la dextre de Dieu ton Pere, là eternellement és ordonné nostre intercesseur, et souverain Prestre, selon l'ordre de Melchisedec, aye pitié de nous, conserve nous, fortifie et augmente nostre foy, offre à Dieu ton Pere la confession que je fay de coeur et de bouche, en presence de ton Eglise, me sanctifiant par ton Esprit, comme tu as promis, disant : Je ne vous lairray point orphelins. Avance ton Eglise en ce lieu, de sorte qu'en toute paix tu y sois adoré purement. Qui vis et regnes avec luy et le sainct Esprit, és siecles des siecles eternellement. Amen.

 

Ces deux prieres finies, Villegagnon se presenta le premier à la table du Seigneur, et receut à genoux le pain et le vin de la main du Ministre. Cependant, et pour le faire court, verifiant bien tost apres ce qu'a dit un Ancien : assavoir, qu'il est mal aisé de contrefaire long temps le vertueux, tout ainsi qu'on appercevoit aisément qu'il n'y avoit qu'ostentation en son fait, et que quoy que luy et Cointa eussent abjuré publiquement la papauté, ils avoyent neantmoins plus d'envie de debatre et contester que d'apprendre et profiter : aussi ne tarderent-ils pas beaucoup à esmouvoir des disputes touchant la doctrine. Mais principalement sur le poinct de la Cene : car combien qu'ils rejetassent la transubstantiation de l'Eglise Romaine, comme une opinion laquelle ils disoyent ouvertement estre fort lourde et absurde, et qu'ils n'approuvassent non plus la Consubstantiation, si ne consentoyent-ils pas pourtant à ce que les Ministres enseignoyent, et prouvoyent par la parole de Dieu, que le pain et le vin n'estoyent point reellement changez au corps et au sang du Seigneur, lequel aussi n'estoit pas enclos dans iceux, ains que Jesus Christ est au ciel, d'où, par la vertu de son sainct Esprit, il se communique en nourriture spirituelle à ceux qui reçoivent les signes en foy. Or quoy qu'il en soit, disoyent Villegagnon et Cointa, ces paroles : Ceci est mon corps : Ceci est mon sang, ne se peuvent autrement prendre sinon que le corps et le sang de Jesus Christ y soyent contenus. Que si vous demandez maintenant : comment doncques, veu que tu as dit qu'ils rejettoyent les deux susdites opinions de la Transubstantiation et Consubstantiation, l'entendoyentils ? Certes comme je n'en scay rien, aussi croy-je fermement que ne faisoyent-ils pas eux-mesmes : car quand on leur monstroit par d'autres passages, que ces paroles et locutions sont figurées : c'est à dire, que l'Escriture a accoustumé d'appeler et de nommer les signes des Sacremens du nom de la chose signifiée, combien qu'ils ne peussent repliquer chose qui peust subsister pour prouver le contraire : si ne laissoyent-ils pas pour cela de demeurer opiniastres : tellement que sans savoir le moyen comment cela se faisoit, ils vouloyent neantmoins non seulement grossierement, plustost que spirituellement, manger la chair de Jesus Christ, mais qui pis estoit, à la maniere des sauvages nommez Ou-ëtacas, dont j'ay parlé ci-devant, ils la vouloyent mascher et avaler toute crue. Toutesfois Villegagnon faisant tousjours bonne mine, et protestant ne desirer rien plus que d'estre droitement enseigné, renvoya en France Chartier ministre, dans l'un des navires (lequel apres qu'il fut chargé de Bresil, et autres marchandises du pays, partit le quatrieme de Juin pour s'en revenir) à fin que sur ce different de la Cene il rapportast les opinions de nos docteurs : et nommément celle de maistre Jean Calvin, à l'advis duquel il disoit se vouloir du tout submettre. Et de fait je luy ay souventefois ouy dire et reiterer ce propos : Monsieur Calvin est l'un des savans personnages qui ait esté depuis les Apostres : et n'ay point leu de docteur qui à mon gré ait mieux ny plus purement exposé et traitté l'escriture saincte qu'il a fait. Aussi pour monstrer qu'il le reveroit, par la response qu'il fit aux lettres que nous luy portasmes, desja il luy manda non seulement bien au long de tout son estat en general, mais particulierement (ainsi que j'ay dit en la preface, et qui se verra encores à la fin de l'original de sa lettre en date du dernier de Mars mille cinq cens cinquante sept, laquelle est en bonne garde) il escrivit d'ancre de Bresil de sa propre main ce qui s'ensuit,

 

J'adjousteray le conseil que vous m'avez donné par vos lettres, m'efforçant de tout mon pouvoir de ne m'en desvoyer tant peu que ce soit. Car de fait, je suis tout persuadé qu'il n'y en peut avoir de plus sainct, droit, ny entier. Pourtant aussi nous avons fait lire vos lettres en l'assemblée de nostre conseil, et puis apres enregistrer, à fin que s'il advient que nous nous destournions du droit chemin, par la lecture d'icelles nous soyons rappelez, et redressez d'un tel fourvoyement.

 

Mesme un nommé Nicolas Carmeau qui fut porteur de ces lettres, et qui estoit parti le premier jour d'Apvril dans le navire de Rosée, en prenant congé de nous me dit, que Villegagnon luy avoit commandé de dire de bouche à monsieur Calvin, qu'il le prioit de croire qu'à fin de perpetuer la memoire du conseil qu'il luy avoit baillé, il le feroit engraver en cuyvre : comme aussi il avoit baillé charge audit Carmeau de luy ramener de France quelque nombre de personnes, tant hommes, femmes, qu'enfans, promettant qu'il defrayeroit et payeroit tous les despens que ceux de la Religion feroyent à l'aller trouver.

 

Mais, avant que passer outre, je ne veux pas omettre de faire icy mention de dix garçons sauvages, aagez de neuf à dix ans et au-dessous : lesquels ayans esté prins en guerre par les sauvages amis des François, et vendus pour esclaves à Villegagnon, apres que le Ministre Richier, à la fin d'un presche eut imposé les mains sur eux, et que nous tous ensemble eusmes prié Dieu qui leur fist la grace d'estre les premices de ce pauvre peuple, pour estre attiré à la cognoissance de son salut, furent embarquez dans les navires qui (comme j'ay dit) partirent dés le quatrieme de Juin pour estre amenez en France : où estans arrivez et presentez au Roy Henry Second lors regnant, il en fit present à plusieurs grands seigneurs : et entre autres il en donna un à feu monsieur de Passy, lequel le fit baptizer, et l'ay recognu chez luy depuis mon retour.

 

Au surplus le troisieme jour d'Avril, deux jeunes hommes, domestiques de Villegagnon, espouserent au presche, à la façon des Eglises reformées, deux de ces jeunes filles que nous avions menées de France en ce pays-là. Dequoy je fais ici mention, d'autant que non seulement ce furent les premieres nopces et mariages faits et solennisez à la façon des Chrestiens en la terre de l'Amerique : mais aussi parce que beaucoup de sauvages, qui nous estoyent venus voir, furent plus estonnez de voir des femmes vestues (car au paravant ils n'en avoyent jamais veu) qu'ils ne furent esbahis des ceremonies Ecclesiastiques 4, lesquelles cependant leur estoyent aussi du tout incognues. Semblablement le dix-septiesme de May, Cointa espousa une autre jeune fille, parente d'un nommé la Roquette de Rouen, laquelle avoit passé la mer quand et nous : mais estant mort quelque temps apres que nous fusmes là arrivez, il laissa heritiere sa dite parente de la marchandise qu'il avoit portée, laquelle consistoit en grande quantité de cousteaux, peignes, miroirs, frises de couleurs, haims à pescher, et autres petites besongnes propres à traffiquer entre les sauvages : ce qui vint bien à point à Cointa, lequel se sceut bien accommoder du tout. Les deux autres filles (car comme il a esté veu en nostre embarquement, elles estoyent cinq) furent aussi incontinent apres mariées à deux Truchemens de Normandie : tellement qu'il ne demeura plus entre nous femmes ny filles Chrestiennes à marier.

 

Surquoy aussi à fin de ne taire non plus ce qui estoit louable que vituperable en Villegagnon, je diray en passant, qu'à cause de certains Normans, lesquels dés long temps au paravant qu'il fust en ce pays-là, s'estoyent sauvez d'un navire qui avoit fait naufrage, et estoyent demeurez parmi les sauvages, où vivans sans crainte de Dieu, ils paillardoyent avec les femmes et filles (comme j'en ay veu qui en avoyent des enfans ja aagez de quatre à cinq ans), tant, di-je, pour reprimer cela, que pour obvier que nul de ceux qui faisoyent leur residance en nostre isle et en nostre fort n'en abusast de ceste façon : Villegagnon, par l'advis du conseil fit deffense à peine de la vie, que nul ayant titre de Chrestien n'habitast avec les femmes des sauvages. Il est vray que l'ordonnance portoit, que si quelques unes estoyent attirées et appelées à la cognoissance de Dieu, qu'apres qu'elles seroyent baptizées, il seroit permis de les espouser. Mais tout ainsi que, nonobstant les remontrances que nous avons par plusieurs fois faites à ce peuple barbare, il n'y en eut pas une qui laissant sa vieille peau, voulust advouër Jesus Christ pour son sauveur : aussi, tout le temps que je demeuray là, n'y eut-il point de François qui en print à femme. Neantmoins comme ceste loy avoit doublement son fondement sur la parole de Dieu, aussi fut-elle si bien observée, que non seulement pas un seul des gens de Villegagnon ny de nostre compagnie ne la transgressa, mais aussi quoy que depuis mon retour j'aye entendu dire de luy : que quand il estoit en l'Amerique il se polluoit avec les femmes sauvages, je luy rendray ce tesmoignage, qu'il n'en estoit point soupçonné de nostre temps. Qui plus est, il avoit la pratique de son ordonnance en telle recommandation, que, n'eust esté l'instante requeste que quelques uns de ceux qu'il aymoit le plus, luy firent pour un Truchement, qui estant allé en terre ferme, avoit esté conveincu d'avoir paillardé avec une de laquelle il avoit jà autrefois abusé, au lieu qu'il ne fut puni que de la cadene au pied, et mis au nombre des esclaves, Villegagnon vouloit qu'il fust pendu. Selon doncques que j'en ay cogneu, tant pour son regard que pour les autres, il estoit à louër en ce poinct : et pleust à Dieu que pour l'advancement de l'Eglise, et pour le fruict que beaucoup de gens de bien en recevroyent maintenant, il se fust aussi bien porté en tous les autres.

 

Mais mené qu'il estoit au reste d'un esprit de contradiction, ne se pouvant contenter de la simplicité que l'Escriture saincte monstre aux vrais Chrestiens devoir tenir touchant l'administration des Sacremens : il advint le jour de Pentecoste suyvant, que nous fismes la Cene pour la seconde fois, luy (contrevenant directement à ce qu'il avoit dit, quand il dressa l'ordre de l'Eglise : assavoir, comme on a veu cy dessus, qu'il vouloit que toutes inventions humaines fussent rejettées), allegant que sainct Cyprian, et sainct Clement avoyent escrit, qu'en la celebration d'icelle il falloit mettre de l'eau au vin, non seulement il vouloit opiniastrement, et par necessité que cela se fist, mais aussi affermoit et vouloit qu'on creust que le pain consacré profitoit autant au corps qu'à l'ame. Davantage, qu'il falloit mesler du sel et de l'huile avec l'eau du Baptesme. Qu'un Ministre ne se pouvoit remarier en secondes nopces : amenant le passage de sainct Paul à Timothée, Que l'Evesque soit mari d'une seule femme. Bref, ne voulant plus lors dependre d'autre conseil que du sien propre, sans fondement de ce qu'il disoit en la parole de Dieu, il voulut absolument tout remuer à son appetit. Mais à fin que chacun soit adverti comme il argumentoit invinciblement : d'entre plusieurs sentences de l'Escriture qu'il alleguoit, pretendant prouver son dire, j'en proposeray seulement icy une. Voici doncques ce que je luy ouy un jour dire à l'un de ses gens, N'as tu pas leu en l'Evangile du lepreux qui dit à Jesus Christ, Seigneur, si tu veux, tu me peux nettoyer ? et qu'incontinent que Jesus luy eut dit, Je le veux, sois net, il fut net. Ainsi (disoit ce bon expositeur) quand Jesus Christ a dit du pain, Ceci est mon corps, il faut croire sans autre interpretation, qu'il y est enclos : et laissons dire ces gens de Geneve. Ne voila pas bien interpreter un passage par l'autre ? C'est certes aussi bien rencontré, que celuy qui en un Concile allega, que puis qu'il est escrit, Dieu a creé l'homme à son image, qu'il faut doncques avoir des images. Partant qu'on juge maintenant par cest eschantillon de la feriale theologie de Villegagnon, qui a tant fait parler de luy, si entendant si bien l'Escriture, il n'estoit pas suffisant (comme il s'est vanté depuis son apostasie) tant pour clorre la bouche à Calvin, que pour faire teste en dispute à tous ceux qui ne voudroyent tenir son parti. Je pourrois adjouster beaucoup d'autres propos aussi ridicules que le precedent, que je luy ay ouy tenir touchant ceste matiere de Sacremens. Mais parce que quand il fut de retour en France, non seulement Petrus Richelius le depeignit de toutes ses couleurs : mais aussi d'autres depuis l'estrillerent, et espousseterent si bien qu'il n'y fallut plus retourner, craignant d'ennuyer les lecteurs, je n'en diray icy davantage.

 

En ce mesme temps Cointa, voulant aussi monstrer son savoir, se mit à faire leçons publiques : mais ayant commencé l'Evangile selon sainct Jean (matiere telle et aussi haute que scavent ceux qui font profession de Theologie), il rencontroit le plus souvent aussi à propos, qu'on dit communément que Magnificat sont à matines : et toutesfois c'estoit le seul suppost de Villegagnon en ce pays-là, pour impugner la vraye doctrine de l'Evangile. Comment donc ? dira icy quelqu'un, le Cordelier frere André Thevet qui se plaint si fort en sa Cosmographie : que les Ministres que Calvin avoit envoyez en l Amerique, envieux de son bien, et entreprenans sur sa charge, l'empescherent de gagner les ames esgarées du pauvre peuple sauvage, (car voila ses propres mots) se taisoit-il lors ? estoit-il plus affectionné envers les barbares, qu'à la deffense de l'Eglise Romaine, dont il se fait si bon pillier ? La response à ceste bourde de Thevet en cest endroit sera, que tout ainsi que j'ai jà dit ailleurs', qu'il estoit de retour en France avant que nous arrivissions en ce pays-là, aussi prie-je derechef les lecteurs de noter icy en passant, que comme je n'ay fait, ny ne feray aucune mention de luy en tout le discours present, touchant les disputes que Villegagnon et Cointa eurent contre nous au fort de Colligny en la terre du Bresil, qu'aussi n'y a-il jamais veu les Ministres dont il parle, ny eux semblablement luy. Partant, comme j'ay prouvé en la preface de ce livre, puis que ce bon Catholique Thevet n'y estant pas de nostre temps, avoit lors un fossé de deux mil lieuës de mer entre luy et nous, pour empescher que les sauvages à nostre occasion ne se ruassent sur luy, et le missent à mort (ainsi que contre venté il a osé escrire'), sans, di-je, repaistre le monde de telles ballivernes, qu'il allegue d'autre exemple de son zele, que celuy qu'il dit avoir eu en la conversion des sauvages, si les ministres ne l'eussent empesché, car je di derechef que cela est faux.

 

Or pour retourner à mon propos, incontinent apres ceste Cene de Pentecoste, Villegagnon declarant tout ouvertement qu'il avoit changé l'opinion qu'il disoit autrefois avoir euë de Calvin 2 : sans attendre sa response, qu'il avoit envoyé querir en France par le ministre Chartier, dit que c'estoit un meschant heretique desvoyé de la foy : et de fait dés lors nous monstrant fort mauvais visage, disant qu'il vouloit que le presche ne durast plus que demie heure, depuis la fin de May, il n'y assista que bien peu. Conclusion, la dissimulation de Villegagnon nous fut si bien descouverte, qu'ainsi qu'on dit communément, nous cognusmes lors de quel bois il se chauffoit. Que si on demande maintenant quelle fut l'occasion de ceste revolte' quelques uns des nostres tenoyent que le Cardinal de Lorraine et autres qui luy avoyent escrit de France par le maistre d'un navire, qui vint en ce temps là au Cap de Frie, trente lieuës au deçà de l'Isle où nous estions, l'ayant reprins fort asprement par leurs lettres, de ce qu'il avoit quitté la religion Catholique Romaine', de crainte qu'il en eut, il changea soudain d'opinion. Toutesfois, j'ay entendu depuis mon retour, que Villegagnon devant mesme qu'il partist de France, pour tant mieux se servir du nom et auctorité de feu monsieur l'Admiral de Chastillon, et aussi pour abuser plus facilement tant l'Eglise de Geneve en general que Calvin en particulier (ayant comme on a veu au commencement de ceste histoire escrit aux uns et aux autres, à fin d'avoir gens qui l'allassent trouver), avoit prins advis avec ledit Cardinal de Lorraine, de se contrefaire de la Religion. Mais quoy qu'il en soit, je puis asseurer, que lors de sa revolte, comme s'il eust eu un bourreau en sa conscience', il devint si chagrin que jurant à tous coups le corps sainct Jaques (qui estoit son serment ordinaire) qu'il romproit la teste, les bras et les jambes au premier qui le fascheroit, nul ne s'osoit plus trouver devant luy. Surquoy, puis qu'il vient à propos je reciteray la cruauté que je luy vis en ce temps-là exercer sur un François nommé la Roche, lequel il tenoit à la chaînez. L'ayant donc fait coucher tout à plat contre terre, et par un de ses satellites à grands coups de baston tant fait battre sur le ventre, qu'il en perdoit presque le vent et l'haleine, apres que le pauvre homme fut ainsi meurtri d'un costé, cest inhumain disoit, Corps S. Jaques paillard, tourne l'autre' tellement qu'encores qu'avec une pitié incroyable il laissast ainsi ce pauvre corps tout estendu, brisé et à demi mort, si ne fallut il pas pour cela qu'il laissast de travailler de son mestier, qui estoit menusier. Semblablement d'autres François qu'il tenoit à la chaîne pour mesme occasion que le susdit la Roche, assavoir, parce qu'à cause du mauvais traitement qu'il leur faisoit avant que nous fussions en ce pays-là, ils avoyent conspiré entre eux de le jetter en mer, estans plus travaillez que s'ils eussent esté aux galeres, aucuns d'entre eux charpentiers de leur estat, l'abandonnant, aimerent mieux s'aller rendre en terre ferme avec les sauvages (lesquels aussi les traittoyent plus humainement) que de demeurer davantage avec luy. Comme aussi trente ou quarante hommes et femmes sauvages Margajas, lesquels les Toüoupinambaoults nos alliez avoyent prins en guerre, et les luy avoyent vendus pour esclaves, estoyent traittez encores plus cruellement'. Et de faict, je luy vis une fois faire embrasser une piece d'artillerie à l'un d'entre eux nommé Mingant, auquel pour une chose qui ne meritoit presque pas qu'il fust tancé, il fit neantmoins' degoutter et fondre du lard fort chaut sur les fesses : tellement que ces pauvres gens disoyent souvent en leur langage : Si nous eussions pensé que Paycolas (ainsi appeloyent-ils Villegagnon) nous eust traité de ceste façon, nous nous fussions plustost faits manger à nos ennemis que de venir vers luy.

 

Voila en passant un petit mot de son inhumanité : et serois content, n'estoit, comme il a esté touché cy dessus, que quand nous eusmes mis pied à terre en son isle, il dit nommément, qu'il vouloit que la superfluité des habillemens fust reformée, de mettre ici fin à parler de luy.

 

Il faut doncques encore que je dise le bon exemple, et la pratique qu'il monstra en cest endroit. C'est qu'ayant non seulement grande quantité de draps de soye et de laine, qu'il aimoit mieux laisser pourrir dans ses coffres que d'en revestir ses gens (une partie desquels neantmoins estoyent presques tous nuds), mais aussi des camelots de toutes couleurs : il s'en fit faire six habillemens à rechange tous les jours de la sepmaine z : assavoir, la casaque et les chausses tousjours de mesme, de rouges, de jaunes, de tannez, de blancs, de bleux et de verts : tellement que cela estant aussi bien seant à son aage et à la profession et degré qu'il vouloit tenir, qu'un chacun peut juger, aussi cognoissions nous à peu pres à la couleur de l'habit qu'il avoit vestu de quelle humeur il seroit meu ceste journéelà : de façon que quand nous voyons le vert et le jaune en pays, nous pouvions bien dire qu'il n'y faisoit pas beau. Mais sur tout quand il estoit paré d'une longue robbe de camelot jaune, bendée de velour noir, le faisant mout beau voir en tel equippage, les plus joyeux de ses gens disoyent qu'il sembloit lors son vray enfant sans souci'. Partant si celuy ou ceux qui comme un sauvage, apres qu'il fut de retour par-deça, le firent peindre tout nud, au dessus du renversement de la grande marmite, eussent esté advertis de ceste belle robbe, il ne faut point douter que pour joyaux et ornemens, ils ne luy eussent aussi bien laissée qu'ils firent sa croix et son flageolet pendus à son col.

 

Que si quelqu'un dit maintenant qu'il n'y a point d'ordre que j'aye recerché ces choses de si pres (comme à la verité je confesse que principalement ce dernier poinct ne valoit pas l'escrire), je respon à cela, puis que Villegagnon a tant fait le Roland le furieux' contre ceux de la Religion reformée, nommément depuis son retour en France : leur ayant, di-je, tourné le dos de ceste façon, il me semble qu'il meritoit que chacun sceust comme il s'est porté en toutes les religions qu'il a suyvies : joint que pour la raison que j'ay jà touchée en la preface, il s'en faut beaucoup que je dise tout ce que j'en sçay.

 

Or finalement apres que par le sieur du Pont nous luy eusmes fait dire, que, puisqu'il avoit rejetté l'Evangile, nous n'estans point autrement ses sujets, n'entendions plus d'estre à son service, moins voulions nous continuer à porter la terre et les pierres en son fort : luy là dessus nous pensant bien fort estonner, voire faire mourir de faim s'il eust peu, defendit qu'on ne nous baillast plus les deux gobelets de farine de racine, lesquels comme j'ay dit ci-devant, chacun de nous avoit accoustumé d'avoir par jour. Mais tant s'en fallut que nous en fussions faschez, qu'au contraire, outre que nous en avions plus pour une serpe, ou pour deux ou trois cousteaux que nous baillions aux sauvages (lesquels nous venoyent souvent voir en l'isle dans leurs petites barques, ou bien l'allions querir vers eux en leurs villages) qu'il ne nous en eust sceu bailler en demi an, nous fusmes bien aises par tel refus d'estre entierement hors de sa sujettion. Cependant s'il eust esté le plus fort, et qu'une partie de ses gens et des principaux n'eussent tenu nostre parti, il ne faut point douter qu'il ne nous eust lors mal fait nos besongnes, c'est à dire qu'il eust essayé de nous dompter par force'. Et de faict, pour tenter s'il en pourroit venir à bout, ainsi qu'un nommé Jean Gardien et moy fusmes un jour de retour de terre ferme (où nous demeurasmes ceste fois-là environ quinze jours parmi les sauvages), luy feignant ne rien savoir du congé, qu'avant que partir nous avions demandé à monsieur Barré son lieutenant : pretendant par là que nous eussions transgressé l'ordonnance qu'il avoit faite, portant defense que nul n'eust à sortir de l'isle sans licence, non seulement à cause de cela il nous voulut faire apprehender, mais qui pis estoit, il commandoit que, comme à ses esclaves, on nous mist à chacun une chaîne au pied'. Et en fusmes en tant plus grand danger, que le sieur du Pont nostre conducteur (lequel, comme aucuns disoyent, veu sa qualité s'abbaissoit trop sous luy), au lieu de nous supporter et de l'empescher, nous prioit que pour un jour ou deux nous souffrissions cela, et que quand la colere de Villegagnon seroit passée il nous feroit delivrer. Mais, tant à cause que nous n'avions point enfreint l'ordonnance, que parce principalement (ainsi que j'ay dit) que nous luy avions declaré, puis qu'il avoit rompu la promesse qu'il avoit faite de nous maintenir en l'exercice de la Religion Evangelique', nous n'entendions plus rien tenir de luy, joint les exemples de tant d'autres qu'il tenoit à la Cadene, que nous voyons journellement devant nos yeux estre si cruellement traitez de luy, nous declarasmes tout à plat que nous ne l'endurerions pas. Partant luy oyant ceste response, et sachant bien aussi que s'il vouloit passer outre, nous estions quinze ou seize de nostre compagnie, si bien unis et liez d'amitié, que qui poussoit l'un frapperoit l'autre, comme on dit, il ne nous auroit pas par force, il fila doux et se deporta. Et certes outre cela, ainsi que j'ay tantost touché, les principaux de ses gens estans de nostre Religion, et par consequent mal contens de lui à cause de sa revolte : si nous n'eussions craint que monsieur l'Amiral, lequel sous l'auctorité du Roy (comme j'ay dit du commencement) l'avoit envoyé, et qui ne le cognoissoit pas encores tel qu'il estoit devenu, en eust esté marry, avec quelques autres respects que nous eusmes, il y en avoit qui empoignans ceste occasion pour se ruer sur luy, avoyent grande envie, de le jetter en mer, Afin, disoyent-ils, que sa :hair et ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons'. Toutesfois la pluspart trouvant plus expedient que nous nous comportissions doucement, encores que nous fissions tousjours publiquement le presche (qu'il n'osoit ou ne pouvoit empescher), si est-ce, pour obvier qu'il ne nous troublast et brouillast plus quand nous :elebrerions la Cene, du depuis nous la fismes de nuict, et a son desceu.

 

Et parce qu'apres la derniere Cene que nous fismes en :e pays-là, il ne nous resta qu'environ un verre de tout le ,in que nous avions porté de France, n'ayans moyen d'en :eeouvrer d'ailleurs, la question fut esmeue entre nous assavoir, si à faute de vin nous la pourrions celebrer avec J'autres bruvages 2. Quelques uns allegans entre autres passages, que Jesus Christ en l'institution de la Cene apres .'action de graces, ayant expressément dit à ses Apostres Je ne boiray plus du fruict de la vigne, etc.', estoyent l'opinion que le vin defaillant il vaudroit mieux s'abstenir lu signe que de le changer. Les autres au contraire Jisoyent, que lors que Jesus Christ institua sa Cene, estant au pays de Judée, il avoit parlé du bruvage qui y estoit ordinaire, et que s'il eust esté en la terre des sauvages il est vraysemblable qu'il eust non seulement fait mention du bruvage dont ils usent au lieu de vin, mais aussi de leur farine de racine qu'ils mangent au lieu de pain concluoyent que tout ainsi qu'ils ne voudroyent nullement changer les signes du pain et du vin, tant qu'ils se pourroyent trouver, qu'aussi à defaut d'iceux ne feroyent ils point de difficulté de celebrer la Cene avec les choses plus communes (tenant lieu de pain et de vin) pour la nourriture des hommes du pays où ils seroyent. Mais encores que la pluspart enclinast à ceste derniere opinion, parce que nous n'en vinsmes pas jusques à ceste extremité, ceste matiere demeura indecise. Toutesfois tant s'en faut que cela engendrast aucune division entre nous, que plustost par la grace de Dieu, demeurasmes nous tousjours en telle union et concorde, que je desirois que tous ceux qui font aujourd'huy profession de la Religion reformée marchassent de tel pied que nous faisions lors.

 

Or, pour parachever ce que j'avois à dire touchant Villegagnon, il advint sur la fin du mois d'Octobre', que luy, suyvant le proverbe qui dit, que celuy qui se veut distraire de quelqu'un en cerche l'occasion', detestant de plus en plus et nous et la doctrine laquelle nous suivions, disant qu'il ne nous vouloit plus souffrir ni endurer en son fort, ni en son isle, commanda que nous en sortissions. Vray est (ainsi que j'ay touché ci dessus) que nous avions bien moyen de l'en chasser luy-mesme si nous eussions voulu : mais, tant à fin de luy oster toute occasion de se plaindre de nous, que parce que outre les raisons susdites, la France et autres pays estans abruvez que nous estions allez par-dela pour y vivre selon la reformation de l'Evangile, craignans de mettre quelque tache sur iceluy, nous aimasmes mieux en obtemperant à Villegagnon et sans contester davantage, luy quitter la place. Ainsi, apres que nous eusmes demeuré environ huict mois en ceste isle et fort de Coligny, lequel nous avions aidé à bastir, nous nous retirasmes et passasmes en terre ferme, en laquelle, en attendant qu'un navire du Havre de Grace qui estoit là venu pour charger du Bresil (au maistre duquel nous marchandasmes de nous repasser en France) fust prest à partir, nous demeurasmes deux mois. Nous nous accommodasmes sur le rivage de la mer à costé gauche, en entrant dans ceste riviere de Ganabara, au lieu dit par les François la Briqueterie', lequel n'est qu'à demie lieuë du fort. Et comme de là nous allions, venions, frequentions, mangions et beuvions parmi les sauvages (lesquels sans comparaison nous furent plus humains que celuy lequel, sans luy avoir meffait, ne nous peut souffrir avec luy), aussi eux, de leur part, nous apportans des vivres et autres choses dont nous avions affaire, nous y venoyent souvent visiter. Or, ayant sommairement descrit en ce chapitre l'inconstance et variation que j'ay cognue en Villegagnon en matiere de Religion : le traitement qu'il nous fit sous pretexte d'icelle ses disputes et l'occasion qu'il print pour se destourner de l'Evangile : ses gestes et propos ordinaires en ce pays-là, l'inhumanité dont il usoit envers ses gens, et comme il estoit magistralement equippé : reservant à dire, quand je seray en nostre embarquement pour le retour, tant le congé qu'il nous bailla, que la trahison' dont il usa envers nous à nostre departement de la terre des sauvages, à fin de traiter d'autres points, je le lairray pour maintenant battre et tourmenter ses gens dans son fort, lequel avec le bras de mer où il est situé, je vay en premier lieu descrire.

 

 

 

 

 

CHAPITRE VII.

Description de la riviere de Ganabara, autrement dite Genevre en l'Amerique : de l'isle et fort de Coligny qui fut basti en icelle : ensemble des autres isles qui sont és environs.

 

Comme ainsi soit que ce bras de mer et riviere de Ganabara, ainsi appellée par les sauvages, et par les Portugallois Genevre (parce que comme on dit, ils la descouvrirent le premier jour de Janvier, qu'ils nomment ainsi), laquelle demeure par les vingt et trois degrez au-dela de l'Equinoctial, et droit sous le Tropique de Capricorne, ait esté l'un des ports de mer en la terre du Bresil, plus frequenté de nostre temps par les François : j'ay estimé n'estre hors de propos, d'en faire ici une particuliere et sommaire description. Sans doncques m'arrester à ce que d'autres en ont voulu escrire, je di en premier lieu (ayant demeuré et navigé sur icelle environ un an) qu'en s'avançant sur les terres, elle a environ douze lieues de long, et en quelques endroits sept ou huict de large : et quant au reste, combien que les montagnes qui l'environnent de toutes parts ne soyent pas si hautes que celles qui bornent le grand et spacieux lac d'eau douce de Geneve, neantmoins la terre ferme l'avoisinant ainsi de tous costez, elle est assez semblable à iceluy quant à sa situation.

 

Au reste, d'autant qu'en laissant la grand mer, il faut costoyer trois petites isles inhabitables, contre lesquelles les navires, si elles ne sont bien conduites sont en grand danger de heurter et se briser, l'emboucheure en est assez fascheuse. Apres cela, il faut passer par un destroit lequel n'ayant pas demi quart de lieuë de large, est limité du costé gauche en y entrant d'une montagne et roche pyramidale, laquelle n'est pas seulement d'esmerveillable et excessive hauteur, mais aussi à la voir de loin, on diroit qu'elle est artificielle : et de faict, parce qu'elle est ronde et semblable à une grosse tour, entre nous François, par une maniere de parler hyperbolique, l'avions nommée le pot de beurre. Un peu plus avant dans la riviere il y a un rocher, assez plat, qui peut avoir cent ou six vingts pas de tour, que nous appellions aussi le Ratier, sur lequel Villegagnon à son arrivée, ayant premierement posé ses meubles et son artillerie, s'y pensa fortifier : mais le flus et reflus de la mer l'en chassa. Une lieue plus outre, est l'isle où nous demeurions, laquelle, ainsi que j'ay jà touché ailleurs, estoit inhabitable auparavant que Villegagnon fust arrivé en ce pays-là : mais au reste n'ayant qu'environ demi lieue Françoise de circuit, et estant six fois plus longue que large, environnée qu'elle est de petits rochers à fleur d'eau, qui empeschent que les vaisseaux n'en peuvent approcher plus pres que la portée du canon, elle est merveilleusement et naturellement forte. Et de faict n'y pouvant aborder, mesmes avec les petites barques, sinon du costé du port, lequel est encore à l'opposite de l'avenue de la grand mer, si elle eust esté bien gardée, il n'eust pas esté possible de la forcer ni de la surprendre, comme les Portugais, par la faute de ceux que nous y laissasmes, ont fait depuis nostre retour. Au surplus y ayant deux montagnes aux deux bouts, Villegagnon sur chacune d'icelle fit faire une maisonnette : comme aussi sur un rocher de cinquante ou soixante pieds de haut, qui est au milieu de l'isle, il avoit fait bastir sa maison. De costé et d'autre de ce rocher, nous avions applani et fait quelques petites places, esquelles estoyent basties, tant la salle où on s'assembloit pour faire le presche et pour manger, qu'autres logis, esquels (comprenant tous les gens de Villegagnon) environ quatre vingts personnes que nous estions, residents en ce lieu, logions et nous accommodions. Mais notez, qu'excepté la maison qui est sur la roche, où il y a un peu de charpenterie, et quelques boullevards sur lesquels l'artillerie estoit placée, lesquels sont revestus de telle quelle massonnerie, que ce sont tous logis, ou plustost loges : desquels comme les sauvages en ont esté les architectes, aussi les ont-ils bastis à leur mode, assavoir de bois ronds, et couverts d'herbes. Voila en peu de mots quel estoit l'artifice du fort, lequel Villegagnon, pensant faire chose agreable à messire Gaspard de Coligny Admiral de France (sans la faveur aussi et assistance duquel, comme j'ay dit du commencement, il n'eust jamais eu ni le moyen de faire le voyage, ni de bastir aucune forteresse en la terre du Bresil) nomma Coligny en la France Antarctique. Mais faisant semblant de perpetuer le nom de cest excellent seigneur, duquel voirement la memoire sera à jamais honnorable entre toutes gens de bien, je laisse à penser, outre ce que Villegagnon (contre la promesse qu'il luy avoit faite avant que partir de France d'establir le pur service de Dieu en ce pays-là) se revolta de la Religion, combien encore en quittant ceste place aux Portugais, qui en sont maintenant possesseurs, il leur donna occasion de faire leurs trophées et du nom de Coligny et du nom de France Antarctique qu'on avoit imposé à ce pays-là.

 

Sur lequel propos, je diray que je ne me puis aussi assez esmerveiller de ce que Thevet en l'an 1558. et environ deux ans apres son retour de l'Amerique, voulant semblablement complaire au Roy Henry second, lors regnant, non seulement en une carte qu'il fit faire de ceste riviere de Ganabara et fort de Coligny, fit pourtraire à costé gauche d'icelle en terre ferme, une ville qu'il nomma VILLE-HENRY : mais aussi, quoy qu'il ait eu assez de temps depuis pour penser que c'estoit pure moquerie, l'a neantmoins derechef fait mettre en sa Cosmographie. Car quand nous partismes de ceste terre du Bresil, qui fut plus de dixhuict mois apres Thevet, je maintien qu'il n'y avoit aucune forme de bastimens, moins village ni ville à l'endroit où il nous en a forgé et marqué une vrayement fantastique. Aussi luy-mesme estant en incertitude de ce qui devoit proceder au nom de ceste ville imaginaire, à la maniere de ceux qui disputent s'il faut dire bonnet rouge, ou rouge bonnet, l'ayant nommée VILLE-HENRY en sa premiere Carte, et HENRY-VILLE en la seconde, donne assez à conjecturer que tout ce qu'il en dit n'est qu'imagination et chose supposée par luy : tellement que sans crainte de l'equivoque, le lecteur choisissant lequel qu'il voudra de ces deux noms, trouvera que c'est tousjours tout un, assavoir rien que de la peinture. De quoy je conclu neantmoins, que Thevet dés lors, non seulement se joua plus du nom du Roy Henry, que ne fit Villegagnon de celuy de Coligny qu'il imposa à son fort, mais qu'aussi, par ceste reiteration en tant qu'en luy est, il a pour la seconde fois prophané la memoire de son Prince. Et à fin de prevenir tout ce qu'il pourroit mettre en avant là dessus (luy niant tout à plat que le lieu qu'il pretend soit celuy que nous appellions la Briqueterie, auquel nos manouvriers bastirent quelques maisonnettes), je luy confesse bien qu'il y a une montagne en ce pays-là, laquelle les François qui s'y habituerent les premiers, en souvenance de leur souverain seigneur, nommerent le mont Henry : comme aussi de nostre temps, nous en nommasmes un autre Corguilleray, du surnom de Philippe de Corguilleray, sieur du Pont, qui nous avoit conduits par-dela : mais s'il y a autant de difference d'une montagne à une ville, comme on peut dire veritablement qu'un clocher n'est pas une vache, il s'ensuit, ou que Thevet en marquant ceste ville-henry, ou henry-ville, en ses cartes, a eu la berlue, ou qu'il en a voulu faire accroire plus qu'il n'en est. De quoy derechef, à fin que nul ne pense que j'en parle autrement qu'il ne faut, je me rapporte à tous ceux qui ont fait ce voyage : et mesme aux gens de Villegagnon, dont plusieurs sont encores en vie : assavoir s'il y avoit apparence de ville où on a voulu situer celle que je renvoye avec les fictions des Poetes. Partant, comme j'ay dit en la Preface, puis que Thevet sans occasion a voulu attaquer l'escarmouche contre mes compagnons et moy, si nommément il trouve ceste refutation en ses oeuvres de l'Amerique de dure digestion, d'autant qu'en me defendant contre ses calomnies je luy ay ici rasé une ville, qu'il sache que ce ne sont pas tous les erreurs que j'y ay remarquez : lesquels, comme j'en suis bien records, s'il ne se contente de ce peu que j'en touche en ceste histoire, je luy monstreray par le menu. Je suis marry toutesfois, qu'en interrompant mon propos j'aye esté contraint de faire encore ceste digression en cest endroit : mais pour les raisons susdites, assavoir pour monstrer à la verité comme toutes choses ont passé, je fais juge les lecteurs si j'ay tort ou non.

 

Pour doncques poursuyvre ce qui reste à descrire, tant de nostre riviere de Ganabara, que de ce qui est situé en icelle, quatre ou cinq lieuës plus avant que le fort sus mentionné, il y a une autre belle et fertile isle, laquelle contenant environ six lieuës de tour nous appellions la grande isle. Et parce qu'en icelle il y a plusieurs villages habituez des sauvages nommez Toüoupinambaoults, alliez des François, nous y allions ordinairement dans nos barques querir des farines et autres choses necessaires.

 

Davantage il y a beaucoup d'autres petites islettes inhabitées en ce bras de mer, esquelles entre autres choses il se trouve de grosses et fort bonnes huitres : comme aussi les sauvages se plongeans és rivages de la mer, rapportent de grosses pierres, à l'entour desquelles il y a une infinité d'autres petites huitres, qu'ils nomment Leripés, si bien attachées, voire comme collées, qu'il les en faut arracher par force. Nous faisions ordinairement bouillir de grandes potées de ces Leripés, dans aucuns desquels en les ouvrans et mangeans nous y trouvions des petites perles.

 

Au reste, ceste riviere est remplie de diverses especes de poissons, comme en premier lieu (ainsi que je diray plus au long ci apres) de force bons mulets, de requiens, rayes, marsouins et autres moyens et petits, aucuns desquels je descriray aussi plus amplement au chapitre des poissons. Mais principalement je ne veux pas oublier de faire ici mention des horribles et espouvantables baleines, lesquelles les nous monstrans journellement leurs grandes nageoires hors de l'eau, en s'esgayans dans ceste large et profonde riviere s'approchoyent souvent si pres de nostre isle, qu'à coups d'arquebuses nous les pouvions tirer et attaindre. Toutesfois parce qu'elles ont la peau assez dure, et mesme le lard tant espais, que je ne croy pas que la balle peust penetrer si avant qu'elles en fussent gueres offensées, elles ne laissoyent pas de passer outre, moins mouroyent elles pour cela. Pendant que nous estions par-dela, il y en eut une, laquelle à dix ou douze lieues de nostre fort, tirant au Cap de Frie, s'estant approchée trop pres du bord, et n'ayant pas assez d'eau pour retourner en pleine mer, demeura eschoüée et à sec sur le rivage. Mais neantmoins nul n'en osant approcher, avant qu'elle fust morte d'elle mesme : non seulement en se debattant elle faisoit trembler la terre bien loin autour d'elle, mais aussi on oyoit le bruit et estonnement le long du rivage de plus de deux lieues. Davantage combien que plusieurs tant des sauvages, que de ceux des nostres qui y voulurent aller, en rapportassent autant qu'il leur pleust, si est-ce qu'il en demeura plus des deux tiers qui fut perdue et empuantie sur le lieu. Mesmes la chair fresche n'en estant pas fort bonne, et nous n'en mangeans que bien peu de celle qui fut apportée en nostre Isle (horsmis quelques pieces du gras, que nous faisions fondre, pour nous servir et esclairer la nuict de l'huile qui en sortoit) la laissant dehors par monceaux à la pluye et au vent, nous n'en tenions non plus de conte que de fumiers. Toutesfois la langue, qui estoit le meilleur, fut sallée dans des barils, et envoyée en France à monsieur l'Admiral.

 

Finalement (comme j'ay jà touché) la terre ferme environnant de toutes parts ce bras de mer, il y a encores à l'extremité et au cul du sac, deux autres beaux fleuves d'eau douce qui y entrent, sur lesquels avec d'autres François ayant aussi navigé dans des barques pres de vingt lieuës avant sur les terres, j'ay esté en beaucoup de villages parmi les sauvages qui habitent de costé et d'autre. Voilà en brief ce que j'ay remarqué en ceste riviere de Genevre ou Ganabara : de la perte de laquelle, et du fort que nous y avions basti, je suis tant plus marri, que si le tout eust esté bien gardé, comme on pouvoit, c'eust esté, non seulement une bonne et belle retraite, mais aussi une grande commodité de naviger en ce pays-là pour tous ceux de nostre nation Françoise. A vingthuict ou trente lieuës plus outre, tirant à la riviere de Plate, et au destroit de Magellan, il y a un autre grand bras de mer appelé par les François la riviere des Vases, en laquelle semblablement en voyageans en ce pays-là, ils prennent port : ce qu'ils font aussi au Havre du Cap de Frie, auquel, comme j'ay dit cy devant, nous abordasmes et descendismes premierement en la terre du Bresil.

 

 

 

 

 

CHAPITRE VIII.

Du naturel, force, stature, nudité, disposition et ornemens du corps, tant des hommes que des femmes sauvages Bresilliens, habitans en l'Amerique : entre lesquels j'ay frequenté environ un an.

 

Ayant jusques icy recité, tant ce que nous vismes sur mer en allant en la terre du Bresil, que comme toutes choses passerent en l'Isle et fort de Colligny, où se tenoit Villegagnon, pendant que nous y estions : ensemble quelle est la riviere nommée Ganabara en l'Amerique : puis que je suis entré si avant en matiere, avant que je me rembarque pour retourner en France, je veux aussi discourir, tant sur ce que j'ay observé touchant la façon de vivre des sauvages, que des autres choses singulieres et incognues par deçà, que j'ay veuës en leur pays.

 

En premier lieu doncques (à fin que commençant par le principal, je poursuive par ordre) les sauvages de l'Amerique, habitans en la terre du Bresil, nommez Toüoupinambaoults, avec lesquels j'ay demeuré et frequenté familierement environ un an, n'estans point plus grans, plus gros, ou plus petits de stature que nous sommes en l'Europe, n'ont le corps ny monstrueux ny prodigieux à nostre esgard : bien sont-ils plus forts, plus robustes et replets, plus disposts, moins sujets à maladie : et mesme il n'y a presque point de boiteux, de borgnes, contrefaits, ny maleficiez entre eux. Davantage, combien que plusieurs parviennent jusques à l'aage de cent ou six vingt ans (car ils scavent bien ainsi retenir et conter leurs aages par lunes), peu y en a qui en leur vieillesse ayent les cheveux ny blancs ny gris. Choses qui pour certain monstrent non seulement le bon air et bonne temperature de leur pays, auquel, comme j'ay dit ailleurs, sans gelées ny grandes froidures, les bois, herbes et champs sont tousjours verdoyans, mais aussi (eux tous beuvans vrayement à la fontaine de Jovence) le peu de soin et de souci qu'ils ont des choses de ce monde. Et de fait, comme je le monstreray encore plus amplement cy apres, tout ainsi qu'ils ne puisent, en façon que ce soit en ces sources fangeuses, ou plustost pestilentiales, dont decoulent tant de ruisseaux qui nous rongent les os, succent la moëlle, attenuent le corps, et consument l'esprit : brief nous empoisonnent et font mourir par deçà devant nos jours : assavoir, en la desfiance, en l'avarice qui en procede, aux procez et brouilleries, en l'envie et ambition, aussi rien de tout cela ne les tourmente, moins les domine et passionne.

 

Quant à leur couleur naturelle, attendu la region chaude où ils habitent, n'estans pas autrement noirs, ils sont seulement basanez, comme vous diriez les Espagnols ou Provençaux.

 

Au reste, chose non moins estrange que difficile à croire à ceux qui ne l'ont veu, tant hommes, femmes qu'enfans, non seulement sans cacher aucunes parties de leurs corps, mais aussi sans monstrer aucun signe d'en avoir honte ny vergongne, demeurent et vont coustumierement aussi nuds qu'ils sortent du ventre de leurs meres. Et cependant tant s'en faut, comme aucuns pensent, et d'autres le veulent faire accroire, qu'ils soyent velus ny couvers de leurs poils, qu'au contraire, n'estans point naturellement plus pelus que nous sommes en ce pays par deçà, encor si tost que le poil qui croist sur eux, commence à poindre et à sortir de quelque partie que ce soit, voire jusques à la barbe et aux paupieres et sourcils des yeux (ce qui leur rend la veuë louche, bicle, esgarée et farouche), ou il est arraché avec les ongles, ou depuis que les Chrestiens y frequentent, avec des pincettes qu'ils leur donnent : ce qu'on a aussi escrit que font les habitans de l'Isle de Cumana au Peru. J'excepte seulement quant à nos Toüoupinambaoults, les cheveux, lesquels encore à tous les masles, dés leurs jeunes aages, depuis le sommet et tout le devant de la teste sont tondus fort pres, tout ainsi que la couronne d'un moine, et sur le derriere, à la façon de nos majeurs, et de ceux qui laissent croistre leur perruque on leur rongne sur le col. A quoy aussi, pour (s'il m'est possible) ne rien omettre de ce qui fait à ce propos, j'adjousteray en cest endroit, qu'ayant en ce pays-là certaines herbes, larges d'environ deux doigts, lesquelles croissent un peu courbées en rond et en long, comme vous diriez le tuyau qui couvre l'espy de ce gros mil que nous appellons en France bled Sarrazin : j'ay veu des vieillards (mais non pas tous, ny mesmes nullement les jeunes hommes, moins les enfans), lesquels prenans deux fueilles de ces herbes, les mettoyent et lioyent avec du fil de coton à l'entour de leur membre viril : comme aussi ils l'enveloppoyent quelques fois avec les mouchoirs et autres petits linges que nous leur baillions. En quoy, de prime face, il sembleroit qu'il restast encor en eux quelque scintile de honte naturelle : voire toutesfois s'ils faisoyent telles choses ayant esgard à cela : car, combien que je ne m'en sois point autrement enquis, j'ay plustost opinion que c'est pour cacher quelque infirmité qu'ils peuvent avoir en leur vieillesse en ceste partie-là.

 

Outreplus, ils ont ceste coustume, que dés l'enfance de tous les garçons, la levre de dessous au dessus du menton, leur estant percée, chascun y porte ordinairement dans le trou un certain os bien poli, aussi blanc qu'yvoire, fait presque de la façon d'une de ces petites quilles de quoy on jouë par deçà sur la table avec la pirouette : tellement que le bout pointu sortant un pouce ou deux doigts en dehors, cela est retenu par un arrest entre les gencives et la levre, et l'ostent et remettent quand bon leur semble. Mais ne portans ce poinçon d'os blanc qu'en leur adolescence, quand ils sont grans, et qu'on les appelle Conomioüassou (c'est à dire gros ou grand garçon), au lieu d'iceluy ils appliquent et enchassent au pertuis de leurs levres une pierre verte (espece de fausse esmeraude), laquelle aussi retenue d'un arrest par le dedans, paroist par le dehors, de la rondeur et largeur et deux fois plus espesse qu'un teston : voire il y en a qui en portent d'aussi longue et ronde que le doigt : de laquelle derniere façon j'en avois apporté une en France. Que si au reste quelques fois quand ces pierres sont ostées, nos Toüoupinambaoults pour leur plaisir font passer leurs langues par ceste fente de la levre, estans lors advis à ceux qui les regardent qu'ils ayent deux bouches : je vous laisse à penser, s'il les fait bon voir de ceste façon, et si cela les difforme ou non. Joint, qu'outre cela j'ay veu des hommes, lesquels ne se contentans pas seulement de porter de ces pierres vertes à leurs levres, en avoyent aussi aux deux joues, lesquelles semblablement ils s'estoyent fait percer pour cest effect.

 

Quant au nez, au lieu que les sages femmes de par deçà, dés la naissance des enfans, à fin de leur faire plus beaux et plus grans, leur tirent avec les doigts : tout au rebours, nos Ameriquains faisans consister la beauté de leurs enfans d'estre fort camus, si tost qu'ils sont sortis du ventre de la mere (tout ainsi que voyez qu'on fait en France es barbets et petits chiens) ils ont le nez escrasé et enfoncé avec le pouce : ou au contraire quelque autre dit, qu'il y a une certaine contrée au Peru, où les Indiens ont le nez si outrageusement grand, qu'ils y mettent des Emeraudes, Turquoises, et autres pierres blanches et rouges avec filets d'or.

 

Au surplus, nos Bresiliens se bigarrent souvent le corps de diverses peintures et couleurs : mais surtout ils se noircissent ordinairement si bien les cuisses et les jambes, du jus d'un certain fruict qu'ils nomment Genipat, que vous jugeriez à les voir un peu de loin de ceste façon, qu'ils ont chaussez des chausses de prestre : et s'imprime si fort sur leur chair ceste tainture noire faite de ce fruict Genipat, que, quoy qu'ils se mettent dans l'eau, voire qu'ils se lavent tant qu'ils voudront, ils ne la peuvent effacer de dix ou douze jours.

 

Ils ont aussi des croissans, plus longs que demi pied, faits d'os bien unis, aussi blancs qu'albastre, lesquels ils nomment Y-aci, du nom de la lune, qu'ils appellent ainsi : et les portent quand il leur plaist pendus à leur col, avec un petit cordon, fait de fil de cotton, cela battant à plat sur la poictrine.

 

Semblablement apres qu'avec une grande longueur de temps ils ont poli sur une piece de grez, une infinité de petites pieces, d'une grosse coquille de mer appelée Vignol, lesquelles ils arrondissent et font aussi primes, rondes et desliées qu'un denier tournois : percées qu'elles sont par le milieu, et enfilées avec du fil de cotton, ils en font des colliers qu'ils nomment Boü-re, lesquels quand bon leur semble, ils tortillent à l'entour de leur col, comme on fait en ces pays les chaines d'or. C'est à mon advis ce qu'aucuns appellent porcelaine, dequoy nous voyons beaucoup de femmes porter des ceintures par-deça : et en avois plus de trois brasses, d'aussi belles qu'il s'en puisse voir, quand j'arrivay en France. Les sauvages font encore de ces coliers qu'ils appellent Boüre, d'une certaine espece de bois noir, lequel, pour estre presques aussi pesant et luysant que Jayet, est fort propre à cela.

 

Davantage nos Ameriquains ayant quantité de poules communes, dont les Portugais leur ont baillé l'engeance, plumans souvent les blanches et avec quelques ferremens, depuis qu'ils en ont, et auparavant avec des pieces trenchantes decoupans plus menu que chair de pasté les duvetz et petites plumes, apres qu'ils les ont fait bouillir et teindre en rouge avec du Bresil, s'estans frottez d'une certaine gomme, qu'ils ont propre à cela, ils s'en couvrent, emplumassent, et chamarrent le corps, les bras et les jambes : tellement qu'en cest estat ils semblent avoir du poil folet, comme les pigeons, et autres oyseaux nouvellement esclos. Et est vraysemblable que quelques uns de ces pays par deçà, les ayant veu du commencement qu'ils arriverent en leur terre accoustrez de ceste façon, s'en estans revenus sans avoir plus grande cognoissance d'eux, divulguerent et firent courir le bruit que les sauvages estoyent velus : mais comme j'ay dit cy dessus, ils ne sont pas tels de leur naturel, et partant ç'a esté une ignorance, et chose trop legerement receuë. Quelqu'un au semblable a escrit, que les Cumanois s'oignent d'une certaine gomme ou onguent gluant, puis se couvrent de plumes de diverses couleurs, n'ayans point mauvaise grace en tel equippage.

 

Quant à l'ornement de teste de nos Tououpinamkuins, outre la couronne sur le devant, et cheveux pendans sur le derriere, dont j'ay fait mention, ils lient et arrengent des plumes d'aisles d'oiseaux incarnates, rouges, et d'autres couleurs, desquelles ils font des fronteaux, assez ressemblans quant à la façon, aux cheveux vrais ou faux, qu'on appelle raquettes ou ratepenades : dont les dames et damoiselles de France, et d'autres pays de deçà depuis quelque temps se sont si bien accommodées : et diroit-on qu'elles ont eu ceste invention de nos sauvages, lesquels appellent cest engin Yempenambi.

 

Ils ont aussi des pendans à leurs oreilles, faits d'os blanc, presque de la mesme sorte que la pointe que j'ay dit cy dessus, que les jeunes garçons portent en leurs levres trouées. Et au surplus, ayans en leur pays un oyseau qu'ils nomment Toucan, lequel (comme je le descriray plus amplement en son lieu) a entierement le plumage aussi noir qu'un corbeau, excepté sous le col, qu'il a environ quatre doigts de long et trois de large, tout couvert de petites et subtiles plumes jaunes, bordé de rouge par le bas, escorchans ses poitrals (lesquels ils appellent aussi Toucan du nom de l'oyseau qui les porte) dont ils ont grande quantité, apres qu'ils sont secs, ils en attachent avec de la cire qu'ils nomment Yra-yetic, un de chacun costé de leurs visages au dessus des oreilles : tellement qu'ayans ainsi ces placards jaunes sur les jouës, il semble presques advis que ce soyent deux bossettes de cuivre doré aux deux bouts du mord ou frain de la bride d'un cheval.

 

Que si outre tout ce que dessus, nos Bresiliens vont en guerre, ou qu'à la façon que je diray ailleurs, ils tuent solennellement un prisonnier pour le manger : se voulans lors mieux parer et faire plus braves, ils se vestent de robes, bonnets, bracelets, et autres paremens de plumes vertes, rouges, bleues, et d'autres diverses couleurs, naturelles, naives et d'excellente beauté. Tellement qu'apres qu'elles sont par eux ainsi diversifiées, entremeslées, et fort proprement liées l'une à l'autre, avec de tres-petites pieces de bois de cannes, et de fil de cotton, n'y ayant plumassier en France qui les sceust gueres mieux manier, ny plus dextrement accoustrer, vous jugeriez que les habits qui en sont faits sont de velours à long poil. Ils font de mesme artifice, les garnitures de leurs espées et massues de bois, lesquelles aussi ainsi decorées et enrichies de ces plumes si bien appropriées et appliquées à cest usage, il fait merveilleusement bon voir.

 

Pour la fin de leurs equippages, recouvrans de leurs voisins de grandes plumes d'Austruches (qui monstre y avoir en quelques endroits de ces pays-là de ces gros et lourds oyseaux, où neantmoins, pour n'en rien dissimuler, je n'en ay point veu) de couleurs grises, accommodans tous les tuyaux serrez d'un costé, et le reste qui s'esparpille en rond en façon d'un petit pavillon, ou d'une rose, ils en font un grand pennache, qu'ils appellent Araroye : lequel estant lié sur leurs reins avec une corde de cotton, l'estroit devers la chair, et le large en dehors, quand ils en sont enharnachez (comme il ne leur sert à autre chose), vous diriez qu'ils portent une mue à tenir les poulets dessous, attachée sur leurs fesses. Je diray plus amplement en autre endroit, comme les plus grans guerriers d'entre eux, à fin de monstrer leur vaillance, et sur tout combien ils ont tué de leurs ennemis, et massacrez de prisonniers pour manger, s'incisent la poitrine, les bras et les cuisses : puis frottent ces deschiquetures d'une certaine poudre noire, qui les fait paroistre toute leur vie : de maniere qu'il semble, à les voir de ceste façon, que ce soyent chausses et pourpoints decoupez à la Suisse et à grand balaffres, qu'ils ayent vestus.

 

Que s'il est question de sauter, boire et Caouiner, qui est presque leur mestier ordinaire, à fin qu'outre le chant et la voix, dont ils usent coustumierement en leurs danses, ils ayent encor quelques choses pour leur resveiller l'esprit, apres qu'ils ont cueilli un certain fruict qui est de la grosseur, et aucunement approchant de la forme d'une chastagne d'eau, lequel a la peau assez ferme : bien sec qu'il est, le noyau osté, et au lieu d'iceluy mettans de petites pierres dedans, en enfilant plusieurs ensemble, ils en font des jambieres, lesquelles liées à leurs jambes, font autant de bruit que feroyent des coquilles d'escargots ainsi disposées, voire presque que les sonnettes de par deçà, desquelles aussi ils sont fort convoiteux quand on leur en porte.

 

Outreplus, y ayant en ce pays-la une sorte d'arbres qui porte son fruict aussi gros qu'un oeuf d'Austruche, et de mesme figure, les sauvages l'ayant percé par le milieu (ainsi que vous voyez en France les enfans percer de grosses noix pour faire des molinets) puis creusé et mis dans iceluy de petites pierres rondes, ou bien des grains de leur gros mil, duquel il sera parlé ailleurs, passant puis apres un baston d'environ un pied et demi de long à travers, ils en font un instrument qu'ils nomment Maraca : lequel bruyant plus fort qu'une vessie de pourceau pleine de pois, nos Bresiliens ont ordinairement en la main. Quand je traiteray de leur religion, je diray l'opinion qu'ils ont tant de ce Maraca, que de sa sonnerie, apres que par eux il a esté enrichi de belles plumes, et dedié à l'usage que nous verrons là. Voila en somme quant au naturel, accoustremens et paremens dont nos Toüoupinambaoults ont accoustumé de s'equipper en leur pays. Vray est qu'outre tout cela, nous autres ayans porté dans nos navires grand quantité de frises rouges, vertes, jaunes, et d'autres couleurs, nous leur en faisions faire des robbes et des chausses bigarrées, lesquelles nous leur changions à des vivres, Guenons, Perroquets, Bresil, Cotton, Poivre long, et autres choses de leur pays, de quoy les mariniers chargent ordinairement leurs vaisseaux. Mais les uns, sans rien avoir sur leurs corps, chaussans aucunefois de ces chausses larges à la Mattelote : les autres au contraire sans chausses vestans des sayes, qui ne leur venoyent que jusques aux fesses, apres qu'ils s'estoyent un peu regardez et pourmenez en tel equippage (qui n'estoit pas sans nous faire rire tout nostre saoul), eux despouillans ces habits, les laissoyent en leurs maisons jusques à ce que l'envie leur vinst de les reprendre : autant en faisoyent-ils des chapeaux et chemises que nous leur baillions.

 

Ainsi ayant deduit bien amplement tout ce qui se peut dire touchant l'exterieur du corps, tant des hommes que des enfants masles Ameriquains, si maintenant en premier lieu, suyvant ceste description, vous vous voulez representer un Sauvage, imaginez en vostre entendement un homme nud, bien formé et proportionné de ses membres, ayant tout le poil qui croist sur luy arraché, les cheveux tondus, de la façon que j'ay dit, les levres et joues fendues, et des os pointus, ou des pierres vertes comme enchassées en icelles, les oreilles percées avec des pendans dans les trous, le corps peinturé, les cuisses et jambes noircies de ceste teinture qu'ils font du fruict Genipat sus mentionné : des colliers composez d'une infinité de petites pieces de ceste grosse Coquille de mer, qu'ils appellent Vignol, tels que je vous les ay deschiffrez, pendus au col : vous le verrez comme il est ordinairement en son pays, et tel, quant au naturel, que vous le voyez pourtrait cy apres, avec seulement son croissant d'os bien poli sur sa poictrine, sa pierre au pertuy de la levre : et pour contenance son arc desbandé, et ses flesches aux mains. Vray est que pour remplir ceste planche, nous avons mis aupres de ce Toüoupinambaoults l'une de ses femmes, laquelle suyvant leur coustume, tenant son enfant dans une escharpe de cotton, l'enfant au reciproque, selon la façon aussi qu'elles les portent, tient le costé de la mere embrassé avec les deux jambes : et aupres des trois un lict de cotton, fait comme une rets à pescher, pendu en l'air, ainsi qu'ils couchent en leur pays. Semblablement la figure du fruict qu'ils nomment Ananas, lequel ainsi que je le descriray cy apres, est des meilleurs que produise ceste terre du Bresil.

 

Pour la seconde contemplation d'un sauvage, luy ayant osté toutes les susdites fanfares de dessus, apres l'avoir frotté de gomme glutineuse, couvrez luy tout le corps, les bras et les jambes de petites plumes hachées menues, comme de la bourre teinte en rouge, et lors estant ainsi artificiellement velu de ce poil folet, vous pouvez penser s'il sera beau fils.

 

En troisieme lieu, soit qu'il demeure en sa couleur naturelle, qu'il soit peinturé, ou emplumassé, revestez-le de ses habillemens, bonnets, et bracelets si industrieusement faits de ces belles et naifves plumes de diverses couleurs, dont je vous ay fay mention, et ainsi accoustré, vous pourrez dire qu'il est en son grand pontificat.

 

Que si pour le quatrieme, à la façon que je vous ay tantost dit qu'ils font, le laissant moitié nud et moitié vestu, vous le chaussez et habillez de nos frises de couleurs, ayant l'une des manches verte, et l'autre jaune, considerez là dessus qu'il ne luy faudra plus qu'une marote.

 

Finalement adjoustant aux choses susdites l'instrument nommé Maraca en sa main, et pennache de plume qu'ils appellent Arraroye sur les reins, et ses sonnettes composées de fruicts à l'entour de ses jambes, vous le verrez lors, ainsi que je le representeray encor en autre lieu, equippé en la façon qu'il est, quand il danse, saute, boit et gambade.

 

Quant au reste de l'artifice dont les sauvages usent pour orner et parer leurs corps, selon la description entiere que j'en ay fait cy dessus, outre qu'il faudroit plusieurs figures pour les bien representer, encores ne les scauroit-on bien faire paroir sans y adjouster la peinture, ce qui requerroit un livre à part. Toutesfois au parsus de ce que j'en ay jà dit, quand je parleray de leurs guerres et de leurs armes, leur deschiquetant le corps, et mettant l'espée ou massue de bois, et l'arc et les flesches au poing, je le descriray plus furieux. Mais laissant pour maintenant un peu à part nos Toüoupinambaoults en leur magnificence, gaudir et jouir du bon temps qu'ils se scavent bien donner, il faut voir si leurs femmes et filles, lesquelles ils nomment Quoniam (et depuis que les Portugais on frequenté par delà en quelques endroits Maria) sont mieux parées et attifées.

 

Premierement outre ce que j'ay dit au commencement de ce chapitre qu'elles vont ordinairement toutes nues aussi bien que les hommes, encor ont-elles cela de commun avec eux de s'arracher tant tout le poil qui croist sur elles, que les paupieres et sourcils des yeux. Vray est que pour l'esgard des cheveux, elles ne les ensuyvent pas : car au lieu qu'eux, ainsi que j'ay dit ci-dessus, les tondent sur le devant et rongnent sur le derriere, elles au contraire non seulement les laissent croistre et devenir longs, mais aussi (comme les femmes de par-deça) les peignent et lavent fort soigneusement : voire les troussent quelquesfois avec un cordon de cotton teint en rouge : toutesfois les laissans plus communément pendre sur leurs espaules, elles vont presques tousjours deschevelées.

 

Au surplus, elles different aussi en cela des hommes, qu'elles ne se font point fendre les levres ni les joues, et par consequent ne portent aucunes pierreries au visage : mais quant aux oreilles, à fin de s'y appliquer des pendans, elles se les font si outrageusement percer, qu'outre que quand ils en sont ostez, on passeroit aisement le doigt à travers des trous, encores ces pendans faits de ceste grosse coquille de mer nommée Vignol, dont j'ay parlé, estans blancs, ronds et aussi longs qu'une moyenne chandelle de suif : quand elles en sont coiffées, cela leur battant sur les espaules, voire jusques sur la poictrine, il semble à les voir un peu de loin, que ce soyent oreilles de limiers qui leur pendent de costé et d'autre.

 

Touchant le visage, voici la façon comme elles se l'accoustrent. La voisine, ou compagne avec le petit pinceau en la main ayant commencé un petit rond droit au milieu de la jouë de celle qui se fait peinturer, tournoyant tout à l'entour en rouleau et forme de limaçon, non seulement continuera jusques à ce qu'avec des couleurs, bleuë, jaune et rouge, elle luy ait bigarré et chamarré toute la face, mais aussi (ainsi qu'on dit que font semblablement en France quelques impudiques) au lieu des paupieres et sourcils arrachez, elle n'oubliera pas de bailler le coup de pinceau.

 

Au reste elles font de grands bracelets, composez de plusieurs pieces d'os blancs, coupez et taillez en maniere de grosses escailles de poissons, lesquelles elles sçavent si bien rapporter, et si proprement joindre l'une à l'autre, avec de la cire et autre gomme meslée parmi en façon de colle, qu'il n'est pas possible de mieux. Cela ainsi fabriqué, long qu'il est d'environ un pied et demi, ne se peut mieux comparer qu'aux brassars dequoy on jouë au ballon pardeça. Semblablement elles portent de ces colliers blancs (nommez Boüre en leur langage) lesquels j'ay descrit ci dessus : non pas toutesfois qu'elles les pendent à leur col, comme vous avez entendu que font les hommes, car seulement elles les tortillent à l'entour de leur bras. Et voila pourquoy, et pour se servir à mesme usage, elles trouvoyent si jolis les petits boutons de verre, jaunes, bleux, verts, et d'autres couleurs enfilez en façon de patenostres, qu'elles appellent Mauroubi, desquels nous avions porté grand nombre pour traffiquer par-dela. Et de faict, soit que nous allissions en leurs villages, ou qu'elles vinssent en nostre fort, à fin de les avoir de nous, en nous presentant des fruicts, ou quelque autre chose de leur pays, avec la façon de parler pleine de flaterie dont elles usent ordinairement, nous rompant la teste, elles estoyent incessamment apres nous, disant : Mair, deagatorem, amabé mauroubi : c'est à dire, François tu es bon, donne moy de tes bracelets de boutons de verre. Elles faisoyent le semblable pour tirer de nous des peignes qu'elles nomment Guap ou Kuap, des miroirs qu'elles appellent Aroua, et toutes autres merceries et marchandises que nous avions dont elles avoyent envie.

 

Mais entre les choses doublement estranges et vrayement esmerveillables, que j'ay observées en ces femmes Bresiliennes, c'est qu'encores qu'elles ne se peinturent pas si souvent le corps, les bras, les cuisses et les jambes que font les hommes, mesmes qu'elles ne se couvrent ni de plumasseries ni d'autres choses qui croissent en leur terre : tant y a neantmoins que quoy que nous leur ayons plusieurs fois voulu bailler des robbes de frise et des chemises (comme j'ay dit que nous faisions aux hommes qui s'en habilloyent quelques fois), il n'a jamais esté en nostre puissance de les faire vestir : tellement qu'elles en estoyent là resolues (et croy qu'elles n'ont pas encor changé d'avis) de ne souffrir ni avoir sur elles chose quelle qu'elle soit. Vray est que pour pretexte de s'en exempter et demeurer tousjours nues, nous allegant leur coustume, qui est qu'à toutes les fontaines et rivieres claires qu'elles rencontrent, s'accroupissans sur le bord, ou se mettans dedans, elles jettent avec les deux nains de l'eau sur leur teste, et se lavent et plongent ainsi tout le corps comme cannes, tel jour sera plus de douze fois, elles disoyent que ce leur seroit trop de peine de se despouiller si souvent. Ne voila pas une belle et bien pertinente raison ? mais telle qu'elle est, si la faut-il recevoir, car d'en contester davantage contre elles, ce seroit en vain et n'en auriez autre chose. Et de faict, cest animal se delecte si fort en ceste nudité, que non seulement, comme j'ay jà dit, les femmes de nos Toüoupinambaoults demeurantes en terre ferme en toute liberté, avec leurs maris, peres et parens, estoyent là du tout obstinées de ne vouloir s'habiller en façon que ce fust : mais aussi quoy que nous fissions couvrir par force les prisonnieres de guerre que nous avions achetées, et que nous tenions esclaves pour travailler en nostre fort, tant y a toutesfois qu'aussitost que la nuict estoit close, elles despouillans secretement leurs chemises et les autres haillons qu'on leur bailloit, il falloit que pour leur plaisir et avant que se coucher elles se pourmenassent toutes nues parmi nostre isle. Brief, si c'eust esté au chois de ces pauvres miserables, et qu’à grands coups de foeuts on ne les eust contraintes de s'habiller, elles eussent mieux aimé endurer le halle et la chaleur du Soleil, voire s'escorcher les bras et les espaules à porter continuellement la terre et les pierres, que de rien endurer sur elles.

 

Voila aussi sommairement quels sont les ornemens, bagues et joyaux ordinaires des femmes et des filles Ameriquaines. Partant sans en faire ici autre epilogue, que le lecteur, par ceste narration les contemple comme il luy plaira.

 

Traitant du mariage des sauvages, je diray comme leurs enfans sont accoustrez dés leur naissance : mais pour l'esgard des grandets au dessus de trois ou quatre ans, je prenois sur tout grand plaisir de voir les petits garçons qu'ils nomment Conomi-miri, lesquels fessus, grassets et refaits qu'ils sont, beaucoup plus que ceux de par-deça, avec leurs poinçons d'os blanc dans leurs levres fendues, les cheveux tondus à leur mode, et quelque fois le corps peinturé, ne failloyent jamais de venir en troupe dansans au devant de nous quand ils nous voyoyent arriver en leurs villages. Aussi pour en estre recompensez, en nous amadouans et suyvans de pres, ils n'oublioyent pas de dire, et repeter souvent en leur petit gergon, Contoüassat, amabé pinda, c'est à dire, Mon amy et mon allié, donne moy des haims à pescher. Que si là dessus leur ottroyant leur requeste (ce que j'ay souvent fait) nous leur en meslions dix ou douze des plus petits parmi le sable et la poussiere, eux se baissans soudainement, c'estoit un passetemps de voir ceste petite marmaille toute nue, laquelle pour trouver et amasser ces hameçons trepilloit et grattoit la terre comme connils de garenne.

 

Finalement combien que durant environ un an, que j'ay demeuré en ce pays-là, je aye esté si curieux de contempler les grands et les petits, que m'estant advis que je les voye tousjours devant mes yeux, j'en auray à jamais l'idée et l'image en mon entendement : si est-ce neantmoins, qu'à cause de leurs gestes et contenances du tout dissemblables des nostres, je confesse qu'il est malaisé de les bien representer, ni par escrit, ni mesme par peinture. Par quoy pour en avoir le plaisir, il les faut voir et visiter en leur pays. Voire mais, direz-vous, la planche est bien longue : il est vray, et partant si vous n'avez bon pied, bon oeil, craignans que ne trebuschiez, ne vous jouez pas de vous mettre en chemin. Nous verrons encore plus amplement ci apres, selon que les matieres que je traiteray se presenteront, quelles sont leurs maisons, utensiles de mesnage, façon de coucher, et autres manieres de faire.

 

Toutesfois avant que clorre ce chapitre, ce lieu-ci requiert que je responde, tant à ceux qui ont escrit, qu'à ceux qui pensent que la frequentation entre ces sauvages tous nuds, et principalement parmi les femmes, incite à lubricité et paillardise. Sur quoy je diray en un mot, qu'encores voirement qu'en apparence il n'y ait que trop d'occasion d'estimer qu'outre la deshonnesteté de voir ces femmes nues, cela ne semble aussi servir comme d'un appast ordinaire à convoitise : toutesfois, pour en parler selon ce qui s'en est communement apperceu pour lors, ceste nudité ainsi grossiere en telle femme est beaucoup moins attrayante qu'on ne cuideroit. Et partant, je maintien que les attifets, fards, fausses perruques, cheveux tortillez, grands collets fraisez, vertugales, robbes sur robbes, et autres infinies bagatelles dont les femmes et filles de par-deça se contrefont et n'ont jamais assez, sont sans comparaison, cause de plus de maux que n'est la nudité ordinaire des femmes sauvages : lesquelles cependant, quant au naturel, ne doivent rien aux autres en beauté. Tellement que si l'honnesteté me permettoit d'en dire davantage, me vantant bien de soudre toutes les objections qu'on pourroit amener au contraire, j'en donnerois des raisons si evidentes que nul ne les pourroit nier. Sans doncques poursuivre ce propos plus avant, je me rapporte de ce peu que j'en ay dit à ceux qui ont fait le voyage en la terre du Bresil, et qui comme moy ont veu les unes et les autres.

 

Ce n'est pas cependant que contre ce que dit la saincte Escriture d'Adam et Eve, lesquels apres le peché, recognoissans qu'ils estoyent nuds furent honteux, je vueille en façon que ce soit approuver ceste nudité : plustost detesteray-je les heretiques qui contre la Loy de nature (laquelle toutesfois quant à ce poinct n'est nullement observée entre nos pauvres Ameriquains) l'ont autresfois voulu introduire par-deça.

 

Mais ce que j'ay dit de ces sauvages est, pour monstrer qu'en les condamnans si austerement, de ce que sans nulle vergongne ils vont ainsi le corps entierement descouvert, nous excedans en l'autre extremité, c'est à dire en nos boubances, superfluitez et exces en habits, ne sommes gueres plus louables. Et pleust à Dieu, pour mettre fin à ce poinct, qu'un chacun de nous, plus pour l'honnesteté et necessité, que pour la gloire et mondanité, s'habillast modestement.

 

 

 

 

 

CHAPITRE IX.

Des grosses racines et gros mil dont les sauvages font farines qu'ils mangent au lieu de pain : et de leur bruvage qu'ils nomment Caou-in.

 

Puisque nous avons entendu, au precedent chapitre, comme nos sauvages sont parez et equippez par le dehors, il me semble, en deduisant les choses par ordre, qu'il ne conviendra pas mal de traitter maintenant tout d'un fil des vivres qui leur sont communs et ordinaires. Sur quoy faut noter en premier lieu, qu'encores qu'ils n'ayent, et par consequent ne sement ni ne plantent bleds ni vignes en leur pays, que neantmoins, ainsi que je l'ay veu et experimenté, on ne laisse pas pour cela de s'y bien traiter et d'y faire bonne chere sans pain ni vin.

 

Ayans doncques nos Ameriquains en leur pays, deux especes de racines qu'ils nomment Aypi et Maniot, lesquelles en trois ou quatre mois, croissent dans terre aussi grosses que la cuisse d'un homme, et longues de pied et demi, plus ou moins : quand elles sont arrachées, les femmes (car les hommes ne s'y occupent point) apres les avoir faits secher au feu sur le Boucan, tel que je le descriray ailleurs, ou bien quelques fois les prenans toutes vertes, à force de les raper sur certaines petites pierres pointues, fichées et arrengées sur une piece de bois plate (tout ainsi que nous raclons et ratissons les fromages et noix muscades), elles les reduisent en farine laquelle est aussi blanche que neige. Et lors ceste farine ainsi crue, comme aussi le suc blanc qui en sort, dont je parleray tantost : a la vraye senteur de l'amidon, fait de pur froment long temps trempé en l'eau quand il est encore frais et liquide, tellement que depuis mon retour par-deça m'estant trouvé en un lieu où on en faisoit, ce flair me fit ressouvenir de l'odeur qu'on sent ordinairement és maisons des sauvages, quand on y fait de la farine de racine.

 

Apres cela et pour l'apprester ces femmes Bresiliennes ayans de grandes et fort larges poesles de terre, contenans chacune plus d'un boisseau, qu'elles font elles mesmes assez proprement pour cest usage, les mettans sur le feu, et quantité de ceste farine dedans : pendant que elle cuict elles ne cessent de la remuer avec des courges miparties, desquelles elles se servent ainsi que nous faisons d'escuelles. Ceste farine cuisant de ceste façon, se forme comme petite grelace ou dragée d'apoticaire.

 

Or elles en font de deux sortes : assavoir de fort cuicte et dure, que les sauvages appellent Ouy-entan, de laquelle parce qu'elle se garde mieux, ils portent quand ils vont en guerre : et d'autre moins cuicte et plus tendre qu'ils nomment Ouy-pou, laquelle est d'autant meilleure que la premiere, que quand elle est fraische vous diriez en la mettant en la bouche et en la mangeant, que c'est du molet de pain blanc tout chaut : l'une et l'autre en cuisant changent aussi ce premier goust que j'ay dit, en un plus plaisant et souef.

 

Au surplus, combien que ces farines, nommément quand elles sont fraisches, soyent de fort bon goust, de bonne nourriture et de facile digestion : tant y a neantmoins que comme je l'ay experimenté, elles ne sont nullement propres à faire pain. Vray est qu'on en fait bien de la paste, laquelle s'enflant comme celle de bled avec le levain, est aussi belle et blanche que si c'estoit fleur de froment : mais en cuisant, la crouste et tout le dessus se seichant et bruslant, quand ce vient à couper ou rompre le pain, vous trouvez que le dedans est tout sec et retourné en farine. Partant je croy que celuy qui rapporta premierement que les Indiens qui habitent à vingt deux ou vingt trois degrez par-dela l'Equinoctial, qui sont pour certain nos Toüoupinambaoults, vivoyent de pain fait de bois gratté : entendant parler des racines dont est question, faute d'avoir bien observé ce que j'ay dit, s'estoit equivoqué.

 

Neantmoins l'une et l'autre farine est bonne à faire de la boulie, laquelle les sauvages appellent Mingant, et principalement quand on la destrempe avec quelque bouillon gras : car devenant lors grumeleuse comme du ris, ainsi apprestée elle est de fort bonne saveur.

 

Mais quoy que c'en soit, nos Toüoupinambaoults, tant hommes, femmes qu'enfans, estans dés leur jeunesse accoustumez de la manger toute seiche au lieu de pain, sont tellement duits et façonnez à cela, que la prenant avec les quatre doigts dans la vaisselle de terre, ou autre vaisseau où ils la tiennent, encores qu'ils la jettent d'assez loin, ils rencontrent neantmoins si droit dans leurs bouches qu'ils n'en espanchent pas un seul brin. Que si entre nous François, les voulans imiter la pensions manger de ceste façon, n'estans pas comme eux stilez à cela, au lieu de la jetter dans la bouche nous l'espanchions sur les joues et nous enfarinions tout le visage : partant, sinon que ceux principalement qui portoyent barbe eussent voulu estre accoustrez en joueurs de farces, nous estions contraints de la prendre avec des cuilliers.

 

Davantage il adviendra quelque fois qu'apres que ces racines d'Aypi et de Maniot (à la façon que je vous ay dit) seront rapées toutes vertes, les femmes faisant de grosses pelotes de la farine fraische et humide qui en sort, les pressurant et pressant bien fort entre leurs mains, elles en feront sortir du jus presques aussi blanc et clair que laict : lequel elles retenans dans des plats et vaisselle de terre, apres qu'elles l'ont mis au soleil, la chaleur duquel le fait prendre et figer comme caillée de formage, quand on le veut manger, le renversant dans d'autres poesles de terre, et en icelles le faisant cuire sur le feu comme nous faisons les aumelettes d'oeufs, il est fort bon ainsi appresté.

 

Au surplus la racine d'Aypi non seulement est bonne en farine, mais aussi quand toute entiere on la fait cuire aux cendres ou devant le feu, s'attendrissant, fendant et rendant lors farineuse comme une chastagne rostie à la braise (de laquelle aussi elle a presques le goust) on la peut manger de ceste façon. Cependant il n'en prend pas de mesme de la racine de Maniot, car n'estant bonne qu'en farine bien cuicte, ce seroit poison de la manger autrement.

 

Au reste les plantes ou tiges de toutes les deux, differentes bien peu l'une de l'autre quant à la forme, croissent de la hauteur des petits genevriers : et ont les fueilles assez semblables à l'herbe de Peonia, ou Pivoine en François. Mais ce qui est admirable et digne de grande consideration, en ces racines d'Aypi et de Maniot de nostre terre du Bresil, gist en la multiplication d'icelles. Car comme ainsi soit que les branches soyent presque aussi tendres et aisées à rompre que chenevotes, si est-ce neantmoins qu'autant qu'on en peut rompre et ficher le plus avant qu'on peut dans terre, sans autrement les cultiver, autant a-on de grosses racines au bout de deux ou trois mois.

 

Outre plus, les femmes de ce pays-là fichant aussi en terre un baston pointu, plantent encor en ceste sorte de ces deux especes de gros mil, assavoir blanc et rouge, que vulgairement on appelle en France bled Sarrazin (les sauvages le nomment Avati), duquel semblablement elles font de la farine, laquelle se cuict et mange à la maniere que j'ay dit ci dessus que fait celle de racines. Et croy (contre toutesfois ce que j'avois dit en la premiere edition de ceste histoire, où je distingois deux choses, lesquelles neantmoins quand j'y ay bien pensé ne sont qu'une) que cest Avati de nos Ameriquains est ce que l'historien Indois appelle Maiz, lequel selon qu'il recite sert aussi de bled aux Indiens du Peru : car voici la description qu'il en fait.

 

La canne de Maiz, dit-il, croist de la hauteur d'un homme et plus : est assez grosse, et jette ses fueilles comme celles des cannes de marets, l'espic est comme une pomme de pin sauvage, le grain gros et n'est ni rond ni quarré, ni si long que nostre grain : il se meurit en trois ou quatre mois, voire aux pays arrousez de ruisseaux en un mois et demi. Pour un grain il en rend 100. 200. 300. 400. 500. et s'en est trouvé qui a multiplié jusques à 600 : qui demonstre aussi la fertilité de ceste terre possedée maintenant des Espagnols.

 

Comme aussi un autre a escrit qu'en quelques endroits de l'Inde Orientale le terroir est si bon, qu'au rapport de ceux qui l'ont veu, le froment, l'orge et le millet y passent quinze coudées de hauteur. Ce que dessus est en somme tout ce de quoy j'ay veu user ordinairement, pour toutes sortes de pains au pays des sauvages en la terre du Bresil dite Amerique.

 

Cependant les Espagnols et Portugais, à present habituez en plusieurs endroits de ces Indes Occidentales, ayans maintenant force bleds et force vins que ceste terre du Bresil leur produit, ont fait preuve que ce n'est pas pour le defaut du terroir que les sauvages n'en ont point. Comme aussi nous autres François, à nostre voyage y ayant porté des bleds en grain, et des seps de vignes, j'ay veu par l'experience, si les champs estoyent cultivez et labourez comme ils sont par-deça, que l'un et l'autre y viendroit bien. Et de faict, la vigne que nous plantasmes ayant tresbien reprins, et jetté de fort beau bois et de belles fueilles, faisoit grande demonstration de la bonté et fertilité du pays. Vray est que pour l'esgard du fruict, durant environ un an que nous fusmes là, elle ne produisit que des aigrets, lesquels encore au lieu de meurir s'endurcirent et demeurerent secs : mais comme j'ay sceu de n'agueres de certains bons vignerons, cela estant ordinaire que les nouveaux plants, és premieres et secondes années ne rapportent sinon des lambrusces et verins, dont on ne fait pas grand cas : j'ay opinion que si les François et autres qui demeurerent en ce pays-là apres nous, continuerent à façonner ceste vigne, qu'és ans suyvans ils en eurent de beaux et bons raisins.

 

Quant au froment et au seigle que nous y semasmes, voici le defaut qui y fut : c'est que combien qu'ils vinssent beaux en herbes, et mesme parvinssent jusques à l'espi, neantmoins le grain ne s'y forma point. Mais d'autant que l'orge y grena et vint à juste maturité, voire multiplia grandement, il est vray-semblable que ceste terre estant trop grasse pressoit et avançoit tellement le froment et le seigle (lesquels comme nous voyons par-deça avant que produire leurs fruicts, veulent demeurer plus long temps en terre que l'orge) qu'estans trop tost montez (comme ils furent incontinent), ils n'eurent pas le temps pour fleurir et former leurs grains. Partant au lieu que pour rendre les champs plus fertilles et meilleurs, en nostre France on les fume et engraisse : au contraire, j'ay opinion, pour faire que ceste terre neuve rapportast mieux le froment et semblables semences, qu'en la labourant souvent il la faudroit lasser et desgraisser par quelques années.

 

Et certes comme le pays de nos Toüoupinambaoults est capable de nourrir dix fois plus de peuple qu'il n'y en a, tellement que moy y estant me pouvois vanter d'avoir à mon commandement plus de mille arpens de terre, meilleurs qu'il n'y en ait en toute la Beausse : qui doute si les François y fussent demeurez (ce qu'ils eussent fait, et y en auroit maintenant plus de dix mille si Villegagnon ne se fust revolté de la Religion reformée), qu'ils n'en eussent receu et tiré le mesme proffit que font maintenant les Portugais qui y sont si bien accommodez ? Cela soit dit en passant, pour satisfaire à ceux qui voudroyent demander si le bled et le vin estans semez, cultivez et plantez en la terre du Bresil, n'y pourroyent pas bien venir.

 

Or en reprenant mon propos, à fin que je distingue mieux les matieres que j'ay entrepris de traiter, avant encores que je parle des chairs, poissons, fruicts et autres viandes du tout dissemblables de celles de nostre Europe, dequoy nos sauvages se nourrissent, il faut que je dise quel est leur bruvage, et la façon comme il se fait.

 

Sur quoy faut aussi noter en premier lieu, que comme vous avez entendu ci-dessus, que les hommes d'entre eux ne se meslent nullement de faire la farine, ains en laissent toute la charge à leurs femmes, qu'aussi font-ils le semblable, voire sont encor beaucoup plus scrupuleux, pour ne s'entremettre de faire leur bruvage. Partant outre que ces racines d'Aypi et de Maniot, accommodées de la façon que j'ay tantost dit, leur servent de principale nourriture : Voici encor comme elles en usent pour faire leur bruvage ordinaire.

 

Apres donc qu'elles les ont decoupées aussi menues qu'on fait par-deça les raves à mettre au pot, les faisans ainsi bouillir par morceaux, avec de l'eau dans de grands vaisseaux de terre, quand elles les voyent tendres et amollies, les ostans de dessus le feu, elles les laissent un peu refroidir. Cela fait, plusieurs d'entre elles estans accroupies à l'entour de ces grands vaisseaux, prenans dans iceux ces rouelles de racines ainsi mollifiées, apres que sans les avaller elles les auront bien machées et tortillées parmi leurs bouches : reprenans chacun morceau l'un apres l'autre, avec la main, elles les remettent dans d'autres vaisseaux de terre qui sont tous prests sur le feu, esquels elles les font bouillir derechef. Ainsi remuant tousjours ce tripotage avec un baston jusques à ce qu'elles cognoissent qu'il soit assez cuict, l'ostans pour la seconde fois de dessus le feu, sans le couler ni passer, ains le tout ensemble le versant dans d'autres plus grandes cannes de terre, contenantes chacune environ une fueillette de vin de Bourgongne : apres qu'il a un peu escumé et cuvé, couvrans ces vaisseaux elles y laissent ce bruvage, jusques à ce qu'on le vueille boire, en la maniere que je diray tantost. Et à fin de mieux exprimer le tout, ces derniers grans vases dont je vien de faire mention, sont faits presque de la façon des grans cuviers de terre, esquels, comme j'ay veu, on fait la lescive en quelques endroits de Bourbonnois et d'Auvergne : excepté toutesfois qu'ils sont plus estroits par la bouche et par le haut.

 

Or nos Ameriquaines, faisans semblablement bouillir, et maschans aussi puis apres dans leur bouche de ce gros mil, nommé Avati en leur langage, en font encor du bruvage de la mesme sorte que vous avez entendu qu'elles font celuy des racines sus mentionnées. Je repete nommément que ce sont les femmes qui font ce mestier : car combien que je n'aye point veu faire de distinction des filles d'avec celles qui sont mariées (comme quelqu'un a escrit), tant y a neantmoins qu'outre que les hommes ont ceste ferme opinion, que s'ils maschoyent tant les racines que le mil pour faire ce bruvage, qu'il ne seroit pas bon : encor reputeroyent-ils aussi indecent à leur sexe de s'en mesler, qu'à bon droit, ce me semble, on trouve estrange de voir ces grans debraillez paysans de Bresse et d'autres lieux par deçà, prendre des quenoilles pour filer. Les sauvages appellent ce bruvage Caou-in, lequel estant trouble et espais comme lie, a presque goust de laict aigre : et en ont de rouge et de blanc comme nous avons du vin.

 

Au surplus tout ainsi que ces racines et ce gros mil, dont j'ay parlé, croissent en tout temps en leur pays, aussi, quand il leur plaist, font-ils en toutes saisons faire de ce bruvage : voire quelque fois en telle quantité que j'en ay veu pour un coup plus de trente de ces grans vaisseaux (lesquels je vous ay dit tenir chacun plus de soixante pintes de Paris) pleins et arrengez en long au milieu de leurs maisons, où ils sont tousjours couverts jusques à ce qu'il faille Caouiner.

 

Mais avant que d'en venir là, je prie (sans toutesfois que j'approuve le vice) que, par maniere de preface, il me soit permis de dire : Arriere Alemans, Flamans, Lansquenets, Suisses, et tous qui faites carhous et profession de boire par-deçà : car comme vous mesmes, apres avoir entendu comment nos Ameriquains s'en acquittent, confesserez que vous n'y entendez rien au pris d'eux, aussi faut-il que vous leur cediez en cest endroit.

 

Quand doncques ils se mettent apres, et principalement quant avec les ceremonies que nous verrons ailleurs, ils tuent solennellement un prisonnier de guerre pour le manger : leur coustume (du tout contraire à la nostre en matiere de vin, lequel nous aymons frais et clair) estant de boire ce Caou-in un peu chaut, la premiere chose que les femmes font est un petit feu à l'entour des cannes de terre, où il est pour le tieder. Cela fait, commençant à l'un des bouts à descouvrir le premier vaisseau, et à remuer et troubler ce bruvage, puisans puis apres dedans avec de grandes courges parties en deux, dont les unes tiennent environ trois chopines de Paris, ainsi que les hommes en dansant passent les uns apres les autres aupres d'elles, leur presentans et baillans à chacun en la main une de ces grandes gobelles toutes pleines, et elles mesmes en servant de sommeliers, n'oubliant pas de chopiner d'autant : tant les uns que les autres ne faillent point de boire et trousser cela tout d'une traite. Mais scavez vous combien de fois ? ce sera jusques à tant que les vaisseaux, et y en eust-il une centeine, seront tous vuydes, et qu'il n'y restera plus une seule goutte de Caou-in dedans. Et de fait je les ay veu, non seulement trois jours et trois nuicts sans cesser de boire : mais aussi apres qu'ils estoyent si saouls et si yvres qu'ils n'en pouvoyent plus (d'autant que quitter le jeu eust esté pour estre reputé effeminé, et plus que schelm entre les Alemans) quand ils avoyent rendus leur gorge, c'estoit à recommencer plus belle que devant.

 

Et, ce qui est encor plus estrange et à remarquer entre nos Toüoupinambaoults est, que comme ils ne mangent nullement durant leurs beuveries, aussi quand ils mangent ils ne boyvent point parmi leur repas : tellement que nous voyans entremesler l'un parmi l'autre, ils trouvoyent nostre façon fort estrange. Que si on dit là dessus, Ils font doncques comme les chevaux ? la response à cela d'un quidam joyeux de nostre compagnie estoit, que pour le moins, outre qu'il ne les faut point brider ny mener à la riviere pour boire, encor sont-ils hors des dangers de rompre leurs croupieres.

 

Cependant il faut noter qu'encores qu'ils n'observent pas les heures pour disner, souper, ou collationner, comme on fait en ces pays par deçà, mesmes qu'ils ne facent point de difficulté, s'ils ont faim, de manger aussi tost à minuict qu'à midi : neantmoins ne mangeans jamais qu'ils n'ayent appetit, on peut dire qu'ils sont aussi sobres en leur manger, qu'excessifs en leur boire. Comme aussi quelques uns ont ceste honneste coustume, de se laver les mains et la bouche avant et apres le repas : ce que toutesfois je croy qu'ils font pour l'esgard de la bouche, parce qu'autrement ils l'auroyent tousjours pasteuse de ces farines faites de racines et de mil, desquelles j'ay dit qu'ils usent ordinairement au lieu de pain. Davantage parce que quand ils mangent ils font un merveilleux silence, tellement que s'ils ont quelque chose à dire, ils le reservent jusques à ce qu'ils ayent achevé, quand, suyvant la coustume des François, ils nous oyoyent jaser et caqueter en prenant nos repas, ils s'en savoyent bien moquer.

 

Ainsi, pour continuer mon propos, tant que ce Caoüinage dure, nos friponniers et galebontemps d'Ameriquains, pour s'eschauffer tant plus la cervelle, chantans, siflans, s'accourageans et exhortans l'un l'autre de se porter vaillamment, et de prendre force prisonniers quand ils iront en guerre, estans arrengez comme grues, ne cessent en ceste sorte de danser et aller et venir parmi la maison où ils sont assemblez, jusques à ce que ce soit fait : c'est à dire, ainsi que j'ay ja touché, qu'ils ne sortiront jamais de là, tant qu'ils sentiront qu'il y aura quelque chose és vaisseaux. Et certainement pour mieux verifier ce que j'ay dit, qu'ils sont les premiers et superlatifs en matiere d'yvrongnerie, je croy qu'il y en a tel, qui à sa part, en une seule assemblée avale plus de vingt pots de Caou-in. Mais sur tout, quant à la maniere que je les ay depeints au chapitre precedent, ils sont emplumassez, et qu'en cest equippage ils tuent et mangent un prisonnier de guerre, faisans ainsi les Bacchanales à la façon des anciens Payens, saouls semblablement qu'ils sont comme prestres : c'est lors qu'il les fait bon voir rouiller les yeux en la teste. Il advient bien neantmoins, que quelquesfois voisins avec voisins, estans assis dans leurs licts de cotton pendus en l'air, boiront d'une façon plus modeste : mais leur coustume estant telle, que tous les hommes d'un village ou de plusieurs s'assemblent ordinairement pour boire (ce qu'ils ne font pas pour manger) ces buvettes particulieres se font peu souvent entr'eux.

 

Semblablement aussi, soit qu'ils boivent peu ou prou, outre ce que j'ay dit, qu'eux n'engendrans jamais melancolie, ont ceste coustume de s'assembler tous les jours pour danser et s'esjouir en leurs villages, encor les jeunes hommes à marier ont cela de particulier, qu'avec chacun un de ces grans pennaches qu'ils nomment Araroye, lié sur leurs reins, et quelques fois le Maraca en la main, et les fruicts secs (desquels j'ay parlé cy dessus) sonnans comme coquilles d'escargots, liez et arrengez à l'entour de leurs jambes, ils ne font presque autre chose toutes les nuicts qu'en tel equippage aller et venir, sautans et dansans de maison en maison : tellement que les voyant et oyant si souvent faire ce mestier, il me resouvenoit de ceux qu'en certains lieux par deçà on appelle valets de la feste, lesquels és temps de leurs vogues et festes qu'ils font des saincts et patrons de chacune parroisse, s'en vont aussi en habits de fols, avec des marottes au poing, et des sonnettes aux jambes, bagnenaudans et dansant la Morisque parmi les maisons et les places.

 

Mais il faut noter en cest endroit, qu'en toutes les danses de nos sauvages, soit qu'ils se suyvent l'un l'autre, ou, comme je diray, parlant de leur religion, qu'ils soyent disposez en rond, que les femmes ny les filles, n'estant jamais meslées parmi les hommes, si elles veulent danser, cela se fera à part elles.

 

Au reste, avant que finir ce propos de la façon de boire de nos Ameriquains, sur lequel je suis à present, à fin que chacun sache comme s'ils avoyent du vin à souhait, ils hausseroyent gaillardement le gobelet : je raconteray icy une plaisante histoire, et toutesfois tragique, laquelle un Moussacat, c'est à dire, bon pere de famille qui donne à manger aux passans, me recita un jour en son village.

 

Nous surprismes une fois, dit-il en son langage, une caravelle de Peros, c'est à dire, Portugais (lesquels comme j'ay touché ailleurs, sont ennemis mortels et irreconciliables de nos Toüoupinambaoults), de laquelle apres que nous eusmes assommez et mangez tous les hommes qui estoyent dedans, ainsi que nous prenions leurs marchandises, trouvans parmi icelle de grans Caramemos de bois (ainsi nomment-ils les tonneaux et autres vaisseaux) pleins de bruvage, les dressans et deffonçans par le bout, nous voulusmes taster quel il estoit. Toutesfois, me disoit ce Vieillard sauvage, je ne scay de quelle sorte de Caou-in ils estoyent remplis, et si vous en avez de tel en ton pays : mais bien te diray-je, qu'apres que nous en eusmes beus tout nostre saoul, nous fusmes deux ou trois jours tellement assommez et endormis, qu'il n'estoit pas en nostre puissance de nous pouvoir resveiller. Ainsi estant vray-semblable que c'estoyent tonneaux pleins de quelques bons vins d'Espagne, desquels ces sauvages, sans y penser, avoyent fait la feste de Bacchus, il ne se faut pas esbahir, si apres que cela leur eut à bon escient donné sur la corne, nostre homme disoit, qu'ils s'estoyent aussi soudainement trouvez prins.

 

Pour nostre esgard, du commencement que nous fusmes en ce pays-là, pensans eviter la morsilleure, laquelle, comme j'ay nagueres touché, ces femmes sauvages font en la composition de leur Caou-in, nous pilasmes des racines d'Aypi et de Maniot avec du Mil, lesquelles (cuidant faire ce bruvage d'une plus honneste façon) nous fismes bouillir ensemble : mais, pour en dire la verité, l'experience nous monstra, qu'ainsi fait il n'estoit pas bon : partant petit à petit, nous nous accoutumasmes d'en boire de l'autre tel qu'il estoit. Non pas cependant que nous en bussions ordinairement, car ayans les cannes de sucre à commandement, les faisans et laissans quelques jours infuser dans de l'eau, apres qu'à cause des chaleurs ordinaires qui sont là, nous l'avions un peu fait rafrechir : ainsi succrée nous la buvions avec grand contentement. Mesmes d'autant que les fontaines et rivieres, belles et claires d'eau douce, sont à cause de la temperature de ce pays-là si bonnes (voire diray sans comparaison plus saines que celles de par deçà) que quoyqu'on en boive à souhait, elles ne font point de mal : sans y rien mistionner, nous en buvions coustumierement l'eau toute pure. Et à ce propos les sauvages appellent l'eau douce Uh-ete, et la salée Uh-een : qui est une diction laquelle eux prononçans du gosier comme les Hebrieux font leurs lettres qu'ils nomment gutturales, nous estoit la plus fascheuse à proferer entre tous les mots de leur langage.

 

Finalement parce que je ne doute point que quelques uns de ceux qui auront ouy ce que j'ay dit cy dessus, touchant la mascheure et tortilleure, tant des racines que du mil, parmi la bouche des femmes sauvages quand elles composent leur bruvage dit Caou-in, n'ayent eu mal au coeur, et en ayent craché : à fin que je leur oste aucunement ce desgoust, je les prie de se resouvenir de la façon qu'on tient quand on fait le vin par deçà. Car s'ils considerent seulement cecy : qu'és lieux mesmes où croissent les bons vins, les vignerons, en temps de vendanges, se mettent dans les tinnes et dans les cuves esquelles à beaux pieds, et quelques fois avec leurs soulliers, ils foulent les raisins, voire comme j'ay veu, les patrouillent encor ainsi sur les pressoirs, ils trouveront qui s'y passe beaucoup de choses, lesquelles n'ont guere meilleure grace que ceste maniere de machiller, accoustumée aux femmes Ameriquaines. Que si on dit là dessus, Voire mais, le vin en cuvant et bouillant jette toute ceste ordure : je respons que nostre Caou-in se purge aussi, et partant, quant à ce poinct, qu'il y a mesme raison de l'un à l'autre.

 

 

 

 

 

CHAPITRE X.

Des animaux, venaisons, gros lezards, serpens, et autres bestes monstrueuses de l'Amerique.

 

J'advertiray en un mot, au commencement de ce chapitre, que pour l'esgard des animaux à quatre pieds, non seulement en general, et sans exception, il ne s'en trouve pas un seul en ceste terre du Bresil en l'Amerique, qui en tout et par tout soit semblable aux nostres : mais qu'aussi nos Toüoupinambaoults n'en nourrissent que bien rarement de domestiques. Pour doncques descrire les bestes sauvages de leur pays, lesquelles quant au genre sont nommées par eux Soó, je commenceray par celles qui sont bonnes à manger. La premiere et plus commune est une qu'ils appellent Tapiroussou, laquelle ayant le poil rougeastre, et assez long, est presque de la grandeur, grosseur et forme d'une vache : toutesfois ne portant point de cornes, ayant le col plus court, les aureilles plus longues et pendantes, les jambes plus seiches et deliées, le pied non fendu, ains de la propre forme de celuy d'un asne, on peut dire que participant de l'un et de l'autre elle est demie vache et demie asne. Neantmoins elle differe encore entierement de tous les deux, tant de la queue qu'elle a fort courte (et notez en cest endroit qu'il se trouve beaucoup de bestes en l'Amerique qui n'en ont point du tout) que des dents, lesquelles elle a beaucoup plus trenchantes et aigues : cependant pour cela, n'ayant aucune resistance que la fuite, elle n'est nullement dangereuse. Les sauvages la tuent, comme plusieurs autres, à coups de flesches ; ou la prennent à des chausses-trapes et autres engins qu'ils font assez industrieusement.

 

Au reste, cest animal, à cause de sa peau est merveilleusement estimé d'eux : car, quand ils l'escorchent, coupans en rond tout le cuir du dos, apres qu'il est bien sec, ils en font des rondelles aussi grandes que le fond d'un moyen tonneau, lesquelles leur servent à soustenir les coups de flesches de leurs ennemis quand ils vont en guerre. Et de faict, ceste peau ainsi seichée et accoustrée est si dure, que je ne crois pas qu'il y ait flesche, tant rudement descochée fust-elle, qui la sceut percer. Je rapportois en France par singularité deux de ces Targes, mais quand à nostre retour, la famine nous print sur mer, apres que tous nos vivres furent faillis, et que les Guenons, Perroquets, et autres animaux que nous apportions de ce pays-là, nous eurent servi de nourriture, encor nous fallut-il manger nos rondelles grillées sur les charbons, voire, comme je diray en son lieu, tous les autres cuirs et toutes les peaux que nous avions dans nostre vaisseau.

 

Touchant la chair de ce Tapiroussou, elle a presque le mesme goust que celle de boeuf : mais quant à la façon de la cuire et apprester, nos sauvages, à leur mode, la font ordinairement Boucaner. Et parce que j'ay ja touché cy devant, et faudra encore que je reitere souvent cy apres ceste façon de parler Boucaner : à fin de ne tenir plus le lecteur en suspens, joint aussi que l'occasion se presente icy maintenant bien à propos, je veux declarer quelle en est la maniere.

 

Nos Ameriquains doncques, fichans assez avant dans terre quatre fourches de bois, aussi grosses que le bras, distantes en quarré d'environ trois pieds, et esgalement hautes eslevées de deux et demi, mettans sur icelles des bastons à travers, à un pouce ou deux doigts pres l'un de l'autre, font de ceste façon une grande grille de bois, laquelle en leur langage ils appellent Boucan. Tellement qu'en ayant plusieurs plantez en leurs maisons, ceux d'entr'eux qui ont de la chair, la mettans dessus par pieces, et avec du bois bien sec, qui ne rend pas beaucoup de fumée, faisant un petit feu lent dessous, en la tournant et retournant de demi quart en demi quart d'heure, la laissent ainsi cuire autant de temps qu'il leur plaist. Et mesmes parce que ne sallans pas leurs viandes pour les garder, comme nous faisons par deçà, ils n'ont autre moyen de les conserver sinon les faire cuire, s'ils avoyent prins en un jour trente bestes fauves, ou autres telles que nous les descrirons en ce chapitre, à fin d'eviter qu'elles ne s'empuantissent, elles seront incontinent toutes mises par pieces sur le Boucan : de maniere qu'ainsi que j'ay dit, les virans et revirans souvent sur iceluy, ils les y laisseront quelques fois plus de vingtquatre heures, et jusques à ce que le milieu et tout aupres des os soit aussi cuit que le dehors. Ainsi font-ils des poissons, desquels mesmes quand ils ont grande quantité (et nommément de ceux qu'ils appellent Piraparati, qui sont francs mulets, dont je parleray encor ailleurs) apres qu'ils sont bien secs, ils en font de la farine. Brief, ces Boucans leur servans de salloirs, de crochets et de garde-manger, vous n'iriez guere en leurs villages que vous ne les vissiez garnis, non seulement de venaisons ou de poissons, mais aussi le plus souvent (comme nous verrons cy apres) vous les trouveriez couverts tant de cuisses, bras, jambes que autres grosses pieces de chair humaine des prisonniers de guerre qu'ils tuent et mangent ordinairement. Voila quant au Boucan et Boucannerie, c'est à dire rostisserie de nos Ameriquains : lesquels au reste (sauf la reverence de celuy qui a autrement escrit) ne laissent pas quand il leur plaist de faire bouillir leurs viandes.

 

Or, à fin de poursuyvre la description de leurs animaux, les plus gros qu'ils ayent apres l'Asne-vasche, dont nous venons de parler, sont certaines especes, voirement de cerfs et biches qu'ils appellent Seouassous : mais outre qu'il s'en faut beaucoup qu'ils soyent si grans que les nostres, et que leurs cornes aussi soyent sans comparaison plus petites, encore different-ils en cela qu'ils ont le poil aussi grand que celuy des chevres de par deça.

 

Quant au sanglier de ce pays-là, lequel les sauvages nomment Taiassou, combien qu'il soit de forme semblable à ceux de nos forests, et qu'il ait ainsi le corps, la teste, les oreilles, jambes et pieds : mesmes aussi les dents fort longues, crochues, pointues, et par consequent tres dangereuses, tant y a qu'outre qu'il est beaucoup plus maigre et descharné, et qu'il a son grongnement et cri effroyable, encor a-il une autre difformité estrange : assavoir naturellement un pertuis sur le dos par où (ainsi que j'ay dit que le Marsouin a sur la teste) il souffle, respire et prent vent quand il veut. Et à fin qu'on ne trouve cela si estrange, celuy qui a escrit l'Histoire generale des Indes dit qu'il y a aussi au pays de Nicaragua, pres du Royaume de la nouvelle Espagne, des porcs qui ont le nombril sur l'eschine : qui sont pour certain de la mesme espece que ceux que je viens de descrire. Les trois susdits animaux, assavoir le Tapiroussou, le Seouassou, et Taiassou sont les plus gros de ceste terre du Bresil.

 

Passant donc outre aux autres sauvagines de nos Ameriquains, ils ont une beste rousse qu'ils nomment Agouti, de la grandeur d'un cochon d'un mois, laquelle a le pied fourchu, la queuë fort courte, le museau et les oreilles presques comme celles d'un lievre, et est fort bonne à manger.

 

D'autres de deux ou trois especes, que ils appellent Tapitis, tous assez semblables à nos lievres, et quasi de mesme goust : mais quant au poil, ils l'ont plus rougeastre.

 

Ils prennent semblablement par les bois certains Rats, gros comme escurieux et presque de mesme poil roux, lesquels ont la chair aussi delicate que celle des connils de garenne.

 

Pag, ou Pague (car on ne peut pas bien discerner lequel des deux ils proferent) est un animal de la grandeur d'un moyen chien braque, a la teste bigerre et fort mal faite, la chair presque de mesme goust que celle de veau : et quant à sa peau, estant fort belle et tachetée de blanc, gris, et noir, si on en avoit par deçà, elle seroit fort riche et bien estimée en fourreure.

 

Il s'en voit un autre de la forme d'un putoy, et de poil ainsi grisastre, lequel les sauvages nomment Sarigoy : mais parce qu'il put aussi, eux n'en mangent pas volontiers. Toutesfois nous autres en ayant escorchez quelques-uns, et cognus que c'estoit seulement la graisse qu'ils ont sur les rongnons qui leur rend ceste mauvaise odeur, apres leur avoir ostée, nous ne laissions pas d'en manger : et de fait la chair en est tendre et bonne.

 

Quant au Tatou de ceste terre du Bresil, cest animal (comme les herissons par deçà) sans pouvoir courir si viste que plusieurs autres, se traisne ordinairement par les buissons : mais en recompense il est tellement armé, et tout couvert d'escailles si fortes et si dures, que je ne croy pas qu'un coup d'espée luy fist rien : et mesmes quand il est escorché, les escailles jouans et se manians avec la peau (de laquelle les sauvages font de petits cofins qu'ils appellent Caramemo), vous diriez, la voyant pliée, que c'est un gantelet d'armes : la chair en est blanche et d'assez bonne saveur. Mais quant à sa forme, qu'il soit si haut monté sur ses quatre jambes que celuy que Belon a representé par portrait à la fin du troisiesme livre de ses observations (lequel toutesfois il nomme Tatou du Bresil), je n'en ay point veu de semblable en ce pays-là.

 

Or outre tous les susdits animaux qui sont les plus communs pour le vivre de nos Ameriquains : encores mangent-ils des Crocodiles, qu'ils nomment Jacaré, gros comme la cuisse de l'homme, et longs à l'avenant : mais tant s'en faut qu'ils soyent dangereux, qu'au contraire j'ay veu plusieurs fois les sauvages en rapporter tous en vie en leurs maisons, à l'entour desquels leurs petits enfans se jouoyent sans qu'ils leur fissent nul mal. Neantmoins j'ay ouy dire aux vieillards, qu'allans par pays ils sont quelquefois assaillis, et ont fort affaire de se deffendre à grans coups de flesches contre une sorte de Jacaré, grans et monstrueux : lesquels les appercevans, et sentans venir de loin, sortent d'entre les roseaux des lieux aquatiques où ils font leurs repaires.

 

Et à ce propos, outre ce que Pline et autres recitent de ceux du Nil en Egypte, celuy qui a escrit l'Histoire generale des Indes, dit qu'on a tué des Crocodiles, en ces pays-là, pres la ville de Panama, qui avoyent plus de cent pieds de long : qui est une chose presque incroyable. J'ay remarqué en ces moyens que j'ay veu, qu'ils ont la gueule fort fendue, les cuisses hautes, la queue non ronde ny pointue, ains plate et desliée par le bout. Mais il faut que je confesse que je n'ay point bien prins garde si, ainsi qu'on tient communément, ils remuent la maschoire de dessus.

 

Nos Ameriquains, au surplus, prennent des lezards qu'ils appellent Touous Z, non pas verds, ainsi que sont les nostres, ains gris et ayans la peau licée, comme nos petites lezardes : mais quoy qu'ils soyent longs de quatre à cinq pieds, gros de mesme, et de forme hideuse à voir, tant y a neantmoins que se tenans ordinairement sur les rivages des fleuves et lieux marescageux comme les grenouilles, aussi ne sont-ils non plus dangereux. Et diray plus, qu'estant escorchez, estripez, nettoyez, et bien cuicts (la chair en estant aussi blanche, delicate, tendre, et savoureuse que le blanc d'un chappon), c'est l'une des bonnes viandes que j'ay mangé en l'Amerique'. Vray est que du commencement j'avois cela en horreur, mais apres que j'en eus tasté, en matiere de viandes, je ne chantois que de lezards.

 

Semblablement nos Toüoupinambaoults ont certains gros crapaux, lesquels Boucanez avec la peau, les tripes et les boyaux leur servent de nourriture. Partant attendu que nos medecins enseignent, et que chacun tient aussi par deçà, que la chair, sang et generalement le tout du crapau est mortel, sans que je dise autre chose de ceux de ceste terre du Bresil, que ce que j'en vien de toucher, le lecteur pourra de là aisément recueillir, qu'à cause de la temperature du pays (ou peut-estre pour autre raison que j'ignore) ils ne sont vilains, venimeux ni dangereux comme les nostres.

 

Ils mangent au semblable des serpens gros comme le bras, et longs d'une aune de Paris' : et mesmes j'ay veu les sauvages en traîner et apporter (comme j'ay dit qu'ils font des Crocodiles), d'une sorte de riollée de noir et de rouge, lesquels encor tous en vie ils jettoyent au milieu de leurs maisons parmi leurs femmes et enfans, qui au lieu d'en avoir peur les manioyent à pleines mains. Ils apprestent et font cuire par tronçons ces grosses anguilles terrestres' mais pour en dire ce que j'en sçay, c'est une viande fort fade et douçastre.

 

Ce n'est pas qu'ils n'ayent d'autres sortes de serpens, et principalement dans les rivieres où il s'en trouve de longs et desliez, aussi verts que porrées', la piqueure desquels est fort venimeuse : mais aussi par le recit suyvant vous pourrez entendre qu'outre ces Toüous dont j'ay tantost parlé, il se trouve par les bois une espece d'autres gros lezards qui sont tres-dangereux.

 

Comme donc deux autres François et moy fismes un jour ceste faute de nous mettre en chemin pour visiter le pays, sans (selon la coustume) avoir des sauvages pour guides, nous estans esgarez par les bois, ainsi que nous allions le long d'une profonde vallée, entendans le bruit et le trac d'une beste qui venoit à nous, pensans que ce fust quelque sauvage, sans nous en soucier ni laisser d'aller, nous n'en fismes pas autre cas. Mais tout incontinent à dextre °, et à environ trente pas de nous, voyant sur le costau un lezard beaucoup plus gros que le corps d'un homme, et long de six à sept pieds, lequel paroissant couvert d'escailles blanchastres, aspres et raboteuses comme coquilles d'huitres, l'un des pieds devant levé, la teste haussée et les yeux estincelans, s'arresta tout court pour nous regarder. Quoy voyans et n'ayant lors pas un seul de nous harquebuzes ni pistoles, ains seulement nos espées, et à la maniere des sauvages chacun l'arc et les flesches en la main (armes qui ne nous pouvoyent pas beaucoup servir contre ce furieux animal si bien armé), craignans neantmoins si nous nous enfuiyons qu'il ne courust plus fort que nous, et que nous ayant attrappez il ne nous engloutist et devorast : fort estonnez que nous fusmes en nous regardans l'un l'autre, nous demeurasmes ainsi tous cois en une place. Ainsi apres que ce monstrueux et espouvantable lezard en ouvrant la gueule, et à cause de la grande chaleur qu'il faisoit (car le soleil luisoit et estoit lors environ midi), soufflant si fort que nous l'entendions bien aisément, nous eut contemplé pres d'un quart d'heure, se retournant tout à coup, et faisant plus grand bruit et fracassement de fueilles et de branches par où il passoit, que ne feroit un cerf courant dans une forest, il s'enfuit contre mont. Partant nous, qui ayans eu l'une de nos peurs, n'avions garde de courir apres, en louant Dieu qui nous avoit delivrez de ce danger, nous passasmes outre. J'ay pensé depuis, suyvant l'opinion de ceux qui disent que le lezard se delecte à la face de l'homme', que cestuylà avoit prins aussi grand plaisir de nous regarder que nous avions eu peur à le contempler.

 

Outre plus, il y a en ce pays-là une beste ravissante que les sauvages appellent Jan-ou-are', laquelle est presque aussi haute enjambée et legere à courir qu'un levrier : mais comme elle a de grands poils à l'entour du menton, et la peau fort belle et bigarrée comme celle d'une Once, aussi en tout le reste luy ressemble-elle bien fort. Les sauvages, non sans cause, craignent merveilleusement ceste beste car vivant de proye, comme le Lion, si elle les peut attrapper, elle ne faut point de les tuer, puis les deschirer par pieces et les manger. Et de leur costé aussi comme ils sont cruels et vindicatifs contre toute chose qui leur nuit, quand ils en peuvent prendre quelques-unes aux chaussestrapes (ce qu'ils font souvent) ne leur pouvans pis faire ils les dardent et meurtrissent à coups de flesches, et les font ainsi longuement languir dans les fosses où elles sont tombées, avant que les achever de tuer. Et à fin qu'on entende mieux comment ceste beste les accoustre : un jour que cinq ou six autres François et moy nous passions par la grande isle, les sauvages du lieu nous advertissans que nous nous dormissions garde du Jan-ou-are, nous dirent qu'il avoit ceste semaine-là mangé trois personnes en l'un de leurs villages.

 

Au surplus il y a grande abondance de ces peti guenons noires, que les sauvages nomment Cay', en ce terre du Bresil : mais parce qu'il s'en voit assez par deç je n'en feray icy autre description. Bien diray-je toutesfi qu'estant par les bois en ce pays-là, leur naturel estant de ne bouger gueres de dessus certains arbres, qui porte un fruict ayant gousses presques comme nos grosses febN de quoy elles se nourrissent, s'y assemblans ordinaireme par troupes, et principalement en temps de pluye (aie que font quelques fois les chats sur les toits par deçi c'est un plaisir de les ouyr crier et mener leurs sabbats s ces arbres.

 

Au reste cest animal n'en portant qu'un d-'une ventré, le petit a ceste industrie de nature, que sitost qu'il est hors du ventre, embrassant et tenant ferme le col du pere ou de la mere : s'ils se voyent pourchassez des chasseurs, sautans et l'emportans ainsi de branche en branche ils le sauvent en ceste façon'. Tellement qu'à cause de cela les sauvages n'en pouvans aysément prendre ni jeunes ni vieilles, ils n'ont autre moyen de les avoir sinon qu'à coups de flesches ou de matterats les abbatre de dessus les arbres' : d'où tombans estourdies et quelques fois bien blecées, apres qu'ils les ont gueries et un peu apprivoisées en leurs maisons, ils les changent à quelques marchandises avec les estrangers qui voyagent par-delà. Je di nommément apprivoisées, car du commencement que ces Guenons sont prises, elles sont si farouches' que mordans les doigts, voire transperçans de part en part avec les dents les mains de ceux qui les tiennent, de la douleur qu'on sent on est contraint à tous coups de les assommer pour leur faire lascher prinse.

 

Il se trouve aussi en ceste terre du Bresil, un marmot, que les sauvages appellent Sagouin, non plus gros qu'un escurieu, et de semblable poil roux : mais quant à sa figure, ayant le muffle, le col, et le devant, et presque tout le reste ainsi que le Lion : fier qu'il est de mesme, c'est le plus joli petit animal que j'aye veu par-delà. Et de fait, s'il estoit aussi aisé à repasser la mer qu'est la Guenon, il seroit beaucoup plus estimé : mais outre qu'il est si delicat qu'il ne peut endurer le branlement du navire sur mer, encor est-il si glorieux que pour peu de fascherie qu'on luy face, il se laisse mourir de despit. Cependant il s'en voit quelques uns par-deça, et croy que c'est de ceste beste, de quoy Marot fait mention, quand introduisant son serviteur Fripelipes parlant à un nommé Sagon qui l'avoit blasmé, il dit ainsi,

 

Combien que Sagon soit un mot

Et le nom d'un petit Marmot.

 

Or combien que je confesse (nonobstant ma curiosité) n'avoir point si bien remarqué tous les animaux de ceste terre d'Amerique que je desirerois, si est-ce neantmoins que pour y mettre fin j'en veux encor descrire deux, lesquels sur tous les autres sont de forme estrange et bigerre.

 

Le plus gros que les sauvages appellent Hay, est de la grandeur d'un gros chien barbet, et a la face ainsi que la Guenon, approchante de celle de l'homme, le ventre pendant comme celuy d'une truye pleine de cochons, le poil gris enfumé ainsi que laine de mouton noir, la queuë fort courte, les jambes velues comme celle d'un Ours, et les griffes fort longues'. Et quoy que quand il est par les bois il soit fort farouche, tant y a qu'estans prins il n'est pas mal aisé à apprivoiser. Vray est qu'à cause de ses griffes si aiguës nos Toüoupinambaoults, tousjours nuds qu'ils sont, ne prennent pas grand plaisir de se jouer avec luy. Mais au demeurant (chose qui semblera possible fabuleuse) j'ay entendu non seulement des sauvages, mais aussi des truchemens qui avoyent demeuré long temps en ce pays-là, que jamais homme, ni par les champs, ni à la maison ne vid manger cest animal : tellement qu'aucuns estiment qu'il vit du vent.

 

L'autre, dont je veux aussi parler, lequel les sauvages nomment Coati, est de la hauteur d'un grand lievre, a le poil court, poli et tacheté, les oreilles petites, droites et pointues : mais quant à la teste, outre qu'elle n'est gueres grosse, ayant depuis les yeux un groin long de plus d'un pied, rond comme un baston, et s'estressissant tout à coup, sans qu'il soit plus gros par le haut qu'aupres de la bouche (laquelle aussi il a si petite qu'a peine y mettroit-on le bout du petit doigt) ce museau, di-je, ressemblant le bourdon ou le chalumeau d'une cornemuse, il n'est pas possible d'en voir un plus bigerre, ni de plus monstrueuse façon. Davantage parce que quand ceste beste est prinse, elle se tient les quatre pieds serrez ensemble, et par ce moyen panche tousjours d'un costé ou d'autre, ou se laisse tomber tout à plat, on ne la sçauroit ni faire tenir debout, ni manger, si ce n'est quelques fourmis, de quoy aussi elle vit ordinairement par les bois. Environ huict jours apres que nous fusmes arrivez en l'isle où se tenoit Villegagnon, les sauvages nous apporterent un de ces Coati, lequel à cause de la nouvelleté fut autant admiré d'un chacun de nous que vous pouvez penser. Et de faict (comme j'ay dit) estant estrangement defectueux, eu esgard à ceux de nostre Europe, j'ay souvent prié un nommé Jean Gardien, de nostre compagnie, expert en l'art de pourtraiture de contrefaire tant cestuy-là que beaucoup d'autres, non seulement rares, mais aussi du tout incognus par deçà, à quoy neantmoins à mon bien grand regret, il ne se voulut jamais adonner.

 

 

 

 

 

CHAPITRE XI.

De la varieté des oyseaux de l'Amerique, tous differens des nostres : ensemble des grosses chauve-souris, abeilles, mousches, mouschillons, et autres vermines estranges de ce pays-là.

 

Je commenceray aussi ce chapitre des oiseaux (lesquels en general nos Toüoupinambaoults appellent Oura) par ceux qui sont bons à manger. Et premierement diray, qu'ils ont grande quantité de ces grosses poules que nous appellons d'Indes, lesquelles eux nomment Arigna-noussou : comme aussi depuis que les Portugais ont frequenté ce pays-là, ils leur ont donné l'engeance des petites poules communes, qu'ils nomment Arignan-miri, desquelles ils n'avoyent point auparavant. Toutesfois, comme j'ay dit quelque part, encor qu'ils facent cas des blanches pour avoir les plumes, à fin de les teindre en rouge et de s'en parer le corps, tant y a qu'ils ne mangent gueres ni des unes ni des autres. Et mesmes estimans entr'eux que les oeufs qu'ils nomment Arignan-ropia, soyent poisons : quand ils nous en voyoient humer, ils en estoyent non seulement bien esbahis, mais aussi, disoyentils, ne pouvans avoir la patience de les laisser couver, C'est trop grande gourmandise à vous, qu'en mangeant un oeuf, il faille que vous mangiez une poule. Partant ne tenant gueres plus de conte de leurs poules que d'oiseaux sauvages, les laissans pondre où bon leur semble, elles amenent le plus souvent leurs poussins des bois et buissons où elles ont couvé : tellement que les femmes sauvages n'ont pas tant de peine d'eslever les petits d'Indets avec des moyeufs d'oeufs qu'on a par-deçà. Et de faict, les poules multiplient de telle façon en ce pays-là, qu'il y a tels endroits et tels villages, des moins frequentez par les estrangers, où pour un cousteau de la valeur d'un carolus, on aura une poule d'Inde, et pour un de deux liards, ou pour cinq ou six haims à pescher, trois ou quatre des petites communes.

 

Or avec ces deux sortes de poulailles nos sauvages nourrissent domestiquement des cannes d'Indes, qu'ils appellent Upec : mais parce que nos pauvres Toüoupinambaoults ont ceste folle opinion enracinée en la cervelle, que s'ils mangeoyent de cest animal qui marche si pesamment, cela les empescheroit de courir quand ils seroyent chassez et poursuyvis de leurs ennemis, il sera bien habile qui leur en fera taster : s'abstenans, pour mesme cause, de toutes bestes qui vont lentement, et mesmes des poissons, comme les Rayes et autres qui ne nagent pas viste.

 

Quant aux oyseaux sauvages, il s'en prend par les bois de gros comme chappons, et de trois sortes, que les Bresiliens nomment Jacoutin, Jacoupen et Jacou-ouassou, lesquels ont tous le plumage noir et gris : mais quant à leur goust comme je croy que ce sont especes de faisans, aussi puis-je asseurer qu'il n'est pas possible de manger de meilleures viandes que ces Jacous.

 

Ils en ont encores de deux sortes d'excellens qu'ils appellent Mouton, lesquels sont aussi gros que Paons, et de mesme plumage que les susdits : toutesfois ceux-ci sont rares et s'en trouve peu.

 

Mocacoüa et Ynambou-ouassou sont deux especes de Perdrix, aussi grosses que nos Oyes, et ont mesme goust que les precedens.

 

Comme aussi les trois suivans sont : assavoir Ynamboumiri, de mesme grandeur que nos Perdrix : Pegassou de la grosseur d'un Ramier, et Paicacu comme une Tourterelle.

 

Ainsi pour abreger, laissant à parler du gibier qui se trouve en grande abondance, tant par les bois que sur les rivages de la mer, marets et fleuves d'eau douce, je viendray aux oyseaux lesquels ne sont pas si communs à manger en ceste terre du Bresil. Entre autres, il y en a deux de mesme grandeur, ou peu s'en faut, assavoir plus gros qu'un corbeau, lesquels ainsi presque que tous les oyseaux de l'Amerique, ont les pieds et becs crochus comme les Perroquets, au nombre desquels on les pourroit mettre. Mais quant au plumage (comme vous mesmes jugerez apres l'avoir entendu) ne croyans pas qu'en tout le monde universel il se puisse trouver oyseaux de plus esmerveillable beauté, aussi en les considerant y a-il bien de quoy, non pas magnifier nature comme font les prophanes, mais l'excellent et admirable Createur d'iceux.

 

Pour donc en faire la preuve, le premier que les sauvages appellent Arat, ayant les plumes des aisles et celles de la queüe, qu'il a longues de pied et demi, moitié aussi rouges que fine escarlate, et l'autre moitié (la tige au milieu de chasque plume separant tousjours les couleurs opposites des deux costez) de couleur celeste aussi estincelante que le plus fin escarlatin qui se puisse voir, et au surplus tout le reste du corps azuré : quand cest oyseau est au soleil, où il se tient ordinairement, il n'y a oeil qui se puisse lasser de le regarder.

 

L'autre nommé Canidé, ayant tout le plumage sous le ventre et à l'entour du col aussi jaune que fin or : le dessus du dos, les aisles et la queuë, d'un bleu si naif qu'il n'est pas possible de plus, estant advis qu'il soit vestu d'une toile d'or par dessous, et emmantelé de damas violet figuré par dessus, on est ravi de telle beauté.

 

Les sauvages en leurs chansons, font communément mention de ce dernier, disans et repetans souvent en ceste façon : Canidé-iouve, canidé-iouve heuraouech : c'est à dire, un oyseau jaune, un oyseau jaune, etc., car iouve ou ioup veut dire jaune en leur langage. Et au surplus, combien que ces deux oyseaux ne soyent pas domestiques, estans neantmoins plus coustumierement sur les grands arbres au milieu des villages que parmi les bois, nos Toüoupinambaoults les plumans soigneusement trois ou quatre fois l'année, font (comme j'ay dit ailleurs) fort proprement des robbes, bonnets, bracelets, garnitures d'espées de bois et autres choses de ces belles plumes, dont ils se parent le corps. J'avois apporté en France beaucoup de tels pennaches : et sur tout de ces grandes queuës que j'ay dit estre si bien naturellement diversifiées de rouge et de couleur celeste : mais à mon retour passant à Paris, un quidam de chez le Roy, auquel je les monstray, ne cessa jamais que par importunité il ne les eust de moy.

 

Quant aux Perroquets il s'en trouve de trois ou quatre sortes en ceste terre du Bresil : mais quant aux plus gros et plus beaux, que les sauvages appellent Ajourous, lesquels ont la teste riolée de jaune, rouge et violet, le bout des aisles incarnat, la queuë longue et jaune, et tout le reste du corps vert, il ne s'en repasse pas beaucoup pardeçà : et toutesfois outre la beauté du plumage, quand ils sont apprins, ce sont ceux qui parlent le mieux, et par consequent où il y auroit plus de plaisir. Et de faict, un truchement me fit present d'un de ceste sorte, qu'il avoit gardé trois ans, lequel proferoit si bien tant le sauvage que le François, qu'en ne le voyant pas, vous n'eussiez sceu discerner sa voix de celle d'un homme.

 

Mais c'estoit bien encor plus grand merveille d'un Perroquet de ceste espece, lequel une femme sauvage avoit apprins en un village à deux lieues de nostre isle : car comme si cest oiseau eust eu entendement pour comprendre et distinguer ce que celle qui l'avoit nourri luy disoit : quand nous passions par là, elle nous disoit en son langage, Me voulez-vous donner un peigne ou un miroir, et je feray tout maintenant en vostre presence chanter et danser mon Perroquet ? si là dessus, pour en avoir le passetemps, nous luy baillions ce qu'elle demandoit, incontinent qu'elle avoit parlé à cest oyseau, non seulement il se prenoit à sauteler sur la perche où il estoit, mais aussi à causer, siffler et à contrefaire les sauvages quand ils vont en guerre, d'une façon incroyable : bref, quand bon sembloit à sa maistresse de luy dire, Chante, il chantoit, et Danse, il dansoit. Que si au contraire il ne luy plaisoit pas, et qu'on ne luy eust rien voulu donner, si tost qu'elle avoit dit un peu rudement à cest oyseau, Augé, c'est à dire cesse, se tenant tout coy sans sonner mot, quelque chose que nous luy eussions peu dire, il n'estoit pas lors en nostre puissance de luy faire remuer pieds ni langue. Partant pensez que si les anciens Romains, lesquels, comme dit Pline, furent si sages que de faire non seulement des funerailles somptueuses au Corbeau qui les saluoit nom par nom dans leur Palais, mais aussi firent perdre la vie à celuy qui l'avoit tué, eussent eu un Perroquet si bien appris, comment ils en eussent fait cas. Aussi ceste femme sauvage l'appellant son Cherimbavé, c'est à dire, chose que j'aime bien, le tenoit si cher que quand nous le luy demandions à vendre, et que c'est qu'elle en vouloit, elle respondoit par moquerie, Moca-ouassou, c'est à dire, une artillerie : tellement que nous ne le sceusmes jamais avoir d'elle.

 

La seconde espece de Perroquets appelez Marganaz par les sauvages, qui sont de ceux qu'on apporte et qu'on voit plus communément en France, n'est pas en grande estime entre eux : et de faict les ayans par-delà en aussi grande abondance que nous avons ici les Pigeons, quoy que la chair en soit un peu dure, neantmoins parce qu'elle a le goust de la Perdrix, nous en mangions souvent, et tant qu'il nous plaisoit.

 

La troisieme sorte de Perroquets, nommez Toüis par les sauvages, et par les mariniers de Normandie Moissons, ne sont pas plus gros qu'estourneaux : mais quant au plumage, excepté la queuë qu'ils ont fort longue et entremeslée de jaune, ils ont le corps aussi entierement vert que porrée.

 

Au reste, avant que finir ce propos des Perroquets, me ressouvenant de ce que quelqu'un dit en sa Cosmograph